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Jean VUILLARD (1881-1950)

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    Germagnat est un petit village blotti au pied d’une montagne couverte de forêts. Un ruisseau lui fournit en abondance une eau claire et délicieuse, qui se déverse dans le Suran, petite rivière venue du Jura et qui arrose de verdoyantes prairies. Las flancs de la montagne étaient autrefois peuplés de vignes et émaillés de champs. Ces cultures abandonnées ont peu à peu laissé la place à des herbages qu’une broussaille, où dominent buis et acacias, fait disparaître à son tour. C’est là que le P. Vuillard a vécu ses premières années, aimant à visiter sa petite église sise à une extrémité du village. Il n’y a qu’un tout petit nombre de familles dans ce bourg et, pourtant, il a fourni plusieurs prêtres au diocèse et aux missions.

     

    Après l’école primaire où il apprit les premiers éléments, il fréquenta le petit séminaire, diocésain ; puis, ayant entendu l’appel de Dieu à la vie apostolique, il entra au Séminaire des Missions-Étrangères pour se préparer au sacerdoce. C’était au temps des lois scélérates, fruit du combisme, qui devaient être si funestes à l’Eglise de France. Pour échapper à la loi de conscription nouvellement décrétée pour les clercs, il partit en 1906 pour le Collège général de Penang où il devait recevoir les ordres sacrés.

     

    Ordonné prêtre le 7 juillet 1907, il reçut le même jour sa destination pour le Tonkin occidental. Les missionnaires y étaient alors nombreux, et il faisait bon vivre au nord Vietnam ! Quelques mois de brousse pour s’initier à la langue et aux us et coutumes du pays, puis tout de suite les séminaires. La carrière missionnaire du P. Vuillard a été tout entière consacrée à la formation du clergé indigène, d’abord au petit, ensuite au grand Séminaire de Keso où il enseigna successivement la philosophie, le droit canonique et le dogme.

     

    Mgr Chaire ayant été élevé à l’épiscopat et le P. Schicklin ayant donné sa démission, le P. Vuillard fut nommé Supérieur de l’établissement. Il devait le rester jusqu’en 1937, époque à laquelle le Séminaire diocésain fut fermé pour laisser la place au Séminaire de Saint-Sulpice, Nommé provicaire, il aida Mgr Chaize dans l’administration du Vicariat, spécialement chargé des catéchistes et des Religieuses Amantes de la Croix. Il reprenait plus tard ses fonctions de professeur et de Supérieur du Séminaire en 1947 après l’enlèvement des Sulpiciens par les Vietminh. Les plus grandes épreuves ne sauraient en effet faire dévier la Société du premier but qu’elle poursuit dans les missions : la formation du clergé local.

     

    Le P. Vuillard aimait sa tâche de professeur ; il s’y intéressait et ceux qui l’ont connu ont gardé de lui le meilleur souvenir. Il passait de longues heures assis à sa table de travail, préparant ses cours ou composant en vietnamien des livres concernant la liturgie et le Droit canonique ; livres rédigés avec clarté et qui ont rendu de grands services au Clergé.

     

    Il aimait aussi la méditation solitaire. Au Séminaire de Keso, on le voyait à certaines heures circuler à grands pas dans la communauté, sur les allées de ciment aménagées entre les étangs. Heures de détente, fécondes en réflexion, car c’est dans l’oraison qu’il puisait les éléments de son activité.

     

    En 1914, le P. Vuillard fut d’abord mobilisé quelques mois comme infirmier à l’hôpital militaire de Hanoi. Il ne suffit pas de revêtir l’uniforme pour avoir les vertus d’un soldat, la discipline de l’armée n’ayant rien à voir avec la familiarité des missionnaires entre eux. Il arriva donc au Père d’être puni pour avoir interpellé un sergent qui passait, lui faisant signe de la main, comme s’il s’était agi d’un confrère.

     

    Il connut en France, où il fut envoyé plus tard, la guerre des tranchées et la misère du soldat en campagne. Il y gagna la croix de guerre, mais aussi respira des gaz asphyxiants qui provoquèrent des crises d’asthme et d’emphysème très gênantes quand soufflait le vent froid du nord.

     

    La guerre fut une interruption dans le labeur du professeur, mais sitôt revenu à Hanoi, il se remit au travail. Quand la relève eut été faite par les prêtres de Saint-Sulpice, le P. Vuillard quitta Keso et vint s’installer à la Mission à Hanoi. Il acheva de mettre au point ses publications sur le Droit canonique et s’occupa surtout de procès de mariage, étant officiai depuis de longues années. Il allait aussi souvent visiter le couvent des Religieuses Amantes de la Croix attenant à la mission, et faisait çà et là des conférences. Parti en congé en 1939, il rentra au début de la deuxième guerre mondiale, et reprit sa vie calme et laborieuse, ajoutant à son travail ordinaire les confessions des Religieuses qui l’appréciaient beaucoup.

     

    Le coup de force japonais du 9 mars 1945 vint brusquement changer la situation. C’est alors que le calme proverbial du Père fut des plus utiles à la Mission. « Il ne dit rien, fit remarquer un jour un de ses anciens élèves, mais s’il se présente un cas difficile, sans qu’il paraisse s’en occuper, l’affaire se trouve réglée ! » Sa patience surtout fut appréciée en ce pays, Mgr Chaize pouvait compter sur son provicaire au cours des événements douloureux qui affligèrent ses dernières années. J’ai entendu le P. Vuillard porter ce jugement sur l’habileté de Monseigneur aux heures tragiques qui suivirent le 15 août 1945, lors de la proclamation de la République vietminh : « Il a bien manœuvré, nous aurions sans doute tous été assassinés. »

     

    L’année suivante, 1946, fut des plus décevantes et plus sombre encore. Le Père garda pourtant sa bonne humeur. La révolte du 19 décembre 1946 allait changer sa vie. Durant la nuit du 19 au 20 décembre, tous les directeurs du Séminaire furent enlevés par les Vietminh et les élèves dispersés. Peu à peu, il devint possible de recueillir les épaves ballottées par la tempête et de reprendre l’œuvre de la formation du clergé. Mgr Chaize fit appel alors à la judicieuse expérience du P. Vuillard pour diriger le nouveau Séminaire. Après dix ans d’interruption, il redevint professeur.

     

    Bientôt la mort allait nous enlever Mgr Chaize (février 1949) et son provicaire devait assurer, en surcroît de son travail de professeur, la direction du Vicariat. Tant de surmenage ruina sa santé. Au cours de l’été, il perdit l’appétit, se plaignant de douleurs sourdes à l’estomac. Les soucis, la prévision des grands changements qui allaient survenir dans la direction de la Mission, le minaient lentement. En décembre, il dut interrompre ses cours. La radioscopie révéla un cancer à l’estomac, mal qui menaçait d’obturer le pylore et de condamner le malade à mourir de faim. Cette dernière torture lui fut toutefois épargnée, le mal s’étant porté ailleurs ; mais il allait s’affaiblissant peu à peu. Bien soigné à la clinique Saint-Paul, il put revenir à la mission. Craignant ne pouvoir s’adapter aux temps nouveaux, il voulut à tout prix rentrer en France. Son état de faiblesse fit du retour un voyage pénible. Il put revoir les siens, prier une ou deux fois dans l’église de son baptême, revivre un instant les souvenirs de son enfance. Mais le mal continuant son œuvre, il dut s’aliter et ne plus sortir. Il s’éteignit doucement le samedi 5 août, laissant à tous l’exemple d’une vie missionnaire bien remplie, tout entière consacrée à la formation du clergé. Il est enterré au pied de la croix dans le petit cimetière de son village.

     

     

    • Numéro : 2951
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1907