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Charles VOGEL (1878-1958)

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    Né dans une famille très chrétienne, puisqu’un de ses frères était prêtre de Strasbourg, et plusieurs de ses cousins religieux, Monseigneur Charles Vogel évoquait souvent à Swatow le jour de son baptême en écoutant sonner la cloche de la cathédrale : “Cette cloche a sonné pour mon baptême, pour ma première communion, pour ma première messe, pour ma consécration épiscopale... j’espère bien que c’est elle qui sonnera mon départ pour le ciel.” En effet, sa paroisse natale lui avait offert une des cloches de l’église de Bischwihr en 1931. Du ciel, l’a-t-il entendue annoncer vers la fin d’avril, à ses anciens paroissiens de Swatow, ce grand départ pour l’au-delà, lorsque la nouvelle de sa mort est parvenue dans la mission ?

     

    Quand il arriva en mission, l’usage faisait du nouveau un commensal de l’évêché, proche du séminaire. Le jeune Père assurait parfois un cours — ce fut le cas du P. Vogel — tout en s’initiant aux arcanes de la langue. Mais laquelle ?...

     

    Ne l’oublions pas : grande comme la moitié de la France, la mission de Canton comptait trois dialectes principaux, divisés en sous-dialectes, avec des variantes nombreuses. Mais à la capitale de la province le langage cantonais était seul en usage, ce fut donc celui que le jeune missionnaire étudia d’abord.

     

    Après deux ans d’étude, l’élève de cantonais fut nommé en pays hacka, dans l’immense district de Laolong. De Canton à cette région limitrophe du Kiangsi il fallait huit jours de barque. Dans ce poste qu’il parcourut sept ans de long en large, toujours à cheval, il dut étudier le dialecte hacka. Il en rapporta de nombreux souvenirs qu’il évoquait souvent avec un bon sourire : l’histoire du puits — “le puits de Jacob “, disaient les plaisantins — dont il avait réussi, non sans mérite, à doter sa résidence et donc la ville de Laolong..., ses randonnées à cheval, avec les arrêts trop brusques devant les chrétiens rassemblés...

     

    En 1910, pour remplacer le P. Roudière parti en congé, il est appelé dans l’importante ville de Chaochow, en pays hoklo cette fois. Il se met immédiatement à l’étude du troisième dialecte de la mission. Au retour du curé titulaire, le P. Vogel reste comme vicaire durant quatre ans. De cette époque datent ses soucis de santé : une grave dysenterie l’obligea, jusqu’à la fin de sa vie, à un régime alimentaire très sévère, auquel il tenait avec sa rigueur d’Alsacien. Partout où il se trouvait, il demandait son grand bol de riz cuit à l’eau et du poisson... Il savait parfaitement la liste des aliments légers pour estomacs délicats, qu’il énumérait fréquemment aux jeunes missionnaires, “pour leur éducation apostolique”...

     

    En 1914, l’immense mission de Canton est divisée : Swatow devient siège d’un nouveau vicariat apostolique. Mgr Rayssac, nouveau supérieur de la mission, appelle l’année suivante le P. Vogel comme procureur. A la mort du P. Douspis, curé de la cathédrale, il cumule cette fonction avec celle de procureur. Ainsi commença avec Mgr Rayssac une collaboration de tous les instants qui devait se poursuivre jusqu’en 1935. Leurs relations quotidiennes permirent à l’un et à l’autre de se connaître et surtout de s’apprécier réciproquement.

     

    Au début il travailla avec le P. Constancis, l’architecte de la mission, pour la construction de l’évêché - procure – presbytère : le premier donnait les idées, les plans, mais le procureur devait les réaliser et surveiller les travaux... Ce fut long, mais beau, et surtout résistant : la première maison de trois étages en ciment armé, dans toute la ville de Swatow... Tremblement de terre en 1918, typhon et raz-de-marée en 1922 : la mission catholique tint bon au milieu de tout le reste écrasé aux environs. Lors de ce terrible typhon qui fit 100.000 victimes, le P. Vogel se montra très actif au sein du comité international de secours aux sinistrés, et prit contact avec de nombreux notables de la région de Swatow. Vingt ans plus tard, lorsqu’il visitait comme évêque les chrétientés de son diocèse, les vieux chefs païens des villages venaient lui exprimer publiquement leur reconnaissance pour son dévouement au temps du désastre.

     

    Ses grandes qualités de travail précis et discret le firent choisir pour des charges délicates : ainsi fut-il demandé comme secrétaire par Mgr de Guébriant lors de sa visite apostolique des missions de Chine en 1919. Ayant participé aux conversations avec le P. Lebbe, le P. Vogel savait beaucoup de choses sur la question.

     

    Procureur très accueillant aux confrères de passage, il s’ingéniait le cas échéant à adoucir les conséquences de certaines mesures administratives. Chaque année il recevait de sa famille quelques bonnes bouteilles de vieux kirsch : les confrères avaient droit, à chaque visite, de déguster un ou plusieurs petits verres ; et régulièrement il envoyait les nouvelles aux missionnaires de l’intérieur sur les fameuses petites cartes postales finement écrites de sa main. En face de son bureau il y avait bien le salon-parloir, mais il était régulièrement vide, tout le monde préférait “la procure”, avec son procureur qui savait procurer tout ce dont on avait besoin, mais surtout le sourire, l’accueil, l’esprit fraternel, et chacun passait là de bons moments, assis qui sur une caisse, qui sur un tabouret, qui sur le seul bras libre du légendaire fauteuil, qui sur le coin du bureau. Mais il ne fallait pas essayer de mettre de l’ordre dans la pièce : on pouvait déposer à la procure de Swatow tout ce qu’on voulait… et une ou plusieurs années après, le procureur modèle se rappelait très bien le coin où l’on avait placé l’objet...

     

    Comme curé il employait une méthode pastorale active et ferme ; chaque dimanche sermon du matin, et catéchisme aux adultes avant le salut du soir ; très ponctuel pour les offices et le confessionnal, il était exigeant et ne se laissait pas facilement “rouler”. Il disait parfois à ses paroissiens : “J’ai pris la résolution de ne pas me damner pour mettre en paradis des chrétiens qui ne veulent pas y aller !”

     

    La Conférence de St-Vincent-de-Paul et une Société de St-Thomas-d’Aquin pour la formation spirituelle et apostolique des adultes, les deux œuvres qu’il introduisit à Swatow, sont aussi celles qui ont tenu le plus longtemps sous le régime communiste : les fondations étaient solides. Pour la jeunesse il développa les écoles, joua un grand rôle dans l’installation des Ursulines canadiennes en 1921, et dans la construction du Collège St-Joseph en 1926. Chaque jour il faisait lui-même le catéchisme aux enfants pour les préparer aux sacrements. Ses successeurs n’eurent qu’à continuer et à développer ce qu’il avait si bien organisé. Après le départ du P. Le Corre pour Nazareth, Mgr Rayssac avait nommé le P. Vogel provicaire. Bientôt le vicaire apostolique ne pouvant plus, à cause de son âge, administrer la partie montagneuse de la mission voulut s’adjoindre un coadjuteur ; en 1933 les confrères furent appelés à faire connaître leur avis : évidemment le choix des missionnaires fut facile. En décembre 1934, le Pape nommait le P. Vogel coadjuteur de Mgr Rayssac.

     

    Le sacre eut lieu dans la plus grande église de la mission, à Chaochow, son ancienne paroisse, le 1er mai 1935, par Mgr Rayssac qui, avec une discrétion méritoire, quittait Swatow, quinze jours plus tard pour laisser à son successeur toute liberté d’action. Comme il l’a déclaré plus tard, ce dernier travailla dès le début de son épiscopat afin que, à sa mort, le Saint-Siège juge la mission de Swatow prête à recevoir un évêque chinois.

     

    C’est pourquoi il donna tous ses soins au clergé local. Au petit séminaire d’abord, qu’il développa et porta à 80 élèves et auquel il adjoignit un probatoire. L’évêque s’y rendait souvent, prêchait parfois la retraite, assistait toujours aux examens de fin d’année, et veillait soigneusement à la valeur des études comme à la piété de ses petits séminaristes. L’occupation japonaise dispersa les élèves. Mais dès le rétablissement de la paix, Mgr Vogel reprit tenacement la longue et minutieuse formation de son clergé. Il put se réjouir des beaux résultats ; car même actuellement, en pleine tourmente, huit jeunes de Swatow étudient au grand séminaire régional de Hongkong et une dizaine d’autres se préparent à y entrer. On comprend que ses collègues de l’épiscopat l’aient choisi comme président de la Commission des Séminaires pour la province du Kwangtung...

     

    Durant l’année de probation en paroisse il confiait toujours les grands séminaristes à ses meilleurs missionnaires pour l’ultime préparation au sacerdoce et au ministère. Une fois ordonnés, il n’abandonnait pas ses jeunes prêtres, au contraire. Il tenait la main à leur vie spirituelle, leur offrait presque chaque année un prédicateur spécial pour la retraite, et leur ménageait des sessions de formation apostolique, comme celle de 1948, qui dura un mois sous la direction du vicaire général et du supérieur du séminaire. Il les alimentait en livres et revues, notamment le “To-Sheng” (La voix des prêtres), correspondant chinois du “China Missionnary”. Cherchant à spécialiser les meilleurs, après quelques années de ministère il les envoyait dans les universités : Fu-jen à Pékin, Shanghai, Rome... Grâce à cette action, ferme, patiente, paternelle toujours, il fournit à son diocèse un clergé non seulement nombreux mais de grande valeur. Comme ailleurs en Chine, la persécution a “éprouvé l’or”. Sauf un qui vacilla en 1956 et se reprit dans la suite, les 31 prêtres actuellement présents dans la mission sont tous restés fidèles à leur vocation et à l’Eglise. Parmi eux 18 ont connu la prison, et onze y restent encore pour la foi, car grâce à la continuelle vigilance de Mgr Vogel jamais les questions politiques n’ont pu contaminer le clergé de la mission. Le moment n’est pas venu de parler de leur fidélité et de leur zèle dans les circonstances présentes, mais pour bien comprendre l’action de l’évêque auprès d’eux, il faut avoir entendu les réfugiés catholiques de Swatow louer le courage comme la ferveur de leurs prêtres en pleine persécution : “Comme cela faisait du bien de les voir, de les entendre...” “Le père X. quand il prêchait, c’était Jésus qui nous parlait...” “Comme nous comprenions le P. Y. quand il expliquait la parabole de la vigne et des branches, des branches coupées, qui ne demeurent pas attachées au tronc, qu’on jette dehors, qui se dessèchent, qu’on ramasse et qu’on jette au feu... Nous n’avions plus la tentation de signer la rupture d’avec le Saint-Père...

     

    Mais aussi l’évêque exilé ne vivait guère que pour eux : prières, souffrances, secours matériels à la moindre possibilité de transfert, tout leur était destiné. Jusqu’au bout la fidélité de ses prêtres chinois est restée sa grande pensée : sa dernière lettre, inachevée, était pour eux... C’est grâce à son intervention personnelle — ce qui montre son autorité morale — que le seul prêtre progressiste de la mission est revenu à une attitude très fidèle et filiale envers l’Eglise.

     

    En constatant le beau travail réalisé par Mgr Vogel pour le clergé diocésain — 40 excellents prêtres à l’arrivée du nouveau régime, 35 ans après la fondation de la mission, elle-même comptent 30.000 baptisés — on comprend ses larmes secrètes — c’était un humble, lui — en-voyant avec quelle extraordinaire légèreté et ignorance l’Eglise de Chine a été défigurée par certains écrits aux yeux du monde catholique d’Europe.

     

    Les vocations, tant féminines que masculines, furent le souci constant de Mgr Vogel. Dans cet esprit il prit à cœur de développer l’œuvre des catéchistes commencée par Mgr Rayssac. En 1938 il se réjouit d’avoir pu “procéder à l’organisation du premier noyau de l’Association des Vierges catéchistes de Marie Reine des Cœurs”, fondation dont les premiers membres “ont émis leurs promesses, mais qui plus tard pourront devenir des vœux”. “Devenir des vœux”, c’est bien l’objectif qu’il a en tête : faire des religieuses. À l’époque, une trentaine de jeunes filles vivaient dans la communauté, et l’impulsion donnée à cette jeune congrégation fut si forte que neuf ans après l’installation du nouveau régime cette vie de communauté continue toujours, pour douze d’entre elles au moins. Dès lors il se réjouissait pleinement quand une vocation s’orientait vers les congrégations existantes. Pendant son exil en France, sa plus grande consolation fut sans doute la prise d’habit de huit postulantes de Swatow chez les Ursulines de l’Union Romaine, à Beaugency. Ces nombreuses vocations sacerdotales ou religieuses lui paraissaient la bénédiction du Seigneur sur son long travail de 52 ans en Chine.

     

    Dans la mission comme dans la Chine entière, par suite des circonstances, l’Eglise s’était développée plutôt dans les campagnes : surtout après la guerre, Mgr Vogel fit porter son effort sur les principales villes du pays hoklo, tout spécialement Swatow qui comptait 250.000 habitants. Sous son impulsion les centres paroissiaux quadruplèrent, les Ursulines développèrent école primaire et secondaire, ouvrirent jardin d’enfants et collège ; les Pères chinois en firent autant pour les garçons, un hôpital catholique fonctionna dès 1948...

     

    En octobre 1949, arriva “l’armée de la libération”. Ce fut petit à petit l’asphyxie des missions de Chine. Mgr Vogel réagit selon sa manière calme, silencieuse, mais ferme. Devant la campagne des Trois Autonomies par exemple, en février 1951, il fait ronéotyper immédiatement la lettre collective de l’Episcopat qu’il avait reçue pour approbation et l’envoya en nombreux exemplaires à chacun de ses prêtres pour éclairer et mettre en garde les chrétiens. Ainsi tous furent au courant, et purent agir avec une très grande unité en face du danger. Cette résistance spirituelle provoqua quelques semaines plus tard, le 9 avril, la première grande rafle : cinq prêtres et une dizaine de jeunes militants. L’évêque lui-même fut chassé de son évêché et dut se réfugier à l’hôpital : il y resta isolé de ses prêtres et diocésains jusqu’à son expulsion en décembre 1952.

     

    C’est à Montbeton que le Seigneur est venu l’appeler pour le ciel, le 13 avril 1958. Lui qui depuis des années se croyait aux portes du tombeau, ne se pensait pas, ce jour-là, au plus mal : “Vous croyez que j’en suis à ce point-là ?...” Il reçut les derniers sacrements en pleine lucidité, s’unissant pleinement aux cérémonies. Vers 6 heures du soir, Monseigneur eut une longue expiration, arrêt du cœur, nouveau souffle presque insensible, c’était fini. Pas d’agonie, une connaissance conservée quasi entière jusqu’au bout.

     

    Mgr Vogel repose maintenant dans le cimetière du sana­torium ; sa tombe avoisine celle de Mgr Rayssac, son prédécesseur et celle du P. Constancis, son condisciple.

     

    Dès que sa mort fut connue à Hongkong, dans les camps de réfugiés où se trouvent surtout les Hoklos, des messes solennelles de Requiem furent célébrées. Comme lors de son expulsion de Chine, en décembre 1952, des centaines de fidèles y assistèrent. L’ancien supérieur du Probatoire parla surtout de l’amour paternel de l’évêque pour les prêtres et les catholiques chinois. Le ton de sa voix et les yeux des assistants montraient assez combien Mgr Vogel avait su se faire aimer d’eux.

     

    « Mgr Vogel, comme il était bon !”, c’est la réflexion entendue à l’annonce de sa mort de la bouche de tous ceux qui l’ont fréquenté: prêtres diocésains, fidèles, étrangers, païens chinois. Cette bonté pour les personnes pouvait peut-être avoir son revers : certains ont en effet trouvé que l’évêque de Swatow manquait d’énergie. Peut-être. Mais il fallait saisir que sa méthode rappelait celle de St-Francois de Sales. Son action était silencieuse, lente mais sûre, tout en profondeur, ennemie des aventures et des trop grands risques. Comme tout supérieur il savait beaucoup de choses, il ne voulait rien briser, il patientait, il scrutait plus loin, il cherchait toujours à prévoir les conséquences de ses décisions. C’est ainsi qu’il a bien préparé son diocèse à la grande épreuve de la persécution dans sa mansuétude, il était ferme et avait du caractère.

     

    Son exemple a été suivi par ses successeurs à la tête du diocèse, et du ciel il continue sans doute à les soutenir.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2570
    • Pays : Chine
    • Année : 1901