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Joseph VOISIN (1797-1877)

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    SÉMINAIRE

    DES

    MISSIONS-ÉTRANGÈRES

    _____                                                                                                    Paris, le 31 mars 1877.

     

    LETTRE COMMUNE

    No 7

    ____

     

     

    A Nosseigneurs les Vicaires Apostoliques

    et à Messieurs les Missionnaires

    de la Société des Missions-Étrangères

    ____________

     

     

    Nosseigneurs et Messieurs,

     

    Vous connaissez déjà la nouvelle perte que vient d’éprouver notre Séminaire dans la personne de notre vénéré confrère, M. Joseph-Étienne-Polycarpe Voisin, passé à une vie meilleure le 30 janvier dernier. M. Tesson , à son retour de l’Inde, avait précédé d’une année M. Voisin dans notre Séminaire , et Dieu a voulu que ces deux confrères , après avoir été unis ici dans les mêmes travaux pendant près d’un demi-siècle , fissent également , à une année de distance, leur entrée dans la bienheureuse éternité.

     

    M. Voisin naquit le 25 janvier 1797 à Bellevaux, en Savoie, dans cette partie du Chablais jadis ramenée à la foi par les prédications de saint François de Sales, et fut baptisé le lendemain , fête de saint Polycarpe. Ses parents, médiocrement favorisés du côté de la fortune, étaient d’excellents chrétiens . Des trois enfants que Dieu leur donna, un seul demeura à la maison paternelle ; les deux autres se consacrèrent à Dieu, le jeune Polycarpe dans la Société des Missions-Étrangères , et sa sœur dans l’Institut charitable des Sœurs du Saint Enfant Jésus, où elle a saintement terminé sa carrière en 1876, soutenue dans ce suprême passage par les prières et les exhortations de son pieux frère.

     

    C’est à Thonon que le jeune Polycarpe étudia les premiers rudiments de langue latine et fit sa première communion. Il avait environ treize ans, lorsque son père, appelé en Alsace par les travaux de sa profession, conduisit son fils avec lui. Là un excellent prêtre , qui voyait souvent cet enfant , fut vivement frappé des bonnes dispositions qu’il remarquait en lui, et, ne doutant pas que Dieu ne le destinât au sanctuaire, il sollicita et obtint de son père la permission de le retenir auprès de lui pendant quelques années pour lui faire continuer ses études de latin. Ce séjour dura trois ans, après lesquels, sur les instances de ce charitable précepteur, Polycarpe fut placé par son père au petit séminaire de Mélan, non loin de son pays natal. Cette maison avait été fondée et était alors dirigée par M. l’abbé Ducrey, si dévoué aux missions étrangères, qu’il recevait gratuitement tous les jeunes gens qui lui exprimaient le désir de se consacrer à la carrière apostolique. C’est à ce titre que le jeune Polycarpe fut accueilli. « Déjà , nous dit un de ses rares condisciples encore survivants, M. Voisin était un modèle de piété, aimé et respecté de tous les autres élèves. »

     

    Une fois cependant , dans un moment d’oubli, le jeune séminariste se laissa aller à franchir sans permission la clôture du Séminaire. Matériellement, c’était un cas d’exclusion ; et le supérieur , inexorable sur le point de la discipline, était bien décidé à appliquer la loi dans toute sa rigueur. Mais quelles ne sont pas les ressources de la bonne Providence pour empêcher une vocation de sortir de sa voie ! Au moment où toute la communauté, maîtres et élèves, était réunie pour entendre la sentence, le Directeur spirituel de la maison, bien convaincu que Dieu avait des desseins particuliers sur cet élève, se jette à genoux, implore et obtient sa grâce , en prenant sur lui toute la responsabilité de sa conduite à venir. Ce Directeur spirituel était le vénérable abbé Mermier, qui fut, quelques années plus tard, le fondateur de la Congrégation des missionnaires de Saint-François de Sales. Sa confiance ne fut du reste pas trompée ; car, après comme avant cet incident, et plus encore qu’avant, la conduite de Polycarpe fut de tout point irréprochable.

     

    Ses études théologiques devaient se faire , non pas à Annecy, mais à Chambéry. La Révolution française avait supprimé tous les États de terre ferme du roi de Sardaigne, et en 1798 la Savoie avait été incorporée à la France. En 1801, lors de la nouvelle circonscription des diocèses pour tous les États de la République française, le diocèse de Genève (dont le titulaire résidait à Annecy depuis 1535) avait été supprimé et réuni à celui de Chambéry, dont il a fait partie jusqu’en 1822. Voilà pourquoi M. Voisin est porté sur nos registres comme appartenant , non pas au diocèse de Genève ou d’Annecy, mais bien à celui de Chambéry.

     

    C’est dans cette ville qu’il fut ordonné prêtre le samedi saint 31 mars 1822. Pour obéir à ses supérieurs, il dut accepter le titre de vicaire dans la paroisse de la Compôte, arrondissement de Chambéry. Mais son ardent désir des missions lui fit bientôt obtenir la permission de quitter le diocèse , et le 18 décembre de la même année il frappait à la porte du Séminaire des Missions-Étrangères . Il y fut accueilli avec d’autant plus d’empressement que, par suite des bouleversements de la grande Révolution, les vocations apostoliques étaient encore rares à cette époque. En effet, de 1800 à 1820, il n’était parti pour nos missions que dix-neuf missionnaires , et le nombre total des ouvriers évangéliques n’était que de trente et un dans les divers pays infidèles confiés à nos soins. Au séminaire de Paris, M. Voisin ne trouva qu’un seul aspirant, le vénérable M. Jaccard, un compatriote et un futur martyr.

     

    Le personnel des Directeurs avait lui-même besoin de se recruter ; mais on comprend combien il était difficle, dans une telle pénurie d’ouvriers, d’enlever à une mission un confrère déjà formé. Les lettres écrites à cette époque par Mgr Fontana, vicaire apostolique du Su-tchuen, font spécialement ressortir cette difficulté. C’est sans doute ce qui détermina les Directeurs du Séminaire à choisir pour nouveau collaborateur M. Voisin, encore simple aspirant, mais qui leur parut, malgré sa jeunesse, réunir toutes les qualités requises pour la fonction de Directeur. Il fut en effet officiellement nommé à cette charge le 18 juillet 1823. Mais un tel honneur contrariait également et son humilité et le désir ardent qui le portait sans cesse vers les pays de l’extrême Orient. Aussi, quelques mois après sa nomination, obtint-il par ses instances la faveur d’être envoyé en mission, et le 24 janvier 1824 il partait pour le Su-Tchuen, où il n’arriva que dans le courant de février 1826. « Mon voyage dans l’intérieur de la Chine, écrivait-il le 10 septembre 1826, a été long, très-pénible et plein de dangers. J’ai fait le brave à Macao, et je l’ai bien payé sur ma route, parce que j’ai eu peur quelquefois de tomber entre les mains des infidèles. J’ai joué le rôle de malade imaginaire pendant trente-sept jours, et je le jouais bien mal, parce que j’avais toujours bon appétit. J’ai passé cinquante-quatre jours sur deux barques païennes, où tout le monde était païen, excepté mes deux compagnons de voyage. Actuellement , je commence à balbutier le chinois. »

     

    Il ne serait pas possible de suivre M. Voisin pendant les huit années de son ministère en Chine. Il nous suffira de dire que, dès le début, il avait voué à ce peuple une affection sans limites , et à laquelle quarante-quatre ans de séparation n’avaient rien ôté de sa vivacité. Selon la recommandation de saint Paul, il s’était fait Chinois avec les Chinois, afin de les gagner ainsi plus efficacement à N.-S. J.-C. Le ministère était à cette époque extrêmement pénible au Su-Tchuen, soit à cause des persécutions locales, qui s’élevèrent très-fréquemment de 1825 à 1835, et qui donnèrent quelques martys à l’Église, soit à cause du petit nombre des ouvriers apostoliques. Pour tout le vicariat du Su-Tchuen, comprenant alors le Kouy-Tchéou et le Yunnan, il n’y avait que trois missionnaires en 1822 et sept en 1832. Aussi, l’excès du travail et des préoccupations produisit-il sur la santé d’ailleurs robuste de M. Voisin un ébranlement considérable.  « J’ai déjà craché le sang plusieurs fois, écrit-il à M. de La Bissachère le 14 septembre 1829. Cependant il faut dire qu’actuellement, quoique maigre, je suis bien portant… et l’Hippocrate de ces lieux me promet de longs jours. Pour preuve que je suis encore robuste, je puis faire à pied quatorze lieues en un jour, par une mauvaise route, sans être extrêmement fatigué, ce que je n’ai jamais fait pendant que j’étais en Savoie. »

     

    Malgré son amour pour la Chine, c’est à Paris que notre confrère devait trouver la place véritablement marquée par la bonne Providence. Nommé Directeur en 1823, il était choisi dix ans plus tard par les deux évêques et les missionnaires du Su-Tchuen pour être, au séminaire de Paris, le représentant de cette mission. C’est ce que nous apprend une lettre de Mgr Fontana aux Directeurs de Paris, sous la date du 15 septembre 1833.

     

    Vers le commencement de mai 1834, M. Voisin débarquait à Bordeaux et venait partager à Paris les travaux de MM. Langlois, Dubois, Barran, Baroudel et Tesson, qui formaient alors tout le personnel des Directeurs . Dans le voyage qu’il fit peu après en Savoie, il fut reçu avec cette ardente sympathie qui accueillait alors les rares missionnaires des pays lointains qu’il éatit donné de revoir en Europe, et il y laissa aussi le meilleur souvenir de son passage. Mgr Rey, évêque d’Annecy, lui écrivait peu après «  « Je vous aime plus que jamais depuis que je vous ai revu, et que j’ai retrouvé en vous l’esprit de votre saint état dans toute sa vigueur… Revenez donc nous voir, mon cher enfant ; il y a de la place dans mon palais, et avec moi vous êtes parfaitement chez vous. Tenez-vous-le bien pour dit. »

     

    Pendant les quarante-trois années que M. Voisin a passées au séminaire de Paris, outre sa charge de procureur du Su-Tchuen, il a rempli successivement ou simultanément les fonctions de professeur, de procureur du séminaire et de secrétaire pour les lettres latines. Les moments que ne réclamaient pas les travaux de sa charge étaient partagés entre la direction spirituelle des Sœurs du Saint Enfant Jésus, auxquelles il a rendu de bien précieux services, et l’étude des sciences ecclésiastiques, spécialement de la théologie et du droit canon. Son application sur ce point était très-grande, et elle peut servir de modèle à ceux qui parmi nous sont chargés d’enseigner.

     

    Mais l’exemple le plus frappant que nous laisse notre vénéré confrère est celui de sa foi vive, de sa piété et de sa régularité sacerdotale. Levé tous les jours à quatre heures du matin, il était d’une telle exactitude dans la récitation de ses prières journalières, dans ses lectures de piété, dans ses visites au T.-S. Sacrement, que, jusqu’au dernier moment de sa vie, sa journée aurait pu servir de modèle à l’aspirant le plus régulier et le plus fervent.

     

    Depuis le siège de Paris et les événements de la Commune, qui furent accompagnés de tant de privations et d’alarmes, la santé de notre confrère avait éprouvé un affaiblissement assez sensible. C’est ce qui porta le conseil , en 1874, à le dispenser de tout travail d’office. Il profita de cet allégement pour donner quelque chose de plus à la piété, et l’on peut dire que ces trois années de sa vie, la dernière surtout, ont été une préparation directe et continue à la mort. Sans avoir aucune maladie particulière, notre bien-aimé confrère sentait bien qu’il s’affaiblissait, et il calculait pour ainsi dire, jour par jour, le chemin qu’il faisait vers l’éternité. La mort et l’éternité étaient le sujet habituel de ses conversations avec ses confrères, et maintes fois il leur a fait connaître avec simplicité son désir de partir pour le ciel.

     

    Pendant le mois de janvier dernier, sa faiblesse avait augmenté, sans l’empêcher cependant de dire la sainte Messe tous les jours, de descendre au réfectoire et de suivre son train de vie habituel. Le 26, nous avions célébré joyeusement le quatre-vingtième anniversaire de son baptême . Le 29 , il avait célébré la Messe de saint François de Sales, apôtre du Chablais, et le 30 au matin Dieu l’appelait à lui, sans qu’aucune aggravation de son état eût pu nous faire pressentir une fin si prochaine. Mais cette mort, soudaine par rapport à nous, avait été depuis longtemps et si soigneusement prévue par notre bien-aimé confrère, qu’on ne peut que lui appliquer ces paroles du divin Maître : Beatus ille servus quem cum venerit Dominus, invenerit vigitantem.

     

    La date de cette lettre nous rappelle, Nosseigneurs et Messieurs , avec quelle solennité nous avions célébré, le 31 mars 1872, le cinquantième anniversaire de l’ordination sacerdotale de M. Voisin. Cette année-ci, c’est dans le ciel, nous en avons la confiance, qu’il célèbre cet anniversaire. Toutefois, comme nous ignorons les secrets de la justice Divine, nous nous faisons un devoir de recommander encore une fois notre cher confrère à vos prières et saints Sacrifices.

     

    Veuillez agréer l’expression du respectueux attachement avec lequel nous sommes, dans la charité de N.-S. J.-C.

     

    Nosseigneurs et Messieurs ,

     

    Vos très-humbles et tout dévoués serviteurs .

     

    Pour les directeurs du Séminaire :

     

    DELPECH, supérieur .

     

    • Numéro : 349
    • Pays : Chine France
    • Année : 1824