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Justin BALETTE (1852-1918)

  • Numéro : 1334
  • Pays : Japon

M. BALETTE (Justin), né à Arcizac-ez-Angles (Tarbes, Hautes-Pyrénées), le 3 novembre 1852. Entré laïque au séminaire des Missions-Etrangères le 1 er mai 1873. Prêtre le 23 décembre 1876. Parti pour le Japon septentrional (Tokio) le 3 mai 1877. Mort à Tokio le 20 janvier 1918.

Le 3 novembre 1852, le jour même où naissait dans une famille de bons cultivateurs d’Arcizac-ez-Angles, au diocèse de Tarbes, celui des enfants Balette, que la Providence destinait à la mission de Tokio, venait au monde, dans le palais des anciens empereurs à Kioto, celui qui sous le nom de Mutsuhito devait inaugurer l’ère glorieuse de Meiji, faire entrer le Japon dans la voie des progrès d’Occident et placer l’empire du Soleil-Levant au rang des grandes puissances mondiales. M. Balette aimait plus tard à souligner en riant cette coïncidence.

La formation du futur prêtre fut commencée au petit séminaire de Saint-Pé, sous la direction de celui qui, plus tard, dans la famille de l’Oratoire de France, a laissé la réputation d’un saint, le P. Mariotte. Justin Balette se distingua dans sa jeunesse par sa piété, son ardeur à l’étude, non moins que par ses aptitudes aux exercices physiques.

Au commencement de 1871 il jugea de son devoir de s’engager sous les drapeaux, il avait à peine 18 ans. Au bureau de recrutement de Tarbes, où il se présenta, il fut reconnu bon pour le service ; mais l’armistice intervenant, il ne fut pas enrôlé.

Deux ans plus tard, il demanda et obtint son admission au séminaire des Missions-Etrangères. Ceux qui ont connu Justin Balette au séminaire savent que le compartriote, le descendant peut-être, des défenseurs de la vieille forteresse pyrénéenne d’Arcizac-ez-Angles, tout entier à sa vie régulière et à ses livres de théologie, ne laissait pas de sortir impétueusement de la tour où il se tenait volontiers renfermé, lorsque des thèses du thomisme ou autres, qui lui étaient chères, étaient attaquées par des adversaires. Il garda toute sa vie le goût de l’étude, et se plut toujours à repasser ses vieux auteurs.

Ordonné prêtre le 23 décembre 1876, il fut désigné, après le sacre de Mgr Osouf, premier vicaire apostolique du Japon septentrional, comme l’un des trois missionnaires qui furent adjoints à Sa Grandeur, à destination de cette mission, où ils arrivèrent au mois de juillet 1877.

D’ordinaire, le missionnaire qui aborde au Japon ne peut guère espérer remplir efficacement le rôle de chef de poste, avant d’être resté assez longtemps dans des emplois qui lui permettent de s’initier aux difficultés spéciales de la langue et d’acquérir la connaissance des hommes et des choses du pays. Aussi M. Balette demeura-t-il pendant huit ans dans les services auxiliaires de divers postes au centre, au nord et à l’ouest de la mission.

On utilisa d’abord sa connaissance du latin à enseigner les rudiments de cette langue aux élèves du petit séminaire d’Ogawamachi (Kanda) à Tokio. Puis il fut envoyé à Hakodaté. Le 6 novembre 1879, il s’y trouvait avec M. Pettier lorqu’éclata l’incendie qui détruisit presque entièrement la ville et, par une saute de vent imprévue, vint en quelques instants consumer l’habitation, le mobilier et les effets du missionnaire. Ce ne fut pas la dernière fois que M. Balette devait rencontrer ce genre d’épreuves.

Cet incident n’arrêta pas l’application qu’il mettait à l’étude des caractères et des livres japonais, se cantonnant peut-être trop dans ce travail au détriment de la langue parlée que l’on apprend plus aisément dans la conversation. Appelé à Niigata, pour seconder M. Mugabure, M. Balette s’y rendit, portant tout son bagage dans un grand morceau de toile, et faisant à pied une bonne partie du chemin.

Après avoir été rappelé vers 1882 auprès de M. Evrard, chargé de la paroisse de Kanda à Tokio, il alla de nouveau à Niigata en 1883, et au commencement de 1884, retourna à Kanda. Ce fut là que Mgr Osouf le prit en 1885 pour le placer à la tête du poste de Honjo.

Ce poste fondé par MM. Langlais et Faurie sur un terrain d’environ 33 ares, acheté au prix de 350 yen, était situé dans le quartier le plus pauvre de la capitale. Les rares chrétiens qui s’y trouvaient, recrutés parmi les ouvriers et les anciens samourai (hommes d’armes), qui s’y étaient réfugiés, à proximité de la résidence de leur ancien seigneur, le prince Tokougawa, fréquentaient la paroisse d’Asakusa, avant qu’une chapelle provisoire n’eût été érigée en 1878 sur l’emplacement du nouveau poste. Les missionnaires d’Asakusa desservirent la petite église jusqu’en 1885, époque où M. Balette vint y fixer sa résidence. Le quartier de Honjo devint alors le champ spécial d’apostolat du missionnaire ; et ce fut là que se passèrent les meilleures années de sa carrière.

Il aima ses pauvres chrétiens et il en fut aimé. Il se plaisait dans ses premiers comptes rendus d’administration à noter l’union fraternelle qui existait entre ses ouailles, ainsi que leur zèle pour la conversion des païens. Quatre chefs de famille lui prêtaient leur demeure pour y organiser des conférences aux païens. En 1888, la paroisse comptait environ 500 chrétiens ; le missionnaire y avait obtenu cette année-là 108 baptêmes d’adultes. Dans ce nombre, il fallait compter, écrivait-il, 68 fous de naissance que le dévouement d’un chrétient avait accepté de rechercher sur le territoire de son district, pour procurer à ces malheureux le bonheur de l’autre vie. En 1892, son catéchiste baptisait 62 personnes à l’hôpital des cholériques, et chaque année de nombreux adultes in articulo mortis.

Le missionnaire installa une petite école que fréquentèrent environ 150 élèves. La municipalité qui manquait de locaux scolaires suffisamment aménagés, favorisait cet établissement, lui envoyait des élèves, et lui fournissait ce qui était nécessaire. Le missionnaire pouvait après les classes faire le catéchisme aux enfants, et amener ceux d’entre eux, qui y étaient autorisés par leurs parents, à assister à la messe le dimanche. Alors que les règlements de plus en plus méticuleux rendaient impossible dans d’autres postes la continuation des cours primaires, le titulaire de Honjo pouvait, à cause des circonstances particulières où il se trouvail, agrandir la sienne en 1898 ; et en 1905, lors des événements qui ruinèrent son poste, il espérait même une rentrée de 300 à 400 élèves.

Malgré cette bienveillance des autorités, le missionnaire eut à souffrir de l’hostilité sourde de la population, peu éclairée, animée de préjugés xénophobes et anti-chrétiens ; on l’insultait parfois et même on essayait de le voler.

Dans ce milieu difficile il ne pouvait obtenir tous les résultats que son cœur d’apôtre désirait ; il souffrait aussi de voir une partie de ses chrétiens, chercher ailleurs une plus grande facilité de vie. Malgré ces départs, la chrétienté de Honjo était suffisamment nombreuse pour qu’on songeât à lui bâtir une église, à la place de la construction japonaise qui lui servait de chapelle provisoire. M. Balette s’était déjà donné beaucoup de mal pour réunir les fonds nécessaires ; il s’en donna plus encore pour mener à bien l’œuvre qu’il projetail. Soucieux de ne pas consommer en frais qu’il jugeait inutiles l’argent qu’il avait recueilli, il ne prit pas d’entrepreneur, choisit lui-même les matériaux et surveilla les travaux. Commencée en 1897, la petile église de style ogival, qui devait être dédiée aux Vingt-six martyrs japonais, s’éleva peu à peu sur de solides assises de granit, dressant ses belles colonnes pour lesquelles le constructeur avait choisi le bois le plus apprécié au Japon, l’orme de Sibérie. Simple et sans décors superflus mais très solide, elle fut bénite par Mgr Osouf le dimanche de la saite Trinité 1898.

La paroisse, dont les progrès avaient été lents, continua de s’augmenter peu à peu. En 1899, le missionnaire relevait 48 baptêmes ; en 1901 il avait la joie de baptiser à l’article de la mort le charpentier qui l’avait principalement aidé dans la construction de son église, et qu’il avait au cours des travaux essayé de convertir, mais en vain, croyait-il. Il espérait développer sa chrétienté lorsque les événements de septembre 1905 vinrent briser ses rêves, et anéantir l’œuvre matérielle de sa vie.

En effet, à la nouvelle des clauses du traité de Portsmouth, par lequel se clôturait la guerre russo-japonaise, le peuple se jugeant frustré dans ses ambitions légitimes, soupçonnant l’intervention des puissances étrangères, et irrité de l’attitude du gouvernement japonais qu’il accusait de faiblesse, organisa des émeutes. Tandis que les forces de la police se trouvaient désemparées par la violence soudaine du soulèvement populaire, qui avait éclaté dans l’après-midi du 5 septembre, des bandes d’énergumènes et de gens sans aveu, se portèrent contre des églises chrétiennes. Contenues en certains points du centre de la ville par les troupes, elles purent le 6 septembre, dans le quartier plus éloigné de Honjo, détruire un édifice protestant américain et le poste de la mission catholique. M. Balette qui avait été prévenu à 4 h. ½ de l’après-midi de l’imminence du danger, était parti emportant avec lui les saintes Espèces. Le soir à 8 h. ½  son église, son école, et sa maison étaient la proie des flammes.

A la suite de cet incendie, plusieurs  chrétiens de Honjo eurent à souffrir des vexations et des pertes matérielles. Mais leur foi ne chancela pas, et leur courage fut à la hauteur de l’épreuve. Mgr Osouf jugea prudent, dans ces circonstances exceptionnelles, de remplacer le missionnaire français de Honjo par un prêtre japonais. S’il fut douloureux pour notre confrère de se séparer du troupeau qu’il avait dirigé pendant vingt ans, il put constater que l’œuvre spirituelle qu’il y avait créée n’avait pas disparu par le désastre. L’épreuve semble même avoir été pour ce poste une source de bénédictions. Non seulement la chrétienté qui s’y est multipliée, puisqu’elle comptait 785 membres, en 1918, mais elle a conservé sa ferveur, son esprit d’union et de charité, et même la prospérité matérielle a augmenté et plusieurs familles se sont enrichies.

M. Balette occupa ensuite et transitoirement quelques postes : celui de Mito, d’où il fut chassé par un incendie qui ravagea une grande partie de la ville, et détruisit les bâtiments de la mission ; celui de Toyama, sur le côté ouest, où il se trouvait en 1907. Rappelé à l’Archevêché, il y rendit ainsi que dans les communautés religieuses de la capitale, et le dimanche, successivement à Azabu et à la paroisse japonaise de Yokohama divers services appréciables. En même temps qu’il tenait les comptes de la procure, et qu’il enseignait le latin aux séminaristes, il employait sa science des caractères à enrichir le dictionnaire japonais-français de M. Lemaréchal. Il a laissé de ce fait des manuscrits considérables; l’œuvre est achevée, et l’on espère que dans un avenir prochain, le nouveau dictionnaire revisé par un comité de catholiques japonais, sera publié pour le plus grand avantage des missionnaires, des étrangers et des Japonais eux-mêmes.

Notre confrère venait d’être nommé d’une manière définitive à la paroisse japonaise de Wakabacho à Yokohama, lorsque la néphrite dont il souffrait depuis longtemps, et que sa dureté pour lui-même voulait ignorer, le terrassa. Un refroidissement qu’il prit, le 4 janvier dans une chambre sans feu, porte et fenêtres ouvertes, aggrava son mal. Il consentit à s’accorder un repos qui, dans sa pensée, devait être seulement de quelques jours. Le 19 janvier, il s’était confessé pour recevoir la communion le lendemain. Le 20 janvier au matin, un peu avant sept heures, il se trouva soudainement très mal ; il appela son voisin de chambre qui fit en toute hâte mander le médecin de l’hôpital Saint-Luc situé vis-à-vis de la mission, et se rendit à l’église afin d’y chercher les saintes huiles. A peine était-il de retour, avant même que le médecin eût eu le temps d’arriver, que M. Balette rendait le dernier soupir. La mort avait été imprévue, mais la vie du missionnaire a laissé à ceux qui l’avaient connu la conviction qu’il était prêt à paraître devant Dieu, et qu’il a reçu du Père des miséricordes la récompense de ses vertus.

Si l’on peut regretter que chez M. Balette, une sorte de timidité excessive, de défiance générale, pourrait-on dire, ait paralysé l’ardeur native de son tempérament, et ait empêché les initiatives que l’on se plait à rencontrer chez d’autres, on doit reconnaître que son âme avait une trempe vigoureuse, qu’il donna partout et toujours l’exemple de la régularité, de l’attachement au devoir, de la droiture, de la délicatesse de conscience, de l’amour de l’étude et de la fidélité scrupuleuse à ses obligations sacerdotales, pendant les quarante et une années qu’il passa en mission.

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