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Raymond WOLFF (1931-1992)

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    WOLFF Raymond, Eugène, Louis

    Né le 20 janvier 1931 à Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle), au diocèse de Nancy

    Entré au séminaire des Missions Étrangères le 17 septembre 1951

    Destiné à Kontum le 17 mai 1959

    Agrégé à la Société le 1er novembre 1959

    Ordonné prêtre le 27 décembre 1959

    Parti pour Kontum le 19 avril 1960

    Éloigné du Vietnam le 22 août 1975

    Chargé de l’accueil et de l’insertion des réfugiés dans le diocèse de Metz en novembre 1975

    Décédé à Metz le 11 juillet1992

     

     

    Né à Pont-à-Mousson le 20 janvier 1931, Raymond Wolff était le troisième enfant d’une famille qui devait en compter quatre — 3 garçons et 1 fille — au foyer de René, ouvrier dans une usine de fonderie, et de Marie Fristo, tous deux honorablement connus et bons chrétiens, qui le firent baptiser à la paroisse Saint-Laurent le 15 février suivant. Il fréquenta l’école communale P. Dohm, à partir de 1939, tout en faisant partie du groupe d’enfants de chœur de l’église paroissiale, s’y montrant dévoué pour assurer non seulement le service des offices du dimanche, mais aussi celui des messes même très matinales en semaine. Il suit naturellement le catéchisme préparatoire à la communion solennelle, qu’il fait le 9 mai 1943, avant de recevoir la confirmation dix jours plus tard.

     

    Déjà alors il a ressenti un appel pour les missions, croit-il, et il en parle dans sa famille qui, sans prendre position sur le fond, estime qu’il lui faut d’abord terminer ses études primaires. En attendant, il s’occupe du patronage et est un valeureux chef d’équipe du mouvement « Cœurs vaillants », entraînant avec lui de nombreux enfants de son quartier. L’année suivante, à la même époque, c’est le P. André Beaudeaux, professeur à Ménil-Flin, qui vient prêcher la retraite à Saint-Laurent ; le jeune Raymond profite d’une séance de projections pour lui faire part de son désir qui s’est affermi ; le Père s’informe, voit le clergé, puis les parents : le principe est acquis de l’accès du fiston, lors de la rentrée d’octobre, à l’école missionnaire Augustin-Schœffler. Le P. Beaudeaux note en rentrant : « Vocation sérieuse et donnant toutes les garanties que peut donner un enfant de douze ans. » Pendant les semaines qui suivent, il y a quelques échanges de lettres, de livres et de renseignements, puis vient la requête officielle du papa,datée du 8 juillet 1944, et demandant au supérieur de la maison « de bien vouloir accepter dans votre établissement mon fils Raymond qui désire y entrer pour poursuivre ses études, et suivre vos conseils pour devenir missionnaire ». Et sans doute, rien ne s’opposait à ce que cette requête soit agréée, et suivie d’effet dès la fin des vacances. Durant celles-ci du reste il compte bien aller à Ménil-Flin, et reconnaître les lieux en famille. Mais les affres de la guerre en ses derniers sursauts l’en empêchent ; il doit remettre ce projet, écrit-il au supérieur, « vu les événements. Mais malgré tout nous espérons pouvoir y venir un jour avant la rentrée ». Ce n’était évidemment pas le moment, sous les bombes qui n’épargnèrent pas le séminaire en septembre et octobre 1944. Mais cela ne fut vite qu’un mauvais souvenir, dont les dommages, comme ceux des occupations successives par les armées allemande, française et américaine, furent effacés pour rendre à la maison son aspect clair et gai de jadis.

     

    En 1945 donc, il entame à Ménil-Flin le premier cycle de ses études secondaires. Un bulletin de 1947, quand il termine la classe de quatrième, observe à son sujet : « Piété solide. Intelligence très moyenne, mais travailleur consciencieux ; se décourage facilement devant les difficultés. Il serait peut-être bon de le dispenser du grec. Bon caractère. Très dévoué au service de la maison. Ministre tout à son devoir. Bonne santé, mais cœur à surveiller. » C’est là en effet son côté faible. Dommage qu’on ne nous dise pas de quel ministère il a été chargé dans la maison : nous pourrions ainsi mieux le découvrir. Quant à la proposition de le dispenser du cours de grec, on ne voit pas bien ce que le P. Benjamin Louison, le supérieur signataire de ces lignes, compte en attendre : les notes de Raymond sont sans doute mitigées dans l’ensemble, mais c’est sans trop de peine qu’il semble suivre Xénophon dans la retraite des Dix Mille, puisque la même distribution des prix ne lui en accorde qu’un seul, justement un deuxième accessit de version grecque ! Qu’on l’ait déchargé ou non de cette matière, il passe un an plus tard à Beaupréau, où il entreprend le second cycle au petit séminaire Théophane-Vénard. Il le termine en 1951 et probablement sans avoir fait de vagues, car ses papiers ne recèlent qu’une ordonnance médicale de la clinique Saint-François de Cholet ; il se voit prescrire le 10 mai 1949 une série de médicaments officinaux régulateurs du rythme cardiaque, assortis de la recommandation : « Faire surtout davantage d’exercices physiques, et essayer d’étudier plus rapidement et moins longtemps. »

     

    Quoi qu’il en soit, il écrit à Mgr Lemaire, supérieur général, le 21 juin 1951, en commençant tout de go : « C’était d’un œil envieux que je regardais les “premières” en fin d’année scolaire se rendre en étude pour vous écrire leur lettre de demande d’admission au grand séminaire. Le moment est arrivé pour moi de venir solliciter mon admission à Bièvres. » Et il fait état lui-même de sa fidélité qui depuis huit ans ne s’est pas démentie, au contraire : « Le premier appel divin que j’ai entendu à ma communion solennelle n’a fait que croître depuis ma sixième. » C’est un jalon important, marquant l’ouverture d’une étape nouvelle, que son entrée au grand séminaire le 17 septembre suivant. Jusqu’en 1954, il y étudiera la philosophie, et là encore sans se faire remarquer d’aucune façon, si ce n’est, dans une autre atmosphère, par le vicaire de Saint-Pierre de Caen qu’il va seconder pour les colonies de vacances. Il lui confère une note dont il a lieu d’être fier, puisqu’elle dit « qu’il y a donné entière satisfaction, tant par son humeur toujours égale que par le sérieux avec lequel il a accompli la tâche qui lui était assignée, se faisant beaucoup aimer et respecter des enfants, et ayant parfaitement réussi à leur inculquer l’esprit missionnaire ». Quant à ses professeurs, les appréciations successives qu’ils émettent le concernant, durant cette période, rejoignent celles qui ont été formulées précédemment. En 1952 : « Tranquille. Pas fort. A l’air de travailler. De tout repos en classe, et partout. Air sérieux, attentif. Un peu inquiet de ses examens. S’ouvre au réfectoire. » En 1953 : « Travaille. Sage. Assez bon jugement. Bulldozer. Poli et régulier. Pas un as, mais fait son possible. Demande beaucoup de permissions, mais les demande. Prend travail au sérieux. Pas pressé. Air un peu bourru, mais ne l’est guère. » Et, pour finir l’année en beauté, il reçoit l’agrégation temporaire le 18 décembre et la tonsure le lendemain. En 1954 : « Bon garçon. Air touchant. S’en tire. » C’est tout ce qu’il faut pour être admis aux ordres mineurs, le 30 mai. Enfin, au moment de quitter Bièvres pour Paris, cette appréciation générale : « Bon aspirant lorrain. Peu spéculatif, laborieux, régulier, pieux. Pas mauvais caractère, malgré son air furieux parfois. Serviable. Bon esprit. »

     

    Mais avant de rejoindre Paris, il y a le détour du service militaire. Cela va lui prendre deux ans et demi, trente mois de sa jeunesse ! Il reçoit son ordre d’appel sous les drapeaux au début de septembre : il l’a provoqué, optant, explique-t-il, pour une incorporation « avant l’appel normal d’octobre, comme cela, je pourrais peut-être rentrer à Paris au second semestre 1956 avec les autres aspirants de mon cours mobilisés maintenant ». Illusion bénéfique, car le conscrit partirait-il de gaieté de cœur s’il pouvait prévoir ce qui l’attend ? Il n’est déjà pas trop enthousiaste de la perspective du port de l’uniforme, mais il s’y résigne : « C’est avec une certaine mélancolie que j’envisage les dix-huit mois de service, sans cependant tomber dans un pessimisme noir. » Tout à sa vocation, et à sa préparation interrompue, il ne pouvait entrevoir les nuages qui se levaient de l’autre côté de la Méditerranée : c’est durant son temps de milice qu’est proclamé l’état d’urgence en Algérie, et toute la vie nationale en est perturbée. Lui-même est affecté à l’administration du 3/26 RI à la caserne Blandan à Nancy, qu’il laisse pendant dix mois pour suivre à Sarrebourg des cours d’élève comptable : passés les examens du stage et du peloton, il regagne les bureaux de sa caserne nancéienne, et retourne de temps à autre en famille à Pont-à-Mousson ; cependant en février 1956, il doit se rendre avec armes et bagages pour les manœuvres au camp de Mourmelon. De retour à Nancy, il est versé à la 1re compagnie de garnison, à la caserne Thiry, tandis que son frère cadet part en Afrique du Nord. Le 22 décembre il est à Vivier-sur-Chiers, pour l’ordination de Joseph Millot, dont le demi-frère, le P. Émile Bertin, est curé de la paroisse ; il retrouve là une ambiance MEP, et la compagnie de plusieurs aspirants : un souffle de fraîcheur fugitive, mais qui lui redonne patience et espoir, car la libération n’est plus loin ; elle l’atteint enfin le 27 février 1957. Rentré chez lui le jour même, il passe en famille la soirée, et alors que rien ne faisait présager l’événement, il découvre le matin suivant que sa grand-mère a rendu l’âme durant la nuit...

     

    Après être resté une dizaine de jours de plus que prévu auprès des siens, il regagne la rue du Bac le 12 mars, en espérant que le léger retard qu’il a pris sur ses confrères ne lui fera pas manquer son semestre. Le vicariat aux armées lui délivre sans difficulté les lettres testimoniales habituelles, où le directeur de l’aumônerie militaire, Mgr Badré, atteste que rien n’est à relever à son encontre pendant la durée de son service ; un mot néanmoins de l’aumônier de Nancy, M. l’abbé Mercier, précise qu’il l’aurait aimé davantage à sa botte : « Raymond s’est comporté, pendant son service, en séminariste sérieux, d’une piété solide, intelligent, bien équilibré. Il a exercé une influence bienfaisante par sa valeur morale, sa serviabilité, ses initiatives charitables. Très personnel, il s’est montré déférent, sinon confiant à l’égard de l’aumônier, qui aurait préféré une collaboration plutôt qu’une action parallèle indépendante. » Est-ce là une pierre d’achoppement ? Il a sans doute montré qu’il n’était pas un béni-oui-oui, et c’est fort bien ainsi. Le voilà prêt pour entamer sa théologie, trois brèves années, qui se passent sans incident. On l’observe de près, et l’on constate dans son comportement une évolution favorable, transcrite brièvement au cours du temps dans l’agenda des directeurs. Par exemple, nous relevons, en évitant les répétitions, pour 1958 : « Discipliné. Calme, ne perd pas le nord. Docile, et a de la personnalité. Fait bien tout ce qu’il a à faire. Beaucoup de ressources. Enjoué. Caractère un peu dur, mais très soumis. Solide, bien à son affaire. Pas dissipé. Respectueux. Très bien à tous points de vue. Très zélé, et enthousiaste pour tout ce qui est pratique. Affable. » Et le supérieur du séminaire, le P. Roger Favier du Noyer, concluant son rapport en vue de l’agrégation définitive, écrit : « Un des meilleurs aspirants, très pieux et zélé, fera un excellent missionnaire.»

     

    Pendant les vacances effectivement, à l’ébahissement de son curé, il a monté une exposition et suscité une journée, toutes deux consacrées aux missions, dans la paroisse, et elles ont rencontré un appréciable succès. En 1959, l’enquête sur la conduite fournit une liste moins longue, mais signale comme un léger fléchissement dans les premiers mois : « Grande maturité. Simple, beaucoup de qualités. Mollesse ? Manque d’allant, égalité dans la monotonie. A un peu baissé ces temps-ci. » Rien de grave certes, et qui ne l’a pas empêché d’être agrégé définitivement le 1er février, ni de recevoir sa destination pour le diocèse de Kontum le 17 mai, ni non plus d’accéder au diaconat le 29 juin. D’ailleurs, en fin d’année, on remarque simplement : « Assez détendu. Moins ours. » Cette dernière notation est cotée exactement deux mois avant l’ordination sacerdotale, qu’il recevra le 27 décembre, en l’église Saint-Laurent de Pont-à-Mousson, sa paroisse, des mains de Mgr Pirolley, évêque de Nancy et Toul. Une page est tournée, une vie commence.

     

    Il quitte la France le 19 avril 1960, et se met courageusement à l’étude du vietnamien à l’école de langue établie à Banam au Cambodge, qui est en ce moment le seul État de la péninsule indochinoise à connaître la sécurité intérieure, bien que des forces vietcongs stationnent sur la frontière vietnamienne gardée par des troupes khmères. Le jeune missionnaire dispose en principe de trois années pour acquérir une connaissance suffisante de la langue, mais il ne reste pas confiné tout ce temps dans une étude purement livresque ; il y a d’ailleurs aussi l’histoire, la culture, les us et coutumes du peuple auquel il est envoyé dont il lui faut s’imprégner, et c’est pourquoi divers stages sont prévus pour qu’il puisse, sur le tas, entrer en contact avec la réalité tant de la société que du ministère. Ces exercices pratiques ne sont pas systématiquement organisés, mais s’aménagent dans le concret selon les possibilités du moment. C’est ainsi que Raymond Wolff fut appelé à prendre du service, au cours du premier trimestre de 1961, dans la paroisse de Battambang, chez le P. Rogatien Rondineau, curé de l’endroit. Cependant, le départ en congé de plusieurs missionnaires fit bientôt revoir la distribution générale du personnel, et le P. Wolff se vit attribuer le poste de Thanhmau, à 500 km du précédent, et où lui était confiée la tâche de remplacer le P. Joseph Vaxelaire. Ce dont il se tira avec tous les honneurs. De là, vers la fin de 1962, il put enfin parfaire son éducation en milieu purement vietnamien, par deux stages de courte durée en ville de Dalat.

     

    Cette fois, c’est la fin de sa vie nomade ; voici qu’il va prendre pied pour de bon, en février 1964, dans son diocèse, où Mgr Paul Seitz le met de suite à l’œuvre dans un village de montagnards chassés par la guerre, et qui se sont réimplantés depuis quelques années dans la banlieue nord de Kontum : Tri Dao compte environ 300 chrétiens, qu’il s’attache à former, en même temps qu’avec l’aide d’un grand séminariste, il entreprend l’instruction religieuse de ses quelque 400 catéchumènes, qui seront bientôt plus de 500. Le très beau travail commencé dans ce district doit être laissé cependant au P. René Sanier, quand lui-même est affecté comme formateur au petit séminaire, dans les classes du premier cycle, où il reste jusqu’à ce que sonne l’heure d’un congé en France. Il y retourne en mai 1967, et après quelques mois en famille, est appelé en septembre à succéder — temporairement, lui est-il précisé — au P. Jean-Michel Cuny comme « délégué aux vocations » pour la Lorraine et la Franche-Comté, au centre d’information qui a pris place dès 1966 dans les locaux de la défunte école missionnaire de Ménil-Flin.

     

    Ce service était à l’époque encore au stade des tâtonnements ; il cherchait sa voie, et l’évêque de Kontum, Mgr Seitz, ne comprit pas bien dès le premier moment qu’on sacrifie, même pour un temps déterminé, un missionnaire qui, selon lui, aurait été beaucoup plus utile dans son diocèse de mission. En fait, petit à petit se constituent des équipes de « Délégués à l’Information et à l’Animation Missionnaire » (DIAM), dont font partie divers instituts missionnaires : leur intention est de participer aux efforts pastoraux des diocèses en vue de la mission à l’extérieur. Pour ce qui est de la région apostolique de l’Est, comprenant les archidiocèses de Besançon et Strasbourg ainsi que leurs suffragants, une telle équipe est en voie de formation, comprenant, avec le P. Wolff pour l’Asie, un Père des Missions Africaines de Lyon pour l’Afrique et un missionnaire de Saint-.Jacques pour l’Amérique latine. Ils intensifient le travail de coopération pour organiser, entre autres, des week-ends missionnaires, donner des causeries d’information avec carrefours, et proposer pour les vacances des camps-rencontres aux jeunes. Au fil du temps, l’équipe s’installe à Nancy ; elle s’étoffe en s’adjoignant en 1970 la collaboration des Pères Blancs, et en diversifiant ses activités, par exemple en réalisant des expositions, des journées de réflexion et des récollections des sessions pour les jeunes avec les responsables diocésains et l’appoint de missionnaires en congé.

     

    En 1970, estimant que deux années devaient suffire pour un service auquel, à l’origine, il ne devait être affecté que temporairement, et son évêque n’ayant pas perdu tout espoir de le revoir, il demande à repartir au Vietnam. Cette démarche reçoit un accueil favorable, mais il lui faudra patienter tant qu’on aura trouvé un successeur. Cet oiseau rare est découvert à la fin de l’année, mais le P. Wolff n’est pas pour autant au bout de ses peines, car le P. Pierre Perrard, du Japon, qui accepte cette charge pour trois ans, ne pourra l’assumer qu’après son congé régulier. Ce ne sera donc que le 21 mars 1972 que le P. Wolff, enfin libéré des obligations qui le retenaient en Europe, pourra prendre son envol pour Kontum.

     

    Là, les événements n’ont pas attendu son retour, loin s’en faut ; le Vietnam tout entier est en effervescence, et dans le sud, la région de Kontum est particulièrement menacée. Les Hauts Plateaux qui l’avoisinent constituent déjà à ce moment un des points névralgiques : ce qui, de fait, n’est pas encore situé en zone vietcong se trouve soumis à d’incessants bombardements qui font se replier sur la ville des centaines de réfugiés apeurés. À peine a-t-il repris sa place au séminaire que, craignant un encerclement inévitable, Mgr Seitz prend le parti de mettre à l’abri ses séminaristes vietnamiens, et de se séparer d’une partie de son clergé français pour qu’il soit en lieu sûr. Le P. Wolff est donc du nombre de ceux qui prennent la route pour gagner, non sans essuyer de multiples alertes, un terrain d’aviation de fortune à Pleiku, où un avion américain viendra les ramasser pour les déposer à Saigon. C’est miracle qu’au cours de cette errance l’on n’ait eu à déplorer qu’un seul décès, celui d’un séminariste attardé. Malheureusement, huit jours plus tard, c’est le tour d’un compagnon d’exode : le P. René Thomann était mortellement blessé lors d’un tragique accident de voiture à Banméthuot.

     

    C’est dans cette même ville de Banméthuot, autour de laquelle étaient dispersés depuis peu de nombreux chrétiens montagnards de la mission de Kontum, que le P. Wolff, sur-le-champ, a voulu se rendre pour essayer de les regrouper et de les aider à s’installer tant bien que mal. Et en effet, après six mois d’un travail acharné, tous ces réfugiés sont rassemblés dans un ancien camp militaire, à Dam-Sam, quelques-uns logeant dans les anciens baraquements, mais le plus grand nombre — ils sont en tout 5.500 — sous la tente. Déjà les enfants d’âge scolaire vont en classe à l’école du camp, et des ateliers ont commencé à fonctionner : couture, tissage, maçonnerie et même forge. On ne se laisse pas aller au désœuvrement, et l’on espère bien trouver du travail agricole au moins saisonnier dans les plantations de café qui abondent sur ce plateau. En dépit du manque de ressources et des difficultés de toutes sortes, le Père parvient à maintenir haut le moral de ces gens qui ont tout perdu, et il admire leur ténacité et leur flegme dans les situations les plus dramatiques. Au mois d’août 1973, il descend vers le sud-ouest pour aller à Saigon prendre livraison d’une « Dalat » depuis longtemps attendue, et qui facilitera grandement ses déplacements. Il rentre chez lui tout juste à temps pour accueillir Mgr Seitz, qui a dû lui aussi lâcher prise à Kontum, et vient visiter les environs de Banméthuot où se sont établis plusieurs camps de ses diocésains déplacés ; l’évêque prend connaissance avec intérêt des grands projets que le Père prévoit pour Dam-Sam dans un avenir plus ou moins proche, et lui promet du renfort en la personne du P. Alphonse Vacher pour en accélérer la réalisation.

     

    N’aimant pas se faire attendre, celui-ci, rescapé lui aussi de Kontum, arrive sans tambour ni trompette, et se met aussitôt à l’ouvrage ; un an plus tard, l’endroit n’est plus à reconnaître : des pavillons en bois et même en dur ont pris la place du camp de toile, un vaste bungalow est à la disposition des visiteurs et autres gens de passage ; c’est en un mot une création nouvelle et bien réussie, en même temps qu’une chrétienté fervente, que les deux missionnaires ont construites et façonnées de toutes pièces, et ce n’est pas fini, assurent-ils ! Le temps néanmoins de souffler un petit peu : le P. Wolff rejoint Saigon pour se remettre la bouche en état, et de là fait un saut en France le 25 octobre, histoire d’y respirer un peu l’air du pays ; il est de retour au début de janvier 1975.

     

    En si peu de temps, la situation générale ne s’est pas améliorée : il lui en faudrait davantage ; mais ce si peu de temps est au contraire amplement suffisant pour qu’elle se détériore, et c’est ce qu’elle n’a pas manqué de faire. Autour de Dam-Sam, on n’ose plus se diriger vers le nord, au-delà des postes de garde installés dans les collines environnantes, si bien que la terre ne peut pas être exploitée plus loin, ce qui réduit la production agricole d’environ la moitié de ce qu’elle pourrait être en temps normal. Mais il serait téméraire de s’aventurer plus outre, faute de sécurité. Heureusement, l’aide octroyée par le gouvernement pour le riz s’est prolongée jusqu’à la fin de 1974. Pour cette année, on ne sait pas trop ce qui va se passer ; jusqu’à présent, il n’y a eu que quelques accrochages pas trop proches, mais plus haut vers les cols, il y a de grosses opérations avec blessés et morts, et les points chauds peuvent soudain être transférés à proximité immédiate. Ces pronostics pessimistes du début de l’année se confirment dès le mois de mars, lors du déclenchement de l’offensive communiste. Au moment où le P. Vacher mettait à son tour le pied sur le sol français, le centre était arrosé de bombes incendiaires, et en quelques jours, Banméthuot et ses environs étaient balayés et passaient sous contrôle vietcong, tandis que la population essayait de fuir le plus possible : mais où aller, quand gouvernement et état-major eux-mêmes ont perdu confiance, et que le moral des militaires est au plus bas ?

     

    Avec la prise de Saigon, tout est terminé. À la fin d’avril, rien ne va plus à Banméthuot. Le P. Wolff a atteint Saigon le 22 mai, et y a obtenu son visa de retour en France : il est, non pas expulsé comme tant d’autres, mais « autorisé à partir » dès le 7 juillet. Il quitte le 2 août, via le Laos, et là se débrouille pour passer un petit temps en Thaïlande, histoire de revoir quelques amis. Il est en France le 22 août. Il assiste avec une vingtaine de confrères qui sont sortis du Vietnam depuis juillet à une réunion organisée par Paris, fin septembre, pour étudier les possibilités de réintégration dans une nouvelle mission. Il se prononce en faveur de cette solution, mais requiert un temps de battement ; il fait part de ce désir au Conseil, dans une lettre du 10 octobre : « Je suis disposé à repartir servir l’Église soit au Brésil, soit à Madagascar si par hasard il y avait quelque empêchement pour le Brésil. Dans l’un ou l’autre pays, je souhaite travailler en équipe, et à ce sujet je souscris entièrement à ce qui a été dit à la dernière rencontre de Bièvres. Seulement, avant de repartir, j’aimerais disposer d’une année au moins pour me permettre de refaire surface. » En effet, sa santé tant physique que psychologique a subi une forte secousse ces derniers temps au Vietnam. Il développe son projet d’entre-temps, qui comprend deux volets : un de recyclage catéchétique au grand séminaire de Metz comme élève libre, et l’autre de ministère pastoral axé sur l’aide aux réfugiés de l’ancienne Indochine, particulièrement nombreux dans l’Est. Il obtient l’aval tant des supérieurs que du diocèse, et devient membre, à partir de novembre, de l’équipe sacerdotale de la paroisse Saint-Martin à Metz même, où son principal souci sera de s’occuper de la communauté asiatique du centre d’hébergement départemental qui a été ouvert dès septembre ; il y a là plus de 600 personnes originaires du Laos, du Vietnam et du Cambodge, en attente d’un emploi et d’un logement. C’est tout une organisation qui déjà fonctionne pour leur accueil, mais qui est lente et lourde à manier en ce qui concerne leur insertion. Le P. Wolff s’y adapte, et fête Noël par une veillée suivie de la célébration eucharistique, le tout animé par un groupe de jeunes, tandis que les familles asiatiques passeront la journée dans des foyers français.

     

    Une année se passe, et les résultats de son travail sont bien satisfaisants, encore que ne soit pas terminé ce qu’il s’est proposé de faire au service des réfugiés de la région. Mais sa santé, loin de s’améliorer, s’est plutôt dégradée. Dès octobre 1976, il en fait part à Paris : il est en traitement là-bas, souffrant d’un ulcère duodénal et gastrique ; il ne pourra pas partir en mission dans l’immédiat. Il poursuit donc son œuvre au centre d’hébergement, mais celui-ci bientôt va fermer ses portes, en août 1977, alors qu’il comptait encore 350 Laotiens, 150 Vietnamiens et 130 Cambodgiens qui sans doute ont déjà digéré le choc du déracinement, mais ne sont pas encore entièrement sortis de leur mentalité d’assistés, acquise par une sorte de lassitude qui les fait s’en remettre à la bienveillance de qui veut bien se charger de les aider. Un septième de ces familles est relogé dans le quartier de Bellecroix, les six autres septièmes étant en bordure de ville, à Borny. Il s’agissait de les affranchir de leur reliquat de complexe, de leur trouver un emploi, et de leur éviter une fatale marginalisation en leur permettant de construire un avenir harmonieux, tant pour elles-mêmes que pour les familles françaises. C’est à cette patiente tâche d’intégration que se consacra de plus belle le P. Wolff, surtout lorsqu’il fut affecté à l’équipe paroissiale de Borny, et put ouvrir une permanence au milieu des logements de ses Asiatiques. Son rôle fut surtout d’accueillir les plus démunis, de leur servir d’intermédiaire auprès des services sociaux, tout en les habituant progressivement à se passer de lui. Et de là, une fois réglés les problèmes urgents qui les amenait à son bureau, de les inviter aux réunions amicales des différentes ethnies, ou d’aborder avec eux les questions d’ordre familial ou personnel.

     

    En même temps que cet aspect particulier de son ministère, par lequel il témoignait de son amour pour ceux chez qui autrefois il avait vécu, et dont il avait en quelque sorte épousé la destinée, il ne négligeait pas — et ce ne fut pas toujours la partie la plus facile de son apostolat — l’Église locale qui l’avait accueilli : catéchèse, vie paroissiale, préparation aux sacrements ; aumônerie de l’hôpital Claude-Bernard aussi, où sa présence chaleureuse et sereine adoucit les instants douloureux que connaissent les mourants et leurs familles. Tout un ensemble bien fourni, qui ne l’empêchait d’ailleurs pas d’élargir à l’occasion son rayon d’action, d’assister à une semaine de session pour aumôniers d’hôpitaux, d’ouvrir largement sa porte aux confrères venus le voir, spécialement ceux de l’Est, ou de s’offrir, par exemple en 1984, une tournée de quinze jours en Thaïlande, en écho de celle qu’il y fit en 1975, brisé qu’il était en quittant le Vietnam.

     

    En 1989, avec la complicité de Mgr Maurice Reibel, vicaire général du diocèse de Metz, il fit venir et hébergea chez lui un de ses amis prêtres du Laos, le P. Jacques Bounliep, qui était sorti des geôles communistes en septembre 1988, après avoir passé « sept ans, sept mois et trois jours de rééducation ! » Il avait obtenu un visa de tourisme, et venait visiter des membres de sa famille réfugiés en France. Il lui en fit voir de nombreux coins, et ce fut pour lui l’occasion de revivre un peu l’atmosphère qu’il avait connue dans les pays de l’Indochine. Ce fut la dernière fois.

     

    Le 11 juillet 1992, il était découvert chez lui, inanimé, victime d’une hémorragie interne. Les funérailles eurent lieu deux jours après, au milieu d’un concours de peuple tel que l’église de Borny ne pouvait contenir toute l’assistance. Dans une adresse, riche dans sa simplicité, le P. Jean-Baptiste Etcharren sut, au-delà des ruptures qui, à diverses reprises, l’échelonnèrent, unifier cette existence, tout entière orientée vers la mission à l’extérieur, et rendre grâces pour la constance de sa fidélité à « l’appel entendu dès sa première jeunesse ». L’homélie fut dite par Mgr Pierre Raffin, évêque de Metz, qui présidait l’eucharistie, entouré d’une trentaine de prêtres. Il salua entre autres le ministère de « Bon Samaritain » qui fut celui du P. Raymond Wolff, et qui consiste pour le prêtre, dit-il, « à nous approcher des hommes pour leur révéler d’abord le sens de leur existence et de leur vocation. Cette proximité est pour nous fondamentale, et parfois elle doit mobiliser nos énergies longuement en temps et en intensité, avant de célébrer la liturgie ».

    • Numéro : 4097
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1960