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Joseph VUILLEMOT (1865-1912)

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    Le 6 mai 1912 s’éteignait à Moukden, après une longue et pénible maladie, M. Joseph Vuillemot, provicaire de la Mission de Mandchourie Méridionale. Il naquit à La Marre (Saint-Claude, Jura), au sein d’une famille sacerdotale, le 7 mai 1865. Il arriva, tonsuré, au Sémi-naire des Missions-Étrangères le 9 septembre 1887, et partit pour la Mandchourie le 23 décembre 1889.

    Sans nous attarder aux pieux récits que nous pourrions donner sur son enfance et ses années d’études, nous allons nous borner à retracer sa carrière apostolique si bien remplie.

    M. Vuillemot arriva en Mandchourie en 1890, l’année même qui marqua le début du fécond épiscopat de Mgr Guillon. Le jeune Missionnaire fut aussitôt envoyé au Grand Séminaire de Cha-Ling, pour s’initier à la vie apostolique sous la direction de M. Lalouyer, devenu depuis vicaire apostolique de la Mandchourie Septentrionale. Mgr Guillon l’envoya ensuite faire ses premières armes à Yang-Koan, chrétienté du Sud de la Mandchourie, où Mgr Verrolles avait autrefois longtemps séjourné.

    Les deux années qu’il passa dans ce poste, au milieu de chrétiens de vieille race, le façonnèrent rapidement au maniement des hommes et au gouvernement des âmes. Mgr Guillon, qui n’avait pas été sans remarquer le zèle et la piété, en même temps que la science et l’intelligence de son nouveau collaborateur, l’appela alors à Moukden pour lui confier la direction des grands séminaristes, alors réunis à l’évêché pour y parfaire leur formation cléricale.

     

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    M. Vuillemot quitta donc Yang-Koan en 1893, pour venir remplir dans la capitale les fonctions de professeur, par lesquelles il avait débuté à Cha-Ling. Elles lui furent, d’ailleurs, singulièrement facilitées par la connaissance parfaite qu’il avait de la langue latine, sa science déjà considérable du chinois, et sa très solide culture théologique. Il sollicita et obtint la permission de consacrer ses moments libres à l’évangélisation des chrétientés que M. Noirjean avait fondées dans les montagnes situées à l’Est de Moukden, et que sa maladie et son départ avaient laissées sans pasteur.

    Les visites répétées que M. Vuillemot fit parmi ces néophytes portèrent rapidement leurs fruits. Leur petit troupeau s’augmenta avec une étonnante rapidité, et, au cours de l’année 1895, ils supplièrent l’Evêque de leur donner un missionnaire à demeure ; ils ne cachaient pas que Sa Grandeur comblerait tous leurs vœux, en leur accordant celui auquel ils devaient, pour la plupart, le bienfait de la foi. Cette démarche n’était pas pour déplaire à M. Vuillemot, qui avait déjà donné à ses chers « montagnards » une bonne partie de son temps et la meilleure de son cœur. Comme, d’autre part, sa présence à Moukden ne s’imposait plus, les séminaristes ayant été, sur ces entrefaites, dispersés dans divers districts, pour s’initier à la pratique de leur futur ministère, le Vicaire apostolique n’eut pas de peine à entrer dans les vues du Missionnaire et des chrétiens. La création d’un nouveau district, celui dit des Montagnes de l’Est, fut donc décidée, et M. Vuillemot en fut nommé premier curé.

    Il choisit pour résidence Hoang-Tan-Touen, centre des familles qu’il avait converties, et y construisit un oratoire.

    Ceux qui le connurent à cette époque, se souviennent de la joie et de l’entrain avec lesquels il fit ses plans et se dépensa sans compter pour mener à bien ce travail. Aussi, avant la fin de l’année 1896, le petit clocher de Hoang-Tan-Touen s’élevait-il, gracieux, vers le ciel, y portant, avec les prières ferventes, les vœux les plus ardents et les espoirs de succès prochains.

    Les résultats qu’il obtint dépassèrent toutes ses prévisions. Hoang-Tan-Touen devint le centre d’un véritable mouvement de conversions en masse. Des villages entiers vinrent offrir leurs pagodes au Missionnaire, en le suppliant de les transformer en temples du vrai Dieu. Ce mouvement s’étendit bien au-delà des limites assignées d’abord au district de M. Vuillemot.

    En 1897, Mgr Guillon fut obligé d’en détacher les régions trop éloignées de Tong-Hoa-Sien et de Sin-Ping-Pou, pour les donner à MM. Villeneuve et Huchet. Sans doute, c’est à la grâce divine qu’il faut, avant tout, attribuer un pareil élan : mais à M. Vuillemot revient le très grand mérite de s’être dépensé sans mesure, pour défricher et cultiver le terrain où il travailla. Dès le début, il s’était fait tout à tous, vivant de la vie même de ses pauvres « montagnards », s’intéressant à leurs travaux, compatissant à toutes leurs peines, se réjouis­sant de toutes leurs joies.

    C’était plaisir de l’entendre converser avec eux, comme un père avec ses enfants, sans se laisser rebuter par le cercle d’idées, plutôt étroit, au milieu duquel se mouvait leur intelligence, se mettant à l’unisson de ces âmes frustes, incultes, et uniquement préoccupées, jusqu’alors, de soucis matériels ; de l’écouter leur glisser, au moment favorable, la bonne parole, qui les élevait peu à peu vers des régions plus hautes. Sa prédication de chaque dimanche, à laquelle il fut toujours fidèle, trouva ainsi une terre toute préparée et il y produisit en abondance des fruits de salut.

    Ce n’était pas seulement aux chrétiens de Hoang-Tan-Touen qu’il distribuait la parole de vie. Avec la bonne santé dont il jouissait alors, les courses à cheval n’étaient pour lui qu’un jeu, et chaque année il faisait plusieurs fois le tour de son district, visitant jusqu’à la moindre de ses chrétientés, pour prêcher, expliquer le catéchisme, admi­nistrer les sacrements. En même temps, il établissait partout des écoles, envoyait de tous côtés des catéchistes pour préparer les voies.

     

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    Ce fut alors qu’éclata la célèbre insurrection des Boxeurs, qui devait détruire son œuvre et toutes celles de la Mission. Les journées qu’il passa alors furent terribles. Le 2 juillet 1900, en arrivant à Tié-Ling, il apprend l’incendie de la cathédrale de Moukden et de la Mission, le massacre de Mgr Guillon, de Missionnaires et de Religieuses. N’écoutant que son cœur  d’apôtre, et songeant que, dans quelques jours, la persécution aura déjà atteint ses chrétiens dans leurs montagnes, il vole à leur secours afin de partager leur sort. Les révolutionnaires l’ont devancé ; sa résidence est en cendres, ses chrétiens en fuite, le village désert. Pasteur sans troupeau, il retourne à Tié-Ling : là il trouve M. Lamasse et ses chrétiens, à la station russe. Les nouvelles sont de plus en plus angoissantes : 2.000 rebelles se dirigent sur la ville et l’ingénieur russe, en guise d’encouragement, leur prédit que, le lendemain, ils seraient sans doute presque tous massacrés.

    La journée qui suivit vit en effet l’incendie de l’église catholique, et des courriers de l’empereur apportèrent l’ordre de massacrer tous les étrangers et tous les chrétiens. Les Russes ne songèrent plus qu’à la fuite ; à Harbine qu’ils espéraient pouvoir atteindre rapidement, ils seraient, pensaient-ils, plus en sûreté.

    Les Missionnaires confessèrent alors le plus grand nombre de chrétiens qu’ils purent. A 4 heures du soir, une fusillade nourrie éclata : l’armée mandchoue arrivait et commençait le feu. Les prêtres donnèrent à leurs fidèles une absolution générale. Les ennemis s’élançaient vers la ville, avides de carnage. Une jeune fille, qui se dit invulnérable, est à la tête de cette horde furieuse de 1.500 soldats Elle est tuée. Cette mort met la panique dans les rangs de l’armée, qui fait volte-face et bat en retraite. Sans retard, les Russes profitent de l’occasion ; un convoi est organisé. Les Russes et les Missionnaires sont en avant, à cheval ; suivent les Religieuses et les femmes sur des chariots, le reste des chrétiens à pied. Partie de Tié-Ling dès le matin, cette caravane fugitive n’arrive que le soir à Kai-Yuen. Les vivres manquent. Le lendemain, elle reprend sa marche pénible. A 10 lis de Kai-Yuen, alors que le convoi se trouve au fond de la cuvette formée par un petit vallon, une grêle de balles s’abat tout à coup des hauteurs avoisinantes. C’est une embuscade, que les soldats de Kai-Yuen ont tendue pendant la nuit.

    Seule, la direction du Nord semble encore libre ; les cosaques d’avant-garde mettent leurs chevaux au trot, et le reste du convoi suit, comme il peut, poursuivi par l’ennemi que l’arrière-garde cherche à maintenir à distance. Plusieurs personnes qui se trouvent à pied ne peuvent suivre et sont massacrées. M. Lamasse arrive à temps pour sauver deux filles vouées au service de la Mission et deux petites enfants de la Sainte-Enfance, sur le point de tomber entre les mains des soldats chinois. Pendant ce temps M. Vuillemot s’occupe des Sœurs dont la voiture vient d’être réquisitionnée par les cosaques. Il en fait monter une sur son cheval ; et M. Lamasse offre le sien à une autre, et, conduisant les chevaux par la bride, ils commencent une course folle qui dure près de deux heures. L’ennemi abandonne enfin la poursuite ; avant la nuit, ils ont atteint la station de Cha-Heu-Tze, où ils trouvent à manger.

    Près de Soang-Miao-Tze, nouvelle embuscade. Les jours suivants, ils ont encore à se garder d’attaques ennemies ; plusieurs succombent de fatigue, d’autres sont blessés. Traqués de tous côtés comme des bêtes fauves, les Russes décident de faire un crochet vers l’Ouest, par la Mongolie, et d’éviter ainsi Koan-Tcheng-Tze. Une fois, ils marchèrent 36 heures de suite, sans repos ni nourriture, et ils ne s’arrê­tèrent que quand leurs bêtes refusèrent d’avancer. Ils firent alors halte à Siao-Heu-Long. Trois étapes, sans incidents notables, les amenèrent sur les bords du Soungari et le chemin de fer leur fit atteindre Harbine, où on fit aux fugitifs une chaleureuse et magnifique réception. Les autorités de la ville comblèrent de prévenances les Missionnaires et les Religieuses.

    Ils étaient sauvés, mais leur cœur saignait : à chaque pas, ils avaient vu se creuser des tombes. Ils étaient loin de leurs chères chrétientés, quelques semaines auparavant si florissantes ; leurs églises étaient en cendres :  n’est-ce pas la suprême douleur de l’apôtre ?

    L’enthousiasme de l’accueil qu’on leur fit, fut d’ailleurs de courte durée et fit place à ce que l’on a appelé la panique de Harbine. Les récits de ceux qui venaient d’échapper à la mort, joints à la nouvelle, qui se confirmait de plus en plus, d’un investissement progressif des troupes chinoises, firent comprendre aux habitants de cette ville qu’ils étaient eux-mêmes menacés. Ce fut un affolement général. Pour se débarrasser des bouches inutiles, le Commandant de la place décida d’embarquer sur le Soungari, pour Khabarovska, tous les non-combattants, au risque de les voir tomber, en cours de route, à la merci des Boxeurs ou des soldats chinois. Malgré la demande qu’ils firent de rester, pour soigner les blessés, les Missionnaires et les Sœurs reçurent l’ordre de suivre ce convoi.

    Le 24 juillet, ils prenaient donc place dans une des « barges » — énormes chalands traînés par des remorqueurs — préparées à cet effet, et où se trouvaient déjà entassées plusieurs milliers de personnes.

    Rien n’avait été prévu pour ravitailler tout ce monde, et, pendant les cinq jours que dura la traversée, les Missionnaires souffrirent cruellement de la faim. A cette souffrance s’ajoute l’appréhension où ils étaient de voir leurs embarcations canonnées et coulées, en passant sous les forts de San-Sing. Mais, là encore, comme au passage du Soungari, la Providence les protégea.

    Au confluent du Soungari et du Saghalien, M. Vuillemot et ses compagnons jetèrent un regard sur l’ilôt, où, 40 ans auparavant, avait été massacré M. de La Brunière, et, le 28 au soir, ils arrivèrent à Khabarovska. Cette fois, ils étaient définitivement sauvés.

    De là, ils gagnent Vladivostok, prennent le premier bateau en partance pour le Japon, passent quelques jours à Nagasaki, puis à Shang-Hai, et enfin, vers le commencement de l’automne, reprennent le chemin de leur chère Mandchourie que, pendant ce temps, ont pacifiée les Russes.

     

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    Combien triste fut le spectacle qu’ils eurent alors devant les yeux : la Mission était entièrement détruite ; tout était à refaire. M. Vuillemot fut un des premiers qui se remirent à l’œuvre sous la direction de M. Choulet.

    Une première reconnaissance, qu’il fit pendant l’hiver, à la suite des troupes d’occupation, lui permit de retrouver les papiers et les archives que Mgr Guillon, avant de mourir, avait, par précaution, enfoui dans le sol. Une seconde expédition, faite sous sa conduite, au printemps suivant, amena au jour un certain nombre d’objets de culte et de vases sacrés.

    Dans un troisième voyage, il poussa jusqu’à Tié-Ling et Kai-Yuen, pour revenir ensuite s’installer définitivement à Moukden. Ses chrétiens reprirent confiance à son contact, et assez rapidement il put réunir, en la capitale de la Mandchourie, un petit noyau de fidèles.

    Tout en administrant sa paroisse, il construisit une nouvelle résidence. Mgr Choulet, nommé vicaire apostolique et sacré à Pékin, le chargea de différents travaux matériels.

    Dès la fin de la guerre russo-japonaise, tout ce qui avait été détruit était de nouveau debout. En récompense de tant de services, Mgr Choulet nomma M. Vuillemot à la charge de provicaire. Nul n’en fut étonné, sauf l’humble missionnaire qui aurait tant aimé à rester dans le rang. Il adressa même une supplique à son Evêque pour obtenir qu’il revint sur sa décision ; mais cette démarche ne fit que mieux ressortir combien il était digne de cet honneur. A cette époque, d’ailleurs, il était en pleine possession des qualités physiques, intellectuelles et morales, qui font le vrai missionnaire.

    Il se distinguait par la vivacité de sa foi, qui alimentait une piété toujours fervente, soutenait un zèle toujours ardent. Vis-à-vis de ses Confrères, il se montrait toujours affable, vis-à-vis de ses supérieurs toujours soumis. S’il eut un petit défaut, ce fut d’aimer trop le calembour ; mais qui ne lui pardonnerait, sachant que son intention était, par ce moyen, de faire régner partout la joie et la charité ? Ce fut donc avec regret que tous ses Confrères le virent, en 1908, reprendre le chemin de ses montagnes de Hoang-Tan-Touen. Il y travailla, là aussi, à réparer les ruines qu’y avait faites l’insurrection des Boxeurs.

     

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    Tant de travaux minèrent sa santé ; une maladie de reins, dont il fut longtemps sans soupçonner l’existence, exerçait lentement ses ravages. Aussi, quand il vint à Ing-Tze, au mois d’octobre 1911, pour la retraite annuelle, il était profondément atteint. Il suivit pénible-ment les exercices et fut obligé de s’aliter en rentrant à Moukden. Le diagnostic du médecin japonais de l’Hôpital de la Croix-Rouge, appelé à son chevet, fut, hélas ! des plus graves. Il passa encore plusieurs mois, dans un état de grande faiblesse. M. Lamasse, curé de Moukden, l’informa un jour de la gravité de son état. « Merci ! lui dit-il simplement. J’ai toujours considéré comme un de mes principaux devoirs d’avertir clairement ceux de mes chrétiens qui se trouvaient en danger de mort ; je vous suis mille fois reconnaissant d’en avoir agi de même avec moi. »

    Il demanda alors quelques heures pour se préparer à une confession générale et reçut les derniers sacrements, le soir de ce même jour, avec une lucidité parfaite et dans des sentiments admirables de foi, de piété et d’abandon à la volonté divine. C’est avec joie qu’il accueillait la mort qui devait le faire jouir du Dieu qu’il avait tant aimé et pour la gloire duquel il avait tant travaillé. Ce lui fut presque une déception de se retrouver, le lendemain, encore vivant. « C’est donc bien long de mourir ? » demanda-t-il. Mais, de suite, il remit son sort aux mains de la divine Providence. Mgr Choulet et les autres Confrères de la Mission se firent un pieux devoir de consoler ses derniers instants, autant qu’ils le purent, en se succédant jour et nuit à son chevet ; tous les Missionnaires, sauf ceux qui étaient retenus, vinrent, à tour de rôle, visiter le cher malade. On en vit même faire jusqu’à huit jours de voyage pour venir auprès de lui ; ce bel exemple de confraternité fait honneur, à la fois, et à ceux qui l’ont donné et à celui qui, par sa bonté égale pour tous, avait pu le provoquer.

    M. Vuillemot s’éteignit le 6 mars 1912, après avoir reçu une dernière absolution, presque sans agonie, entouré de son Evêque et de cinq ou six Confrères.

    Sa dépouille mortelle fut conduite, le dimanche suivant, après un service solennel célébré à la cathédrale, au milieu d’un nombreux cortège de prêtres et de chrétiens, dans le jardin du Séminaire, où elle fut ensevelie, face à cette plaine Mandchoue, que tant de fois le vaillant Missionnaire avait parcourue, durant sa course terrestre, pour y semer la vérité et y répandre la bonne odeur de Jésus-Christ.

     

     

    • Numéro : 1886
    • Pays : Chine
    • Année : 1889