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Etienne ZALDUA (1926-1963)

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    Adolescence

     

    Etienne ZALDUA naquit le 7 août 1926, au village d’Okilana, dans la commune de Ainhoa. L’énoncé de ces deux localités est à lui seul une indication géographique, comme d’ailleurs le nom de famille du missionnaire est un indice ethnologique. Nous sommes ici, en bordure de la frontière espagnole, dans un de ces villages typiquement basques, où s’offre le spectacle d’un splendide site pyrénéen, tout près d’Ascain et de Saint-Jean-Pied-de-Port, ce paradis des touristes amateurs de danses folkloriques et de parties de pelote. Ces fameuses danses populaires du pays basque, Etienne aimera plus tard à les évoquer en s’associant, d’un pied remarquablement agile, aux évolutions chorégraphiques non moins pittoresques de ses chrétiens Amitsu. La seule langue en usage dans la famille était le basque ; et ce n’est qu’assez tard, au collège, que le jeune Etienne se familiarisera avec le français, langue dont certaines subtilités grammaticales et orthographiques seront assez souvent traitées par lui avec quelque fantaisie.

     

    Dans la ferme paternelle, il y avait sept enfants, 2 filles et 5 garçons. Etienne était le second. Il reçut l’empreinte d’un milieu traditionnellement et profondément chrétien où devaient germer deux vocations sacerdotales et missionnaires. Un frère cadet d’Etienne, entré chez les Pères Blancs, recevait sa destination pour les missions d’Afrique presqu’au même moment où il apprenait la brusque disparition de son aîné. Double sacrifice, courageusement accepté par des parents dont la vie entière est ancrée sur une foi à toute épreuve.

     

    Pour satisfaire ses précoces aspirations au sacerdoce, ceux-ci acceptèrent volontiers de l’envoyer au collège Saint-François de Mauléon. Ses études secondaires achevées, il entra au grand sémi­naire de Bayonne, fameuse pépinière de recrues pour tous les instituts missionnaires. Dans cette ambiance éminemment favorable, notre séminariste ressentit sans tarder un attrait irrésistible pour les âpres routes d’Extrême-Orient où l’avait précédé son illustre frère de race, François-Xavier. S’en aller vers ces masses profondes de l’Inde, du Japon, de la Chine qu’il rêvait de gagner au Christ, quel splendide idéal pour un jeune Basque à l’âme bien née !

     

    Cet idéal, il lui serait donné de le réaliser. Par une mystérieuse disposition de la Providence, une similitude de destin le rapprochera du grand missionnaire qu’il vénérait tout spécialement et auquel il dédia sa première église. Comme lui, il se dévouera corps et âme au service de ses frères. Comme François, il aimera intensément ses chrétiens et en retour il sera un pasteur très aimé. Comme lui aussi, il aura une brève carrière apostolique de dix années, mais combien remplie ! Et dernière coïncidence, les ultimes nouvelles adressées par Xavier à ses confrères, de sa rabane de Sancian, sont datées d’un 13 novembre, et il ne lui restait plus qu’à attendre seul avec son compagnon Antoine le Chinois sa mort très prochaine ; le P. ZALDUA achèvera sa mission sur terre, dans une île chinoise lui aussi, un soir de 14 novembre, sans le secours d’une main fraternelle pour lui accorder une suprême absolution.

     

    Ce n’est qu’après un temps d’épreuve exigé par son évêque, et une fois accompli son service militaire de dix-huit mois, que l’aspirant missionnaire put réaliser son désir d’entrer au séminaire des Missions Etrangères. Arrivé à Bièvres en septembre 1948, il y poursuivit durant une année ses études de philosophie. De ses quatre années de théologie, il conserva un souvenir très vivace, dont il s’entretenait volontiers, surtout quand il abordait le sujet d’un certain cours de morale qui l’avait fortement marqué. Désigné pour remplir durant deux années la charge de boutiquier, il s’acquitta avec perfection de cet emploi, grâce à l’affabilité souriante qui était déjà un des traits les plus frappants de sa personnalité. Sans doute est-ce à cette fonction, qui lui offrait l’occasion de fréquenter les librairies, qu’il est redevable en partie de sa singulière estime des meilleurs livres de littérature religieuse contemporaine. Plus tard, sa bibliothèque de missionnaire sera très heureusement fournie des plus beaux volumes récents concernant la théologie, la pastorale, la catéchèse. Certes, par tempérament aussi bien que par nécessité, Etienne sera avant tout un homme d’action, mais cette action resta toujours entretenue et corroborée par une lecture régulière des bons auteurs. Si, par chance, on le trouvait chez lui, assis à sa table de travail, c’était un stylo à la main, avec un ou deux livres ouverts devant lui.

     

    Au pays basque, il exerça une très forte influence sur les membres de sa famille, et sur ses compatriotes, en particulier sur la jeunesse. On aimait à reconnaître sa grande piété, sa force de volonté ; on se plaisait dans sa familiarité de bon aloi avec les paysans. Le milieu des aspirants de la rue du Bac ne fit qu’accentuer son naturel très sportif ; il était très entreprenant, mais ses initiatives nombreuses parmi les jeunes du village étaient souvent très audacieuses, dangereuses même pour la quiétude des parents fort attachés à leur tradition ; on le jugeait un peu casse-cou. Mais on l’estimait beaucoup pour la part qu’il prenait aux travaux des champs ; elle témoignait de toute sa bonne volonté de faire plaisir, en dépit d’une maladresse certaine de ses gestes. Pour tous il était le grand frère, dont on attendait l’ordination avec impatience, car il y avait quelque quatre-vingt-dix ans que le village n’avait donné de prêtre à l’Eglise.

     

     

    Chronologie d’une vie missionnaire

     

    Ordonné prêtre le 31 mai 1953, il reçut sa destination pour la toute jeune Mission de Hwalien, restée longtemps la benjamine des Missions confiées à la Société.

     

    LA MISSION DE HWALIEN

     

    Hwalien était alors une bien petite Préfecture apostolique de quelques centaines de chrétiens, située en bordure du Pacifique, sur la côte est de l’île de Formose. L’acte de naissance de cette nouvelle Préfecture, détachée de l’archidiocèse de Taipei, datait du 7 août 1952, mais Mgr VERINEUX, évêque de Yinkow, qui est avait été nommé Administrateur apostolique, n’avait pu rejoindre son poste que le 17 mars de l’année suivante. Sur son nouveau champ d’apostolat, il n’avait trouvé pour l’accueillir que deux missionnaires : le P. BOSCHET, venu le 1er novembre 1952 prendre possession de la Préfecture en son nom, et un prêtre chinois, réfugié du continent, faisant fonction de directeur d’école primaire, le P. WANG qui, dans son village Amitsu, avait amorcé quelques conversions. Le chef de la Mission était heureusement accompagné d’un confrère le P. PECKELS. Un autre renfort nous arrivait le 10 juin, en la personne du P. RONDEAU, un vétéran de Chine lui aussi. Le 5 octobre, sur la demande instante du Préfet apostolique, deux confrères suisses de l’Institut de Bethléem, anciens missionnaires de Mandchourie, venaient nous prêter main forte. Quelques jours plus tard, le 16 octobre, nous avions la grande joie de souhaiter la bienvenue à deux jeunes recrues de taille imposante, portant tous deux lunettes et collier de barbe noire : un Breton et un Basque, taillés sur le même modèle et dont on aurait pu dire : les deux font la paire. Le Breton était le P. Jean POUPON, compagnon de voyage et condisciple depuis plusieurs années du P. Etienne ZALDUA.

     

    LES DÉBUTS EN MISSION

     

    Ils allaient continuer de vivre côte à côte pendant plusieurs mois d’abord, et ensuite, de nouveau, durant plusieurs années, donnant le bienfaisant exemple d’une amitié sans faille et d’une fructueuse collaboration. Ils arrivaient juste à temps pour être les hôtes de la résidence épiscopale fraîchement inaugurée. Visiblement enchantés et pressés de jouer leur rôle de pionniers dans cette mission naissante et déjà chargée de promesses, nos deux débutants se lancèrent à l’envi à l’attaque de la langue mandarine, idiome de base pour tout missionnaire débarquant à Taiwan, en attendant qu’il se mette à l’étude de l’une ou l’autre des langues aborigènes, si ce n’est à celle du dialecte le plus populaire, le formosan, et dans certaines régions le « hakka ». A nos étudiants, Monseigneur eut la chance de pouvoir procurer un excellent maître, un Pékinois dont l’accent et la prononciation ne laissaient rien à désirer. Ils avaient d’ailleurs à leur disposition pour les guider dans le choix des tons et des sons si compliqués pour les débutants, un maître en la matière, Mgr VERINEUX en personne. L’oreille épiscopale étant d’une exceptionnelle sensibilité pour percevoir le moindre accroc dans la prononciation de tel ou tel mot, gare à celui qui avait commis l’erreur !, il était repris sur le champ et remis dans le ton. Doués d’une oreille sûre et d’une excellente mémoire, se donnant tout entiers à l’étude, à longueur de journée, ils avancèrent à belle allure dans la connaissance de la langue parlée et écrite. Au bout de neuf mois, ils furent jugés aptes au service. A vrai dire, après ce dur coup de collier, péniblement affectés par les chaleurs de leur premier été formosan, nos jeunes confrères éprouvaient le besoin de souffler un peu et de quitter cette vie d’internat. Ce fut donc avec un visible soulagement qu’ils reçurent, au mois d’août 1954, leur affectation est district.

     

    PREMIER POSTE : TIENPU

     

    Le P. ZALDUA était envoyé en résidence au village de Tienpu. Cette chrétienté, située à moins de 3 km de la ville de Hwalien, avait déjà fait parler d’elle depuis quelques années. L’évangélisation y avait fait des progrès étonnamment rapides, depuis l’arrivée de trois vaillantes sœurs chinoises. Sous la direction d’un prêtre chinois des « Disciples du Seigneur », le P. WEN, elles s’étaient installées dans une humble maison du village, et, munies du diplôme d’infirmières, elles avaient ouvert en 1950 un dispensaire et un catéchuménat. Connaissant le japostais, appris à Moukden sous l’occupation nipponne, elles purent immédiatement entrer en relation avec les aborigènes de ce grand village amitsu. Pour compléter leur fondation et attirer les familles, les sœurs ouvrirent un jardin d’enfants. Du coup, la population était gagnée, et avec elle de nombreuses familles de militaires récemment échappées à l’emprise communiste. Aussi, trois ans plus tard, à Noël 1952, peu après son arrivée à Hwalien, le P. BOSCHET avait la joie de baptiser dans l’oratoire provisoire de Tienpu quelque 200 catéchumènes, prémices d’une de nos plus belles chrétientés.

     

    En rejoignant son poste de Tienpu, le P. ZALDUA faisait son entrée dans un monde nouveau, le monde amitsu, cette population d’origine malaise, la plus nombreuse et la plus évoluée des diverses tribus qui ont peuplé l’île de Taiwan, bien avant les premières immigrations chinoises. Race particulièrement sympathique, à l’esprit ouvert, au caractère joyeux, d’un abord facile. Le jeune missionnaire s’adapta d’emblée à son nouveau milieu et en retour gagna vite sa confiance. On eût dit volontiers qu’une sorte d’affinité naturelle l’attirait vers ces paysans aux allures simples, franches et cordiales. La prise de contact se fit donc de part et d’autre sans difficulté, du moins avec une minorité connaissant suffisamment le chinois. C’est par le truchement de cette dernière langue que le P. ZALDUA acquerra les rudiments de l’idiome amitsu. Celui-ci ne possédant pas d’écriture, le missionnaire n’avait qu’un seul moyen à sa disposition : bien écouter et bien répéter. Avec l’ardeur qu’il avait mise à l’étude du chinois, il entreprit celle de l’amitsu, ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs de poursuivre ses premières études sous la direction d’un maître. Ici, n’ayant pas à buter contre l’obstacle des tons comme en chinois, les progrès furent encore plus rapides, et, en peu de temps, il fut à même de commencer son ministère et son apostolat auprès de ceux vers lesquels il était spécialement envoyé.

     

    D’ailleurs, le travail était urgent, et, en ces débuts de grande presse, même s’il n’était pas tout à fait à point, il fallait faire feu de tout bois. Le chef de la mission était le premier à donner l’exemple d’une activité débordante. Au moment où il le prit comme vicaire, Mgr VERINEUX remplissait depuis plusieurs mois les fonctions de curé de Tienpu, tout en résidant en ville. Cette tâche lui était grandement facilitée grâce à sa connaissance du japonais. Heureusement il put, au mois de novembre 1954, remettre cette charge au P. CORNIC, venu du Japon nous prêter main forte sur la demande instante de Monseigneur. Ce confrère, parlant japonais et chinois, allait, pour un temps hélas ! trop limité, rendre de précieux services dans la chrétienté de Tienpu. Pour sa part le jeune missionnaire ne manqua pas de tirer profit des qualités et de l’expérience de l’ancien qui avait fait ses preuves sous le régime communiste, dans un faubourg de Moukden.

     

    Ils passèrent cinq mois ensemble. Ce fut une période d’intense activité pour tous les deux. Sédentaire par tempérament, le curé ne quittait guère sa résidence, et consacrait une bonne partie de ses journées à l’instruction des catéchumènes, et l’autre à la prière. Quant au vicaire, mises à part les rapides classes de chinois, il employait son temps à parcourir, en compagnie d’un catéchiste, les villages et hameaux amitsu des environs. C’est de cette époque, et sous l’impulsion du jeune P. ZALDUA, que date l’ouverture à l’évangile de plusieurs localités devenues depuis des centres de vie chrétienne : Muchang, Miyamai, Sakura. Et bientôt le district de Tienpu allait déborder le secteur amitsu et gagner les plus proches agglomérations des montagnards Taroko, telles que Tungmen, Wenlan, aujourd’hui en majorité catholiques. Le P. ZALDUA était au comble de ses vœux ; il menait la vie exaltante de pionnier.

     

    DEUXIÈME POSTE : SAKURA

     

    Pour faciliter l’œuvre de l’évangélisation, un nouveau centre amitsu venait d’être ouvert au village de Sakura, situé lui aussi aux abords de la ville de Hwalien, dont il fait d’ailleurs partie administrativement. Monseigneur y avait construit une chapelle, avec deux modestes chambres pour le missionnaire qu’il destinait à ce poste. Ce fut le P. ZALDUA qui fut désigné pour l’occuper. Enchanté de cette nomination qui lui donnerait entière liberté de ses mouvements, il alla s’y installer le 11 avril 1955. Il lui restait moins d’une semaine pour mettre la dernière main à la prépara­tion de la cérémonie de la bénédiction solennelle de la nouvelle église. Celle-ci eut lieu le 17 avril. Monseigneur chanta la messe, qui fut célébrée est l’honneur du grand apôtre basque, Saint François-Xavier, choisi, avec la joie qu’on devine, comme patron de l’église et protecteur de la naissante chrétienté.

     

    Durant trois années, notre confrère allait y déployer un zèle d’une remarquable fécondité. Tour à tour les localités amitsu avoisinantes : Tsupo, Katanga, Miyashita, Togokawa connaîtront la lumière de la foi. Aidé de deux ou trois catéchistes animés du même zèle, il ouvrit des catéchuménats qu’il ne cessait de visiter et d’animer de sa présence dans ses randonnées de chaque soir, qu’il faisait à bicyclette par des chemins souvent impossibles.

     

    Au bout d’une année de ce régime de travail, à vrai dire excessif, le P. ZALDUA dut s’avouer à bout de forces. Son vieil ennemi du séminaire, l’estomac, renouvelait ses attaques et se vengeait d’avoir été trop souvent maltraité par son maître, trop souvent oublieux des exigences corporelles, quant à la nourriture et au sommeil. Le 9 avril 1956, il entrait à l’hôpital des Camilliens de Lotung pour y subir une intervention chirurgicale des plus douloureuses. Il n’en sortit que le 3 mai avec la sévère consigne de ménager ses forces, et surtout de s’abstenir de son moyen de locomotion habituel, pendant deux mois. Après cette demi convalescence, le P. ZALDUA se remettait est selle et reprenait ses tournées apostoliques du soir, le seul et bon moment pour rassembler les catéchumènes, une fois le travail des champs terminé.

     

    Le labeur du missionnaire continuait à être couronné de succès. Au cours de l’été 1956, le dimanche 5 août, l’occasion nous fut donnée, d’une manière spectaculaire, de constater le prestige dont jouissait d’ores et déjà l’Eglise catholique dans ce district de Sakura, parmi des populations qui l’ignoraient encore tout récemment. Ce jour-là avait lieu la bénédiction par le chef de la Mission de l’oratoire du village de Tsupo, cérémonie qui fut suivie d’une belle fête sportive, organisée comme chaque année par les localités amitsu des environs. Cette fois, la préparation de la fête avait été confiée au P. ZALDUA et à ses catéchistes. Ce fut une parfaite réussite qui mit est relief la popularité déjà grande de notre confrère.

     

    Le 30 mai de l’aunée suivante, Monseigneur, entouré de plusieurs missionnaires, bénissait une nouvelle chapelle au village de Katanga et l’inaugurait par une messe solennelle. Le notable du village avait montré l’exemple et usé de son influence pour amener vers l’Eglise la plupart de ses voisins. Heureux de manifester sa joie de néophyte, il avait préparé ce jour-là un grand festin dans sa vaste et avenante maison de propriétaire rural. Les convives furent agréablement impressionnés par la rencontre, en ce coin perdu de la campagne, d’un de ces paysans amitsu aux manières simples et courtoises, qui révèlent un fond de noblesse naturelle.

     

    TROISIÈME POSTE : RETOUR A TIENPU

     

    Après trois ans d’un fécond labeur, le P. ZALDUA allait pouvoir remettre à son successeur à Sakura, notre jeune confrère chinois, le P. LY, un district bien organisé, avec plusieurs lieux de culte, des catéchuménats, deux ou trois catéchistes, une chrétienté d’environ 230 baptisés et 330 catéchumènes. Au début de 1958, il recevait en effet une nouvelle affectation ; il était nommé chef de ce district de Tienpu, où il avait passé ses premiers mois de ministère apostolique. Son ancien curé, le P. CORNIC n’ayant pu s’acclimater et fort affaibli par une grave opération, avait dû nous quitter le 5 juillet 1955 et regagner sa mission. Il avait été remplacé par le P. POUPON ; ce confrère venait d’être choisi pour prendre est mains le plus récent district et le plus difficile à desservir, celui de Fengpin qu’il avait d’ailleurs ouvert à l’Evangile, lors de son séjour au district de Futien.

     

    Le 15 février, le P. ZALDUA rejoignait donc son premier poste. Il retrouvait une chrétienté en pleine expansion, avec un bon millier de fidèles et plusieurs centaines de catéchumènes. Il lui restait à poursuivre et à parachever l’œuvre commencée : travail souvent plus ardu et moins attrayant que celui de pionnier. Jusqu’à son dernier jour, jusqu’à sa dernière heure, durant les six années à peine qu’il lui reste à vivre, notre confrère va s’y adonner avec un dévouement, un savoir-faire, un joyeux entrain qui le classeront d’emblée parmi les missionnaires d’élite. Désormais il va s’identifier avec son district ; il s’y attachera de toute son âme d’apôtre, de tout son cœur naturellement sensible et aimant, et de toutes ses forces physiques qu’il dépensera sans compter, au détriment d’une santé souvent déficiente. Après bientôt cinq ans de vie missionnaire, il n’était pas loin d’être en possession de tous ses moyens ; il maniait déjà la langue de ses ouailles amitsu avec une étonnante aisance, et cet atout de premier ordre lui permettra de les enseigner lui-même, de les former à la vie sacramentelle et liturgique, et aussi de préparer avec soin ses catéchistes au travail quotidien de la prédication.

     

     

    Synthèse d’une vie missionnaire

     

    Comme tout missionnaire digne de ce nom, le P. ZALDUA eut à cœur de donner une solide formation chrétienne complète à ses néophytes, baptisés de fraîche date ; et il le fit avec une rare compétence. A l’instar de tout apôtre également, il apporta un zèle sans défaillance à la diffusion de l’Evangile dans le champ d’apostolat qui lui avait été spécialement confié : le milieu aborigène amitsu. De cette tâche aussi il s’acquitta admirablement, et les dernières statistiques, fournies peu de temps avant sa mort, en font foi : parmi les 42 districts de la Mission, celui de Tienpu tenait le troisième rang avec le chiffre impressionnant de 1 875 baptisés et 632 catéchumènes.

     

    Mais si l’on veut caractériser l’apostolat du P. ZALDUA au cours de ces six années où il donna vraiment sa mesure, il convient, semble-t-il, de mettre en relief les trois grands objectifs qui le préoccupèrent d’une manière toute spéciale, à savoir : l’instruction catéchétique des enfants, les œuvres de jeunesse, l’évangélisation des Chinois Formosans.

     

    Du premier objectif, l’éducation catéchétique des enfants, on peut dire qu’il fut atteint, du moins au centre même du district, avec l’aide précieuse des sœurs chinoises et d’un excellent catéchiste. Certes ce ne fut pas sans peine, car il est bien difficile de rassembler le soir, après les classes, une troupe de quelque 200 écoliers. Que de démarches continuelles ne fit pas le missionnaire, que d’exhortations n’adressa-t-il pas dans ses sermons, pour secouer la négligence et l’indifférence des parents ? Concours, récompenses, promenades, tout fut mis à contribution pour attirer et intéresser les enfants. Parmi les confrères, il fut l’un des premiers à promouvoir les concours de catéchisme inter-districts.

     

    Quant aux jeunes, ils furent l’objet de ses constantes préoccupations et peut-être même le motif de ses plus grands soucis. Que de fois ne l’avons-nous pas entendu, dans ses conversations, aborder le problème de la jeunesse de son district ? Question primordiale à ses yeux. Comment les contacter, les attirer à soi d’abord pour les amener au Christ, tous ces jeunes de 15 à 25 ans, cultivateurs, ouvriers, employés, étudiants, qui n’avaient pas encore adhéré à la foi ? Et pour les baptisés avec leur famille, que faire pour les former à la vie chrétienne, pour les préserver des dangers de l’ambiance païenne et immorale dans laquelle ils vivent habituellement ? A ce sujet, nous avons été témoins de ses espoirs, de ses joies, de ses déceptions, bien rarement de ses découragements. Jeux, sports, orchestre musical, chorale, cours d’instruction, il essaya tout pour gagner les jeunes. Et que de soirées prolongées jusqu’à minuit, passées en leur compagnie ! Ses efforts ne furent certes pas vains, loin de là, mais le temps lui a manqué pour obtenir les beaux résultats qu’il se proposait.

     

    Le troisième objectif, qui semblait accaparer de plus en plus, au fur et à mesure des années, les préoccupations apostoliques du P. ZALDUA, c était l’évangélisation des Chinois Formosans de son secteur, à vrai dire de beaucoup les plus nombreux. Bien à tort sans doute, il se reprochait parfois de n’avoir encore rien fait pour approcher ce bloc formosan encore fermé à l’influence de l’Evangile et rivé à ses superstitions ancestrales. Pourtant, à maintes reprises, tant à Sakura qu’à Tienpu, il avait lancé ses catéchistes sur cette voie, mais ces tentatives avaient été décevantes. L’essai d’un premier catéchiste qu’il avait fait venir d’une Mission voisine n’avait pas été plus heureux. Sans cesse remettant son ouvrage sur le métier, tout en se donnant lui-même la peine d’étudier le dialecte formosan, il finit par obtenir des résultats satisfaisants. Au centre du district civil de Kian, il fit l’acquisition d’une maison, ouvrit un jardin d’enfants qui, le soir, servit de lieu de prédication. Celle-ci était assurée par un excellent catéchiste formosan. Il compta dès lors un groupe de catéchumènes, et trois mois avant sa mort, il avait la grande joie de régénérer dans les eaux du baptême un premier contingent de 13 Formosans. Ce 22 août 1963 fut un des beaux jours de sa vie missionnaire.

     

    Un autre événement bien digne d’être mis en vedette et qui procura au P. ZALDUA une joie très vive, au cours des derniers mois qu’il passa parmi nous, ce fut la bénédiction très solennelle de l’église de T’ai Chang, le 1er mai 1963. Dédiée à Notre-Dame de Lourdes, elle est sans conteste l’une des plus gracieuses et des plus avenantes des 143 églises que compte la Mission de Hwalien. Pour un prix très modéré, cette construction en dur est une parfaite réussite d’élégance et de goût, dans un charmant décor de montagne verdoyante au pied de laquelle s’étale le village amitsu. La façade retient surtout l’attention avec sa verrière polychromée. A l’intérieur, l’œil est agréablement attiré par le mur du chœur recouvert d’une fresque représentant l’apparition de la Vierge à Bernadette.

     

    Pendant la grand’messe, les chants furent exécutés par la chorale de Tienpu et par l’ensemble des chrétiens avec une étonnante perfection, qui enchanta les confrères MEP et Chanoines du Grand-Saint-Bernard, venus presque tous à la fête, ainsi qu’un fort contingent de religieuses, sans compter une foule de chrétiens des paroisses environnantes. Enregistrés sur bandes magnétiques, ces magnifiques chants continueront de réjouir l’oreille des auditeurs et d’être, pour les chorales, un modèle d’exécution. C’est peut-être le lieu d’ajouter que le Père, doté lui-même d’une voix très harmonieuse, attachait une grande importance aux chants liturgiques, et il était heureux de posséder une chrétienté admirablement douée pour le chant. Il eut d’ailleurs le précieux avantage d’être secondé, spécialement pour la direction de sa chorale, par son aide bénévole de toujours, notre procureur, le P. MAILLOT.

     

     

    Sa physionomie

     

    Avant d’évoquer la fin tragique de notre confrère, il convient d’esquisser les traits marquants de son attachante personnalité, dont chacun de nous gardera l’inoubliable souvenir.

     

    Du missionnaire, du pasteur d’âmes, il possédait, à un degré rare, les dons les plus frappants. D’abord et avant tout il était doué d’une vibrante sympathie naturelle pour le peuple amitsu auquel la Providence l’avait spécialement destiné. Il les aima tels qu’ils étaient, avec leurs qualités et leurs défauts. « Japonais, mes délices », disait son grand modèle ; lui-même en aurait volontiers dit tout autant de ses chers Amitsu. Il vivait de plain-pied avec eux, s’intéressait sans cesse à leurs travaux, à leurs soucis quotidiens, prenait part très volontiers à leurs joies, à leurs danses, faisait son tour de chant de sa belle voix tant appréciée de ses ouailles. Amitsu avec les Amitsu, il mettait en pratique le conseil du meilleur disciple de François Xavier, le P. Barzée : « Si je savais qu’en dansant je pourrais faire du bien à quelqu’un, je danserais ».

     

    Cette familiarité de bon aloi avec ses gens lui permit vite d’acquérir une connaissance approfondie du milieu amitsu, y compris langue, coutumes, mentalité, sentiment religieux, pratiques superstitieuses, intrigues des sorciers et des sorcières, affaires et drames de famille. En un mot, rien de ce qui était amitsu ne lui était étranger. Il fut vraiment le pasteur qui connaissait son troupeau. Aussi c’était un véritable plaisir de l’accompagner dans l’une ou l’autre de ses visites aux familles ou dans ses allées et venues à travers le village de Tienpu. Avec une aisance sans égale, il entrait en contact avec la première personne rencontrée, parlant des travaux en cours, demandant des nouvelles de la famille, des malades, des absents, et terminant l’entretien sur un mot plaisant bien conforme à l’humeur joyeuse de ses interlocuteurs.

     

    Autre note dominante de sa personnalité, la bonté était chez lui une qualité foncière, spontanée, toujours en éveil, toujours accueillante. Cette bonté rayonnait sur son visage souriant, s’exprimait dans ses manières affables, dans son empressement à rendre service, dans la joie qu’il prenait visiblement à faire plaisir. Il fut le confrère idéal qui ne blessa jamais personne, qu’on était heureux de visiter, qui fut, on peut le dire, l’ami de tous. Pour ses chrétiens, il fut d’une charité inlassable, employant toutes ses ressources à secourir les plus pauvres.

     

    Sa vie missionnaire pourrait se résumer est un mot : il fut au milieu de ses chrétiens le témoin fidèle et actif du Dieu d’amour. En dernière analyse, le secret de cette vie brève et féconde fut l’oubli de soi poussé à un rare degré. Tout entier aux autres, il ne s’appartenait plus. Temps, repos, aises, santé, il a tout donné, tout sacrifié. Que le lecteur de cette notice veuille bien le croire : ceci n’est pas un panégyrique, mais l’expression de la réalité, dont nous fûmes ici les témoins.

     

     

    Sa mort et ses obsèques

     

    Le P. ZALDUA est mort comme il a vécu : en service, dans l’exercice même de ses fonctions pastorales. Ce soir-là, le 14 novembre, après son repas, comme à peu près chaque jour à la même heure, il était parti en moto visiter une de ses chrétientés du voisinage. Vers 21 heures, il reprenait le chemin de sa résidence où l’attendait une réunion de jeunes, en vue de préparer le programme des fêtes de Noël. Et c’est là, tout proche de son église, au passage à niveau, que l’atroce accident se produisit. La moto fut prise en écharpe par l’avant d’une locomotive qui franchissait le passage au même instant. Atteint de deux blessures mortelles, l’une à la jambe droite et l’autre à la tempe gauche, notre confrère perdit presque tout son sang ; il expira à son entrée à l’hôpital à 22 h 10, entouré de quelques-uns de ses chrétiens.

     

    Les obsèques furent célébrées le surlendemain, avec une pompe si extraordinaire qu’on a pu dire sans exagération qu’elles furent une apothéose. Le catafalque était entouré de 33 missionnaires, dont deux amis du défunt venus de Taipei. Près d’eux on remarquait la présence de deux pasteurs protestants et du chef de l’administration civile du district de Ki An. Le P. POUPON, vicaire général et chef de la mission en l’absence de Mgr VERINEUX, célébra la messe, assisté des PP. WANG et SALDUBEHERE. L’absoute fut donnée par le P. PECKELS, faisant fonction de supérieur régional en l’absence du P. BOSCHET. Une foule immense et recueillie de plus d’un millier de chrétiens suivit le cortège, pleurant leur pasteur bien aimé, jusqu’au cimetière voisin où se comptent déjà par dizaines les tombes des chrétiens amitsu. Le désir, maintes fois exprimé, du P. ZALDUA est réalisé : il repose au milieu de ceux qu’il a tant aimés, pour lesquels il a donné sa vie.

     

    Au pays basque, un service funèbre fut célébré ; et toute la population rendit un magnifique hommage à ce jeune compatriote qui avait su accomplir si fidèlement la mission à laquelle Dieu l’avait appelé.

     

    « Il n’y a pas plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ».

     

     

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    • Numéro : 3969
    • Pays : Taiwan
    • Année : 1953