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Nicolas WAGUETTE (1891-1922)

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    Premières années

    Le P. WAGUETTE est né à Dombasle-sur-Meurthe, dans le diocèse de Nancy, le 27 décembre 1891. Comme beaucoup de Lorrains, il reçoit au baptême le premier prénom de Nicolas ; mais c’est le second, celui de Victor, qui sera le plus usuel. Il est l’aîné d’une famille qui deviendra nombreuse et sera élevée selon la rigueur des principes chrétiens. Son père, charpentier, est un artisan modèle, et le dimanche il est en bonne place dans l’église pour entraîner les autres à chanter. Sa mère, très pieuse, ne manque jamais de faire faire en commun la prière du soir, qu’elle termine toujours par l’invocation de nombreux saints, si nombreux que le père, parfois un peu impatienté, finit par demander : « tu ne vas quand même pas tous les coucher ? »

    De bonne heure, le jeune Victor se sent attirer par l’autel ; et après avoir terminé ses études primaires dans sa paroisse, il entre en 1904, au petit séminaire de Pont-à-Mousson. Bientôt c’est la loi de Séparation et les petits séminaristes sont obligés d’aller chercher refuge sur la fameuse « colline inspirée », à Notre-Dame de Sion. En 1910, il entre au grand séminaire, installé dans l’ancienne chartreuse de Bosserville. Il y trouve une belle pléiade de professeurs : deux deviendront évêques ; un autre, éminent exégète, sera le continuateur de Pirot dans le commentaire de la Bible ; le supérieur enfin n’est autre que le futur Dom GODEFROY, qui succédera à Dom, CHAUTARD comme abbé de Sept-Fons.

    En 1912, il est appelé sous les drapeaux, et son service est sur le point de s’achever lorsque la guerre éclate. Pour lui, comme pour tant d’autres, elle a ses heures atroces ; et celles qu’il passera dans les tranchées seront une préparation lointaine à certaines autres, non moins glorieuses, qu’il vivra plus tard en Chine. Cependant comme il est affecté au service du ravitaillement au 26e de ligne, il est moins exposé que nombre de ses camarades ; cela lui permet de « ramener tous ses os » et de terminer la guerre, sans blessure, comme sergent-fourrier, grade qui sera plus tard, en Chine, très vite assimilé à celui de général. Dès la libération, il retourne à Bosserville continuer ses études. C’est un séminariste modeste ; s’il fait son devoir, tout son devoir, c’est toujours sans éclat ; à peine peut-on deviner qu’il a des dispositions pour la musique. Il n’est pas très expansif et manque encore d’imagination pour raconter ses exploits militaires. Cela ne l’empêche pas de nouer de solides amitiés, et celle qu’il contracte avec son condisciple, l’abbé NAVEL, il la gardera chaleureuse jusqu’à la fin de sa vie.

    Une des particularités de sa vie de séminariste, c’est sa dévotion au Bienheureux Schœffler, lorrain comme lui ; souvent il se rend à Mittelbronn, en Moselle, pour prier près de ses reliques. N’est-ce pas là un signe de sa vocation missionnaire ? Cette vocation rencontre des oppositions, mais il l’entretient par des visites régulières au séminaire des Missions Etrangères de Paris et finalement obtient de la suivre en entrant à la rue du Bac en septembre 1921. Il n’y reste qu’un an : sous-diacre en mars, diacre le 10 juin, il reçoit l’ordination sacerdotale le 24 juin 1922. Au soir de cette journée, le supérieur général, Mgr de Guébriant, demande à Mgr FUMASONI-BIONDI, secrétaire de la S. C. de la Propagande, de passage à Paris, de bien vouloir donner lui-même les affectations aux nouveaux prêtres. C’est ainsi que le jeune P. WAGUETTE reçoit sa destination pour Swatow, en Chine méridionale. Il part le 2 octobre suivant et arrive dans sa mission le 5 novembre 1922.

    Le missionnaire

     

    LA MISSION DE SWATOW

    Au moment de l’arrivée du P. WAGUETTE, la mission de Swatow est de création relativement récente, puisqu’elle a encore à sa tête son premier vicaire apostolique, Mgr RAYSSAC. Elle a été séparée en 1914 de la mission de Canton, dont elle formait la partie nord-est. Elle s’étend le long de la mer de Chine jusqu’au Fokien, prolongeant à l’est la portion continentale de la mission de Hongkong, confié aux Pères des Missions Etrangères de Milan.

    Elle comprend deux régions bien distinctes, le littoral et l’intérieur. Au bord de la mer s’allonge une plaine fertile, sillonnée de fleuves et d’arroyos ; les rizières n’y laissent pas un pouce de terre inoccupé. L’intérieur est une région montagneuse, un ensemble de massifs au relief tourmenté, entre lesquels se faufilent de nombreuses vallées plus ou moins larges, où se blottissent, dans leur nid de bambous géants, les villages aux maisons basses et uniformes. Quelques-unes de ces vallées, celles de l’ouest, appartiennent au bassin du Tung-kiang, ou fleuve de l’est, qui s’ouvre vers Canton. La plupart des autres alimentent le bassin du Hankiang qui descend du nord et, après avoir reçu le Mei-kiang qui coule, au centre de la mission, du sud au nord, se dirige vers Swatow, où il déverse ses eaux dans la mer de Chine.

    En 1922, la Mission compte environ 34 000 catholiques sur une population globale approximative de six millions. Ces fidèles sont inégalement répartis. A l’extrémité nord-ouest, dans la pointe qui s’avance au nord de la mission de Canton, il n’y a guère plus d’un millier  de chrétiens, qui appartiennent au district de Lungchun. Sur la rive gauche du Mei-kiang et le long de la frontière du Fokien, il y a de belles chrétientés qui groupent près de 6 000 fidèles, avec, pour centres, Chonglok, Hinnin, Kaying et Chenping. En descendant le Han-kiang, nous rencontrons deux districts, le Fungshun et le Jaoping qui comptent deux mille chrétiens à eux deux. C’est à l’ouest de Swatow que se trouvent le plus grand nombre de catholiques, plus de 12 000, rattachés aux centres de Chaochow, Kytiang, Hopo, Taiyong et Puning. Il y en a presque autant dans les districts du littoral, surtout dans le Lukfung et le Hweilai, dans la partie méridionale de la mission. La ville de Swatow, siège du vicariat apostolique, ne compte qu’une paroisse de neuf cents âmes.

    Une des principales difficultés qui attendent le jeune missionnaire de Swatow, c’est celle de la langue. La mission est bilingue : on parle le Hakka dans les montagnes, le Hoklo dans la plaine, du moins en principe ; et ce sont là deux langues complètement différentes. Mais chacune d’elles, surtout le Hakka, peut se parler suivant plusieurs dialectes variant de phonétiques et de tons non seulement d’une vallée à l’autre, mais encore du nord au sud de la même vallée.

    En 1922, la région est relativement tranquille, sans être complètement à l’abri des incursions des brigands. Le missionnaire a beau pouvoir « se féliciter d’être désormais traité sur un pied d’égalité parfaite avec des païens maîtres chez eux », cela ne l’empêche pas de se plaindre parfois de voir son rôle réduit à celui de simple curé de paroisse, alors qu’il a peut-être rêvé de foules humaines entraînées dans un immense mouvement de conversion. A partir de 1924, cette tranquillité va être gravement compromise par les bandes communistes qui se recrutent surtout dans le Lukfung et le Hoifung voisin, appartenant à la mission de Hongkong. Cette région montagneuse, éloignée à la fois de Canton et de Swatow offre en effet aux irréguliers de tout acabit un refuge que personne ne songe à leur disputer, et l’on peut dire qu’elle constitue le berceau du communisme en Chine. C’est de là que pendant une dizaine d’années les bandes communistes vont se répandre dans toute la mission, semant la terreur par des pillages, des incendies, des massacres. « Dans l’instinct tout naturel de leur devoir, les missionnaires feront alors leur presque sans y penser, la noble formule de l’antiquité : periculose vivere. Il en est qui ne pourront coucher plus d’une nuit ou deux dans la même maison (Mgr de Guébriant). A partir de 1933 cette armée communiste sera pourchassée par les soldats réguliers, qui eux aussi causeront des déprédations et occuperont les églises ; mais la sécurité sera plus grande et les missionnaires pourront reprendre la visite de tous leurs postes. Malheureusement en 1937 des bruits de guerre parviennent jusqu’à Swatow, et en 1938 la région subit quelques incursions japonaises par mer et par air. En 1939 Swatow est occupée par les Japonais, qui ne trouvent pas grand monde devant eux dans la ville, mais se heurtent à des bandes hardies de francs-tireurs dans la campagne. Cela n’empêche pas les ouvriers apostoliques de continuer leur travail ; mais la mission est divisée en deux parties séparées par un no man’s land d’une journée de marche. Les communications sont très difficiles et les missionnaires de l’intérieur, privés de ressources, s’efforcent de subsister en attendant des jours meilleurs… qui n’arriveront qu’en 1946, et pour une très courte période.

    Tel est le cadre dans lequel s’est déroulée la vie missionnaire du P. WAGUETTE.

     

    LES DÉBUTS

    Naguère encore, les jeunes qui arrivaient dans la mission de Swatow, étaient presque aussitôt abandonnés à eux-mêmes en plein milieu chinois ; on croyait que c’était là le meilleur moyen d’apprendre rapidement la langue. Aussi les Anciens ont-ils considéré comme singulière la décision qu’a récemment prise Mgr RAYSSAC de laisser deux années à tout jeune missionnaire pour apprendre le chinois. C’est en vertu de cette décision que le P. WAGUETTE est confié, peu après son arrivée, au P. VEAUX, chef du district de Hopo, excellent « professeurs de bon ton », passé maître en langue Hakka ; mais alors que ses prédécesseurs étaient restés sous le même toit que leur aîné, au village de Loc tien pa, lui, il va résider dans le hameau voisin de Tsiam tien moui.

    Deux ans d’étude de langue, tel est le principe, mais un principe qui doit être assez souple pour pouvoir se plier aux circonstances. A la fin de la retraite de novembre 1923, donc après un an d’école, le P. WAGUETTE reçoit une nouvelle affectation : il est envoyé à cinq jours de Hopo, vers le nord, occuper le poste de Hinnin. Cette nomination a surtout pour but d’établir un relais entre Laolung, dans le Lungchun occidental, et Chenping dans l’est de la mission ; ainsi le Père pourra-t-il être le trait d’union entre les PP. COIFF’ARD et CANAC, chargés de ces postes excentriques, trop éloignés l’un de l’autre. Mais les avantages charitables de cette nouvelle affectation n’aplanissent en rien les difficultés linguistiques du novice en langue Hakka ; à peine initié au dialecte de Hopo, il doit se mettre à un nouveau, dont les tons sont inverses par rapport au précédent. Cependant son adaptation à ce nouveau milieu est grandement facilitée par les conseils tout fraternels du P. COIFFARD qui possède avec la douceur angevine la ténacité de ses Mauges natales. Tout en poursuivant ses études, il veille à une meilleure instruction de ses mille chrétiens dont les connaissances religieuses sont encore rudimentaires

    En 1924, au concile de Shang Hai, une division de la mission de Swatow est décidée : toute sa partie septentrionale est cédée aux Pères américains de Maryknoll pour former le vicariat apostolique de Kaying. Hinnin en fait partie, et après un séjour de trente mois en cet endroit, le Père se prépare à boucler ses malles pour une nouvelle destination. Cependant avant de partir, il tient à cœur de faciliter à ses successeurs leur installation dans son poste. Grâce à lui, la chambre de commerce de Hinnin fait une solennelle réception aux nouveaux missionnaires. Et au mois de mai 1926, il traverse le fleuve et s’en va, mais pas très loin : le P. CONSTANCIS, missionnaire du Fungchun, s’est rendu au Siam visiter ses chrétiens émigrés, dans l’espoir de trouver près d’eux de quoi achever son église de Tong Hang. Et c’est dans ce gros marché que, suivant la tactique du trou à boucher, le P. WAGUETTE arrive pour assurer l’intérim et faire connaissance avec de nouvelles variantes de la langue hakka..

    Le P. CONSTANCIS est de retour en novembre 1926. Alors le P. WAGUETTE reprend ses bagages et redescend plus au sud. Il vient en effet d’être nommé vicaire « coadjuteur avec future succession »du P. REY, chargé du district du Lukfung central, qui compte près de deux mille fidèles. Il est à peine arrivé que son curé, malade, le quitte pour entrer à l’hôpital ; et il se retrouve tout seul dans son poste résidentiel de Tai-Hai-Tsia, vieille et fervente chrétienté de sept cents âmes, qui a subi sans déchet notable les persécutions de 1884 et de 1900 et qu’il s’agit maintenant de préparer contre les assauts de la propagande bolchevique. Au début de 1928, une bande communiste de 2.000 hommes fait une incursion dans son district, semant partout la ruine et massacrant une centaine de chrétiens ; et à la fin de janvier, il est obligé de se réfugier, avec ses fidèles, dans le Hopo, inaugurant ainsi pour sa part la vie mouvementée des missionnaires persécutés, car il lui faudra bien souvent fuir dans la montagne à l’approche de l’ennemi.

    En 1929, malgré les vagues successives rouges, puis blanches, qui déferlent sur le pays, le chiffre total des chrétiens pratiquants s’est maintenu dans son district ; le nombre des confessions et des communions s’est même accru, ainsi que celui des écoles et des élèves qui les fréquentent. Cependant le Père n’est pas satisfait ; il signale des lézardes qui menacent la solidité de sa chrétienté de Tai Hai Tsia, et en particulier l’indifférence des parents pour l’éducation religieuse de leurs enfants. Pour y remédier il fait donner une retraite de huit jours ; pendant toute une semaine, ses chrétiens sont convoqués trois fois par jour à l’église pour écouter le prédicateur, le P. RIVIÈRE ; au début il y a bien quelques récalcitrants, mais le Père a vite fait de les réduire au silence. Cette retraite a un grand succès et fait beaucoup de bien. Les chrétiens deviennent plus fervents, surtout les jeunes, parmi lesquels il choisit une élite qu’il affilie à l’Apostolat de la prière. A l’école, qu’il a installée près de sa résidence, et où près d’une centaine d’enfants des environs reçoivent une solide instruction, un bon noyau de zélateurs maintiennent le bon esprit, et se chargent d’amener les moins fervents à une vie plus chrétienne. Enfin, à la suite de cette mission, deux de ses jeunes gens se sentent confirmés dans leur vocation ; et ce sera là la plus belle récompense des efforts du jeune pasteur au zèle inlassable et au dévouement sans limites pour ses montagnards.

    Il ne s’endort pas sur ces premiers succès et il continue à travailler les âmes en profondeur. Et c’est en vue de stimuler la foi et l’amour de ses ouailles envers la Sainte Eucharistie qu’il envisage un retour de mission, qui puisse prolonger les heureux effets de la retraite : ce sera, au début de 1930, un triduum, terminé par une splendide procession du Saint-Sacrement. La mi-janvier est la bonne saison ; il n’y a point ou peu de pluie ; à cette époque le travail du paysan n’est pas urgent. Mais comment organiser une procession grandiose le long d’étroites diguettes de rizières, coupées de rigoles d’irrigation ? Qu’à cela ne tienne ! Entre les deux reposoirs termes de la procession, une route est ouverte à travers les rizières et des ponts sont construits. Durant trois jours, la foule des fidèles s’entasse dans une chapelle trop petite pour écouter avec avidité le P. RIVIÈRE revenu leur apporter la parole divine ; 200, 300, 400 pieux fidèles s’approchent de la Sainte Table. Le samedi soir trois formidables pétards éclatent annonçant la grande fête du lendemain ; et à toutes les heures de la nuit de semblables explosions se font entendre, appelant les chrétiens pour leur tour de garde devant le Saint Sacrement. Le dimanche, l’assistance est au complet; cinq Pères sont présents. La foule d’écrase dans la chapelle pour la grand’messe. Puis c’est l’immense procession : les chrétiens priant et chantant s’avancent en bon ordre. Les païens nombreux, en habits de fête, une double haie de spectateurs stupéfaits, mais calmes, voire même sympathiques ; le Père a dû, quelques jours auparavant, refuser leur contribution aux frais de la fête et les autoriser seulement à venir regarder. Ce triduum a donné lieu à des fêtes splendides ; ni la région ni même la mission de Swatow n’en ont jamais vu e semblables. La procession a été quelque chose d’inouï, une véritable apothéose, un triomphe, à deux pas des Rouges qui, dans les montagnes voisines, préparent leurs plans diaboliques.

     

    LA CAPTIVITÉ

    L’horizon en effet s’assombrit et le danger devient menaçant. Les échos de la fête ont excité le fanatisme du camp communiste, et probablement sa convoitise Deux ou trois fois, au cours du mois de février, le bruit se répand que l’ennemi approche ; chaque fois le Père cherche refuge dans la montagne, mais il a la nette impression qu’il ne tardera pas à être pris. Et de fait, après les fausses alertes, c’est l’attaque véritable.

    Dans la nuit du 22 au 23 mars 1930, une bande de deux à trois cents communistes de la sixième armée rouge, partis de la grosse agglomération de Pet Hai, envahissent dans le silence la vallée du Tai Hai Tsia et en investissent les villages. A l’aube, une cinquantaine d’entre eux se pressent contre la porte du petit village où réside le Père. Or la veille au soir celui-ci a recommandé à son catéchiste de se lever de bonne heure le lendemain matin, dimanche, afin d’ouvrir la porte aux chrétiens qui se présenteraient pour la messe. Aussi le domestique s’empresse-t-il d’aller ouvrir dès qu’il entend frapper ; il est aussitôt saisi et ligoté, pendant que d’autres brigands gravissent l’escalier qui donne accès à la chambre du Père. Celui-ci est fait prisonnier au saut du lit ; il s’habille rapidement et réussit à glisser cinquante piastres dans ses poches. Et lorsque les brigands ont fini de fouiller partout et de faire main basse sur tout ce qui a paru à leur convenance, ils emmènent leur prisonnier au dehors, près de la grande porte du village, en le menaçant : « A bas la religion catholique ! à mort le missionnaire catholique ! » Le Père se recommande au Seigneur, s’attendant au pire. Le pire pour le moment c’est de voir arrêtés comme lui quelques chrétiens d’un village voisin qui venaient d’arriver pour la messe et une vingtaine d’élèves de son école ; c’est de prendre conscience qu’il n’a pas enlevé le Saint Sacrement de l’église. (Ses agresseurs d’ailleurs n’y touchent pas, et quelques jours plus tard un prêtre chinois pourra le mettre en lieu sûr). Puis c’est le départ des prisonniers en direction de Pet Hai, qui se trouve à une quinzaine de kilomètres ; on enlève au Père sa soutane et ses souliers et c’est pieds nus qu’il doit escalader les petits chemins rocailleux de la montagne. Arrivé à destination, il est conduit dans une pagode, où quelques gredins viennent s’amuser à lui tirer la barbe ; pendant ce temps les autres prisonniers sont relâchés moyennant rançon ; les élèves, remis en liberté, mais avertis que la prochaine fois ils seront fusillés s’ils continuent à fréquenter une école catholique. Le Père reste donc seul ; mais on ne va pas le laisser là. On le met dans une chaise à porteur pour sortir du village ; et dès que l’on a atteint la campagne, c’est de nouveau à pied qu’il faut continuer la marche vers les montagnes. Au bout d’une dizaine de kilomètres le chef du détachement finit par lui procurer une paire de sandales de paille, mais le déleste de ses cinquante piastres ; c’est alors d’un pas plus alerte qu’il se dirige, avec ses gardiens, vers le Ket Shac Hai, repaire des communistes. Il arrive un peu plus loin dans le village de Si Tien où s’est constituée une forte cellule communiste ;  et là est rédigé l’acte d’écrou. Les ravisseurs discutent alors pour savoir s’ils doivent tuer leur captif pour être plus tranquilles, ou s’ils doivent pratiquer la « pêche à la sangsue », c’est-à-dire le garder pour obtenir une rançon et des armes. Cette dernière solution est finalement adoptée. Alors le Père est emmené en pleine nature dans la montagne ; il est relégué au pied d’un arbre, avec, pour abri, un simple toit de bambou. Durant sa captivité il devra, pour échapper aux recherches, changer trois fois de toit, et à chaque fois l’abri sera moins confortable que le précédent. Mais si on le fait changer de retraite, on lui laisse toujours les mêmes vêtements ; et pourtant il aurait bien besoin parfois de les remplacer. Ainsi, une fois, on lui fait parcourir une quarantaine de kilomètres sous une pluie battante ; il est trempé jusqu’aux os et, en arrivant à destination, il n’a plus qu’à se coucher à même le sol. Trois ou quatre fois seulement il pourra se rafraîchir le visage avec un peu d’eau. Comme nourriture, on lui donne le matin un petit bol de mauvais riz avec quelques feuilles de patates ; le soir, un peu de farine délayée ; deux ou trois fois quelques rognures de peau de porc, et, un jour de victoire communiste, gros comme une noix de viande de poule. Bientôt la dysenterie s en mêle, et le Père, déjà mourant de faim, croit sa dernière heure toute proche.

    Les souffrances physiques sont extrêmement pénibles, de l’aveu même du Père : « Un coup de feu ne fait pas peur ; mais mourir de faim, c’est terrible. » « Je demande à mes gardiens de me donner de l’eau de riz ; mais ils préfèrent la jeter ; ils refusent d’aller à deux pas me chercher de l’eau ; la soif et la faim sont mes deux plus grandes souffrances. Je suis complètement usé physiquement ; je ne peux faire un mouvement sans être pris de vertige. » Et cependant ces souffrances physiques sont encore moins dures à supporter que les « souffrances morales énormes » qu’on lui inflige. Quinze fois on menace de le fusiller le lendemain, et cette attente de la mort l’empêche de dormir ; trois fois dans la même nuit, il est persuadé que la menace va être exécutée. On lui débite mensonges et sottises pour le décourager. On essaye au début de lui faire croire que ce sont ses chrétiens qui l’ont vendu, puis qu’il aurait été libéré s’ils avaient consenti à verser cent piastres. On lui propose de le libérer s’il se résout à signer un papier dans lequel il dira avoir accepté de se faire communiste, avoir fait don de son école au parti et s’engagera à demander à ses chrétiens de ne plus prier et de se faire communistes. On lui raconte que ses chrétiens, au courant de son apostasie, refusent de lui envoyer des vivres, que ses confrères, y compris l’évêque, le condamnent et seraient reconnaissants à ses geôliers de le faire disparaître, que son père, en France, se serait suicidé, non sans l’avoir maudit, après avoir appris son apostasie. Ces mensonges finissent par l’atteindre au point qu’il n’a même plus la force de penser, ni même de réciter complètement un Pater ou un Ave ; il songe alors à se laisser mourir en refusant toute nourriture.

    Et pendant ce temps, que fait-on en sa faveur ?

    Dès le début les autorités militaires ont été averties par l’intermédiaire du consul de France. De belles promesses ont été faites. Le Général commandant la garnison de Swatow aurait même donné des ordres pour qu’une expédition fût organisée contre les bandes communistes ; mais celles-ci, prévenues, se seraient enfuies plus loin dans la montagne à la frontière de trois sous-préfectures. Finalement le général demandera à un missionnaire de se mettre en rapport avec les autorités du Lukfung ; mais peu après il sera rappelé à Canton ,et tout sera à recommencer.

    Parallèlement le P. RIVIÈRE s’efforce d’entretenir des relations indirectes avec les chefs rebelles pour obtenir le plus tôt possible la libération du P. WAGUETTE. Il réussit même à échanger de rares correspondances avec le prisonnier, échange d’ailleurs facilité par les brigands eux-mêmes qui espèrent avoir ainsi un moyen de chantage. Ils ont commencé par demander une rançon de plus de deux millions de francs, somme tellement exorbitante que la mission n’aurait jamais pu la verser, et des armes et munitions de toutes sortes. Et pour que cette rançon soit versée le plus rapidement possible, ils laissent passer des billets du prisonnier. Le premier est du 29 avril, au P. RIVIÈRE : « Jusqu’ici je ne sais pas encore ce que l’on me veut ; je ne sais pas si l’on peut me racheter. Je ne suis pas très bien. » Un second est adressé au vicaire apostolique : « Monseigneur, depuis longtemps je suis sans nouvelles… Je ne sais que devenir, ni si vous pouvez me délivrer. A la grâce de Dieu ! » Enfin, un troisième est envoyé au P. RIVIÈRE, le 2 mai : « Je suis fatigué. Si l’on peut me délivrer, tant mieux Merci. » A son tour, il reçoit un mot l’assurant que le vicaire apostolique fait son possible pour le libérer ; et cela lui redonne du courage. Mais bientôt le silence se referme sur le prisonnier. Beaucoup d’émissaires et de soi-disant délégués des chefs communistes essaient de tromper la bonne foi de la Mission. Les tractations traînent en longueur. Alors vers la mi-juillet on s’avise d’essayer de négocier par le sud du Lukfung. Mais, comme il faut changer de dialecte, c’est le P. FAVRE, aidé du P. TSAI, qui prend le relais. Il se rend à Swabué, dans la région du Hoifung, qui appartient à la mission de Hongkong. De là il pense pouvoir obtenir des renseignements plus rapides et plus surs. Grâce au dévouement des Pères des Missions Etrangères de Milan, spécialement des PP. ROBBA et BIANCHI, chargés du poste de Swabué, il obtient tout ce qui lui est nécessaire pour mener à bien sa difficile entreprise. Cela ne l’empêche pas d’être la victime lui aussi d’un aigrefin et d’y perdre deux cent cinquante dollars ; finalement il se décide à écrire au chef communiste lui-même. Celui-ci voyant que cette fois il sait à qui parler fixe une rançon plus raisonnable, d’autant plus raisonnable que l’état de faiblesse du prisonnier est extrême et que l’on craint qu’il ne meure gratuitement. La somme demandée est portée le 18 août. Le P. WAGUETTE est averti de sa libération : « J’étais trop abattu ; je ne croyais plus à ma délivrance ; on m’avait trompé tant de fois déjà ! » Mais il y a là dix hommes en armes et une chaise à porteur. Il y monte et c’est toute une journée de marche qui le fait souffrir terriblement. Pendant la halte de nuit, les gardes discutent de l’insuffisance de la rançon payée, et il est question une fois de plus de le fusiller. Mais le 22 au matin on se remet en route et à onze heures et demie du soir on arrive à Gu Phue Sy. L’heure de la délivrance a enfin sonné. « A voir ce squelette vivant, de 42 kilos, incapable de se tenir debout, ne pouvant faire un pas, n’ayant pas plus de force qu’un enfant qui vient de naître, nous pouvons juger combien dure a été sa captivité. Je ne puis retenir mes larmes en le voyant réduit à pareille extrémité. » « Ah, mon cher poilu, dit-il au P. FAVRE, si vous aviez retardé quelques jours pour me délivrer, j’étais mort. »

    A l’annonce de la libération de son missionnaire, Mgr RAYSSAC, alors en France, répond par un télégramme : « Congé en France ». Mais il n’est pas en état d’y aller pour le moment et c’est à l’hôpital de Hongkong qu’il est admis le 27 août 1930.

    Les journaux ont alors écrit que la rançon avait été payée par le gouvernement chinois. Voici la réponse de ce gouvernement : « La Mission, impatience, a elle-même versé des fonds à titre de rançon. C’est là une action purement volontaire ; et le gouvernement ne peut par suite accepter aucune responsabilité pour le remboursement des sommes versées. »

    En octobre, le P. WAGUETTE s’embarque pour la France afin d’y parfaire sa convalescence ; en arrivant à Marseille le 1er novembre, il est tout ému de revoir son vicaire apostolique qui est venu l’accueillir à quai. Peu à peu l’air du pays natal, la sympathie qu’il rencontre partout créent une atmosphère très favorable au rétablissement complet de sa santé. Au cours d’un séjour qu’il fait à Rome, il obtient une audience de Pie XI, pendant laquelle le Pape regarde avec attention la photographie du Père à la fin de sa captivité et demande quelques explications. Et c’est tout surpris qu’il entend le Saint-Père lui poser la question : « Et vous y retournez ? »

     

    DEUXIÈME SÉJOUR EN CHINE

    Et il y retourne Le 19 mars 1932, il arrive à Swatow florissant de santé, tout prêt à affronter de nouveau avec courage les épreuves de la vie apostolique en Chine.

    Il est d’abord envoyé dans la belle chrétienté de Chao Chow, pour aider le jeune Père LAMBERT qui y assure l’intérim du P. FAVRE, rentré en congé. Il lui faut alors se mettre à la langue Hok lo, toute nouvelle pour lui ; au bout de dix mois, il la possède suffisamment pour pouvoir rester tout seul dans ce poste : « Je me suis mis à prêcher dans cette langue ; cela me demande quelques préparations, mais comme on prétend me comprendre, il me faut bien parler tous les dimanches ».

    Cependant au retour du P. FAVRE, à la mi-août 1933, il n’a rien de plus pressé que de lui rendre son poste, pour aller retrouver ses montagnes. Il pense pouvoir y être beaucoup plus missionnaire qu’en ville. Le Hok lo qu’il vient d’apprendre ne lui servira plus qu’à l’occasion, pour les confessions, lorsqu’il descendra à Swatow revoir son ami LAMBERT. A la fin de 1933 il a pris possession de son nouveau district du nord-ouest, Taiyong, plus connu des confrères sous, le nom de Ursopole, dans une petite vallée où il y a quelques milliers d’habitants, dont beaucoup sont des catholiques éprouvés, réfractaires au communisme. C’est en temps normal une station estivale idéale, mais l’insécurité des routes, depuis une dizaine d’années, n’a plus permis aux missionnaires fatigués de s’y rendre.

    En 1934, il doit faire une partie de ses tournées de carême sous escorte, à cause des Rouges qui séjournent encore dans les parages et qui ont promis quatre cents dollars à qui le leur livrerait. Cela ne l’empêche pas de se donner tout entier à l’éducation des enfants ; à peine arrivé dans son poste il a construit une nouvelle école dans laquelle il a déjà quatre-vingts élèves, mais où il espère en recevoir d’autres de toute la vallée, car certain village voisin, jusque là plutôt hostile, se montre plus bienveillant depuis qu’il y est venu visiter un blessé et a réussi à mettre tout le monde de bonne humeur.

    Au commencement de juin 1934, peu s’en faut qu’il ne devienne une nouvelle fois prisonnier, mais cette fois des réguliers. Un capitaine, chargé de la répression du brigandage, est envoyé, avec une centaine d’hommes, à Taiyong. Pour éviter tout malentendu, ordre formel a été donné de n’y pénétrer que de jour. Cependant les soldats arrivent dans le village à dix heures du soir, s’installent dans l’église et s’amusent à faire tinter la cloche. Le Père va voir ce qui se passe et met son école à la disposition de la troupe. Mais les soldats ne peuvent rester tranquilles et reviennent bientôt frapper à la résidence du Père. Tous ces bruits et toutes les lumières des soldats attirent l’attention des veilleurs de nuit des villages voisins. Pensant qu’il s’agit des Rouges venus enlever le Père, chrétiens et païens alertés arrivent en armes de tous côtés. Le Père, qui comprend ce qui se passe, veut donner des explications au capitaine. Mais celui-ci, croyant être tombé dans un guet-apens monté par le missionnaire, ne veut rien entendre ; il le fait saisir et garder par ses hommes. Bientôt la fusillade éclate et seule la clarté du jour met fin à la méprise : il y a sept morts du côté des civils et pas le moindre blessé chez les soldats. Un officier d’état-major survient, fait libérer le Père et le reconduit lui-même à sa résidence, lui annonçant l’arrivée du colonel. Lorsque celui-ci arrive, il présente ses excuses et promet réparation : les morts seront enterrés aux frais de l’armée, et le capitaine puni. L’arrangement paraît satisfaisant ; mais quelques jours plus tard le malheureux capitaine est ramené sur les lieux et fusillé, malgré l’intervention du missionnaire. Néanmoins cet événement vaut au P. WAGUETTE la reconnaissance de toute la population, car sans sa présence, elle aurait eu à craindre la vengeance de l’officier qui se serait facilement disculpé.

    En juillet 1935, en allant de Taiyong à Kityang, il échappe de justesse aux brigands ; une quarantaine d’entre eux, occupés à voler des buffles, ont laissé involontairement passer le « cochon gras ». Cette même année il voit arriver à Taiyong le P. MARIE, ancien supérieur de Béthanie, venu passer quelques mois de congé dans la mission de Swatow. Ces quelques mois se prolongeront tellement que bientôt la guerre sino-japonaise rendra tout retour impossible ; et les vacances dureront dix ans. Ce sont d’ailleurs des vacances fort bien occupées, car le P. MARIE, missionnaire expérimenté, est tout heureux de pouvoir se donner au travail apostolique et n’hésite pas à se tailler une large part dans le district de Taiyong. Il faut les voir tous deux escalader allégrement les chemins escarpés des montagnes, côtoyer sans vertige les abîmes pour essayer de reprendre en main les chrétiens contaminés par les Rouges et surtout les enfants grandis dans l’ignorance lorsqu’ils n’ont pas été pervertis par les sans-Dieu. Ce qu’ils veulent réaliser, c’est surtout une œuvre de restauration sur tous les plans : les églises sont réparées ; des villages apostats se soumettent ; l’habitude de l’Heure Sainte est instaurée partout, car le P. WAGUETTE désire que ses montagnards puissent eux aussi profiter de ses avantages ; une lutte sans merci est livrée à l’opium : les fumeurs se montrent très réticents, mais certains finissent par se corriger. Enfin dès 1936 les missionnaires de Swatow reprennent l’habitude de monter se reposer à Taiyong pendant l’été ; et nos deux amis s’ingénient à organiser des journées très attrayantes pour leurs hôtes, surtout lorsque la pluie empêche de sortir, car, pour les jours de soleil, aucun confrère n’a besoin de se faire prier pour aller prendre un bon bain.

    En 1946 le P WAGUETTE se retrouve seul dans son district, le P. MARIE ayant enfin pu rejoindre Hongkong ; mais sa santé est ébranlée. Aussien 1947 se voit-il obligé de rentrer en France. Bien soigné dans sa famille, il ne tarde pas à se sentir assez fort pour reprendre le travail. Hélas ! la Chine se ferme de plus en plus aux missionnaires. Alors, le cœur serré, ildemande une paroisse dans le diocèse de Nancy.

     

    Les dernières années

    LE CURÉ DE BEZANGE LA GRANDE

    En janvier 1949, le P. WAGUETTE reçoit en charge la paroisse de Bezange-la-Grande et la desserte de Sornéville. Bézange se trouve à l’est de Nancy ; c’était un village frontière en 1914, qui a été complètement détruit pendant la première guerre mondiale ; il ne restait debout que la cure et une maison voisine. Le village s’est reconstruit, mais la cure est restée délabrée et ce n’est pas le nouveau desservant qui se chargera de la réparer. D’ailleurs il arrive dans ce poste les mains dans les poches ; alors les gens lui donnent une cuisinière, quelques casseroles, un service de table dépareillé, quelques chaises, un lit avec des couvertures, rien que du vieux. Il répéta souvent : « j’étais quand même mieux à Taiyong » ; mais cette constatation ne l’amènera pas à modifier son ameublement.

    Au début, il se rend à pied à Sornéville, distant de 6 kilomètres. Le maire finit par lui prêter un vieux vélo ; un peu plus tard il se procurera une petite moto, qui « parfois tire à gauche » ; mais par temps de neige ou de verglas il est bien obligé de reprendre le chemin à pied, un bâton à la main. Enfin, en 1956, son ami NAVEL, changeant de voiture, lui laissera sa vieille 2 CV.

    Les commencements de son ministère sont assez difficiles, car la population n’est pas habituée à sa rudesse missionnaire ; et lui-même s’adapte difficilement à la mentalité des fidèles de France. Une brave paroissienne s’enhardit même à aller jusqu’à Nancy demander son changement, parce qu’« il nous prend pour des Chinois ». Et l’évêché de lui répondre : « Trouvez un curé fait sur mesures ; signalez-le nous, et nous vous le donnerons ». Mais une fois que les préventions sont tombées de part et d’autre, tout change. Les gens découvrent la grande bonté de son cœur cachée sous des dehors un peu rudes ; et ils sont unanimes à reconnaître sa franchise, son souci des enfants et son dévouement pour les malades.

    Très hospitalier il a toujours sa porte ouverte et la table mise. Les curés voisins peuvent arriver quand ils veulent ; il a toujours de quoi les recevoir ; et point n’est besoin d’aller chercher un cuisinier, il s’en tire parfaitement bien lui-même. Ses réceptions sont toutes fraternelles ; il sait remonter le moral de ses confrères et remettre les choses au point. Il est de bon conseil et par là il fait certainement beaucoup de bien, sans s’emballer pour des nouveautés dont il met en doute l’utilité ou l’opportunité.

    LES DERNIERS MOMENTS

    En 1962, le P. WAGUETTE dépérit à vue d’œil ; il ressent une grande fatigue et souffre de ne plus pouvoir travailler comme il le voudrait.

    Le 1er août,  il entre à l’hôpital Villemin de Nancy ; les analyses permettent de découvrir un cancer des poumons. Il rentre à Bezange, persuadé qu’il n’a eu qu’une pleurésie, et continue à assurer seul son service, bien que parfois il soit obligé de terminer en messe basse la grand’messe qu’il avait essayée de chanter. Ayant un pied-à-terre au Carmel de Nancy, dont le chanoine NAVEL est aumônier, il fait de fréquentes visites à l’hôpital. Le 15 novembre il a une crise d’étouffement chez son ami ; et à partir de ce moment il ne fait plus que tousser et sa respiration devient difficile. Il envisage alors, le plus simplement du monde, qu’il peut s’agir d’un cancer et qu’il n’a guère d’espoir de guérison. Aussi le 17 se rend-il, pour la dernière fois, chez lui à Dombasle. Le 19, il rentre à l’hôpital pour ses séances d’irradiation ; il demande au chanoine NAVEL de lui administrer l’Extrême-Onction et au P. LAMBERT de bien vouloir assurer sa succession comme curé. Durant les quinze jours que dure le traitement, il édifie le personnel de l’hôpital pour sa bonne humeur et son peu d’exigences ; il aurait même « retourné » le veilleur de nuit qui ne pouvait voir les curés. Au matin du 3 décembre, il demande à rentrer à Bezange pour y mourir. Il peut encore célébrer la sainte messe jusqu’au dimanche 9 décembre. Dans la nuit du 16, il souffre beaucoup ; il serre les dents et, à plusieurs reprises, le visage contracté par la souffrance, ses lèvres s’entrouvent pour dire : « Fiat » ; mais il sait garder sa bonne humeur jusqu’au bout pour « ne pas être moche ». Dans la matinée du 26 décembre, une lettre de la rue du Bac lui annonce que la Société accepte la nomination du P. LAMBERT à sa place. On dirait qu’il n’attendait plus que cela ; et c’est son dernier sourire. Dans l’après-midi de ce jour consacré à saint Etienne, premier martyr, il demande à son organiste, qu’il a fait venir exprès, de chanter avec les autres personnes présentes le « In manus tuas, Domine », qu’il a chanté lui-même d’une voix forte la nuit précédente ; et serré contre le P. LAMBERT, il expire comme il s’endormait Le visage détendu, il semble encore sourire ; « c’est un mort qui ne fait pas peur ».

    Aux obsèques présidées par Mgr HUET, représentant l’évêque de Nancy, le chanoine NAVEL chante la messe, assisté du P. THIRY et d’un jeune prêtre originaire de Bezange. Il y a là une trentaine de prêtres soit du diocèse soit de la Société, dont le P. LAMBERT et l’abbé BEAUDIER qui l’ont assisté fraternellement durant sa maladie, les autorités locales et une grande foule recueillie. Le P. WAGUETTE repose maintenant dans le cimetière de Bezange-la-Grande, à l’endroit qu’il a désigné lui-même, au pied de la grande croix qui domine toutes les tombes. R.I.P.

    • Numéro : 3230
    • Pays : Chine
    • Année : 1922