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Jacques VISSAC (1848-1913)

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    Maurice-Jacques Vissac naquit en 1848, à Langeac, au diocèse du Puy. Il était le dernier de cinq enfants. Un de ses frères fut vicaire dans une paroisse de Paris, et une de ses sœurs était religieuse.

    M. Vissac fit ses humanités au petit séminaire de la Chartreuse. Comme il était très bien doué, sans travailler beaucoup, il obtint presque toujours les premières places dans sa classe. Quand il s’ouvrit à son directeur de son désir de se faire missionnaire, celui-ci posa comme condition de son départ pour le Séminaire des Missions-Étrangères, qu’il se préparât au baccalauréat. Cette condition surprit beaucoup l’aspirant missionnaire, qui ne pouvait comprendre la nécessité d’être pourvu d’un diplôme universitaire, pour aller évangéliser les Chinois ou les Indiens. Cependant, il se soumit à la décision de son directeur ; celui-ci, sans le savoir, préparait d’une manière providentielle le futur missionnaire à la carrière de l’enseignement, à laquelle il était destiné. Au bout de quelques mois d’application sérieuse M. Vissac passa brillamment les examens du baccalauréat ès-sciences.

    M. Vissac arriva à Paris en 1868 ; dès le premier jour, il se trouva heureux au milieu des aspirants ; et souvent, au cours de sa carrière, il se plaisait à dire que le temps passé au Séminaire de la rue du Bac avait été le plus heureux de sa vie.

    La guerre de 1870 le fit renvoyer dans son pays natal. La tourmente une fois passée, il se présenta de nouveau au Séminaire de Paris, et, après son ordination à la prêtrise, il partit pour le Maïssour, en 1872.

    C’était alors un homme d’une santé vigoureuse, d’un caractère gai, mais si modeste, que Mgr Charbonneau et ses confrères ne s’aperçurent que longtemps après, de sa réelle valeur. Il se mit à l’étude du tamoul avec ardeur, et fut bientôt donné comme vicaire à M. Barré, dans les forêts malsaines du Wynaad, au milieu des plantations de café. C’était l’usage alors de placer dans les postes périlleux les jeunes missionnaires, dont la santé robuste pouvait affronter, avec moins d’inconvénient, la fièvre des bois qui n’épargne personne. L’expérience a fait renoncer par la suite à cette manière de procéder. On a reconnu, en effet, qu’il était préférable, pour les nouvelles recrues, de s’acclimater d’abord et tout doucement dans les postes de la plaine, pins sains que ceux des forêts, pour se préparer ainsi graduellement à affronter les parages plus dangereux pour la santé de l’Européen.

    M. Vissac alla donc, plein d’ardeur, aider M. Barré ; mais ce dernier était un homme absolument brouillé avec les précautions que commande la prudence. Jeune aussi, il avait de nombreux chrétiens à administrer, trois ou quatre chapelles à bâtir, et très peu de ressources en mains. Conséquence de tout cela, il se nourrissait mal, et quand la fièvre le quittait, il s’en allait couper lui-même des bambous dans la forêt, pour couvrir ses églises aux murs de boue. Il semblait avoir fait une gageure avec la fièvre : à qui, de lui ou d’elle, se fatiguerait le premier.

    Malgré son désir de plaire à son curé, M. Vissac se faisait difficilement à cette manière d’enseigner le tamoul à un jeune missionnaire. Il suivait tout de même son aîné, puis le laissait tout doucement a son travail de bûcheron, et, sans rien dire, allait se cacher un peu plus loin, pour se plonger dans les lectures du P. Beschi ou de quelque manuel de langue. Tout en coupant ses bambous, M. Barré continuait de causer, jusqu’à ce qu’il s’aperçût qu’il n’y avait plus personne pour lui donner la réplique. M. Barré jugea peut-être un peu sévèrement son vicaire. Ce jeune homme, qui préférait les livres à la cognée du bûcheron, n’était évidemment bon à rien ! Il le laissa donc libre de continuer ses études, et M. Vissac fut bientôt capable d’administrer une partie du district. Survint la maladie : pris d’une forte attaque de dysenterie, notre confrère dut dire adieu aux forêts du Wynaad, et après quelques mois de repos à Ootacamund, fut nommé vicaire à Saint-François-Xavier de Bangalore. A cette époque, il parlait déjà fort bien le tamoul et tous prédisaient que, s’il continuait ses études des langues du pays, il deviendrait un savant remarquable.

    M. Vissac demeura plusieurs années à Saint-François-Xavier. Tout en aidant son curé, M. Lefèvre, dans les travaux du ministère, il se préparait, par l’étude de l’anglais et des mathématiques, à enseigner dans ce qu’on appelait alors le collège de la mission. Les études qu’il avait faites en France, sa facilité naturelle et surtout son travail opiniâtre, le rendirent bientôt capable de prendre la direction de cette école, où il devait travailler avec tant de succès. Il avait enfin trouvé sa voie, mais ni ses supérieurs, ni ses confrères, ni lui-même sans doute, ne soupçonnaient la transformation rapide qui allait s’opérer dans cet humble établissement, grâce à sa présence.

    Les collèges sont, à l’heure actuelle, de plus en plus à l’ordre du jour. Leur nécessité va s’affirmant chaque jour un peu partout. D’une part, en effet, les nombreuses écoles des protestants sont un danger pour la foi de nos catholiques ; d’un autre côté, celles du gouvernement ne valent guère mieux, à cause de leur neutralité, de leur athéisme officiel. Il fallait donc à tout prix se mettre à la besogne à Bangalore, et placer notre soi-disant collège sur un pied plus convenable. Il avait alors pour clientèle cent cinquante élèves, internes et externes, européens ou métis, dont beaucoup allaient nu-pieds et avaient des habits misérables. En présence des autres écoles, dotées de ressources considérables en hommes et en argent, et jouissant de la faveur du gouvernement, il semblait téméraire d’engager la lutte. M. Vissac se mit néanmoins à l’œuvre, avec une patience et une ténacité inlassables ; il obtint, peu à peu, de ses supérieurs, quelques auxiliaires, qui relevèrent bientôt le niveau des études et donnèrent un nouvel aspect à l’établissement.

    Attirés par le renom de science et de bonté des professeurs, les élèves affluèrent de tous côtés, venant parfois de quatre ou cinq kilomètres, pour étudier chez nous. Dès 1884, il fallut bâtir sur un plan plus vaste, mais qui se trouva vite insuffisant. En présence de ce succès grandissant, M. Vissac songea à transporter le collège dans un autre quartier, où l’on serait plus à portée de la ville indigène de Bangalore, tout en conservant la clientèle européenne du cantonnement militaire. Les prudents hochaient la tête ; le nouveau projet leur paraissait trop grandiose. Dix ou quinze ans ont passé depuis l’inauguration du troisième collège de Saint-Joseph ; il est aujourd’hui le premier de la ville pour le niveau des études et le nombre des élèves ; on a dû doubler les dortoirs pour les internes, qui sont au nombre de deux cent quarante ; quatorze prêtres, aidés par des Frères et par de nombreux professeurs laïques, s’y dépensent pour l’éducation d’un millier d’élèves. Grâce au dévouement de M. Vissac et de ses dévoués collaborateurs, le collège de Saint-Joseph est maintenant l’une des œuvres principales et la gloire de la mission du Maïssour.

    À cette œuvre de la plus haute importance, M. Vissac s’était donné de tout cœur : très érudit à force de travail, il devint aussi, grâce à sa longue pratique de l’enseignement, un maître idéal. Il pouvait, en effet, professer avec compétence dans toutes les branches de l’enseignement ; même dans le cours supérieur d’anglais, il éclipsait un maître européen de grande réputation, qu’il avait cru bon d’engager, pour l’enseigne. Les élèves des autres écoles se communiquaient les notes et les cahiers de M. Vissac pour s’aider dans leurs études. Il aimait beaucoup ses élèves et ceux-ci le lui rendaient bien. Toujours missionnaire, il aurait eu facilement de la préférence pour les élèves indigènes. Il les traitait avec une bonhomie et une politesse, qui touchaient ces enfants de bonne famille, appelés à être plus tard employés du gouvernement. Il savait bien qu’il préparait en eux des protecteurs et des amis de la mission. C’était plaisir de voir ses anciens élèves, occupant de hautes situations, accourir vers M. Vissac, dans ses promenades en ville ou dans ses voyages lointains, lui témoigner leur joie de le rencontrer, et leur reconnaissance pour ses soins passés.

    Malgré sa belle santé, tant de travaux avaient affaibli M. Vissac. En 1903, souffrant de rhumatismes qui ne lui laissaient aucun repos ni jour ni nuit, il partit d’abord pour Hongkong, et bientôt après pour la France. À son retour, la direction du collège avait passé entre les mains de M. Froger, et l’ancien supérieur se contenta modestement de faire la classe aux plus petits. Tous les jours, il se rendait de la mission au collège, en bicyclette quand il pouvait, en voiture dans les derniers temps.

    Malgré son grand savoir, le vieux professeur préparait chaque jour sa classe très soigneusement, car il s’était fait une règle, depuis longtemps, d’enseigner sans s’aider du livre. Homme de devoir, laborieux et consciencieux jusqu’au scrupule, M. Vissac allait plus loin que ses forces ne le lui permettaient. Il sentait bien que sa santé baissait, mais il voulait être encore utile. Après sa classe, il se couchait pour se reposer un peu. « Ce travail du collège me tue, disait-il à un de ses confrères qui le plaignait, ça ne peut pas durer ! » De fait, malgré sa volonté énergique, le temps était loin, où M. Vissac pouvait faire cinq heures de classe par jour, sans se fatiguer.

    Outre sa classe, notre cher confrère s’occupait beaucoup de la construction de la nouvelle église Saint-François-Xavier. Ayant eu souvent l’occasion de bâtir, il avait si bien étudié, tout seul, les règles de l’architecture, qu’il était parfois consulté amicalement par les employés du gouvernement. Très habile en dessin, il restait de longues heures penché sur les plans qu’il ne trouvait jamais assez parfaits, et quand on le mettait sur une question de mortier, il était intarissable. C’était un homme précieux pour les confrères, qui avaient à élever une construction un peu importante ; ceux-ci, en effet, s’adressaient volontiers à notre architecte pour des plans et des conseils, qu’il donnait toujours de très bonne grâce. M. Vissac a vu s’achever la chapelle du Bon-Pasteur, à Mysore, la veille même de sa mort. Il en avait donné le plan, et il en suivait la construction ; ce qui lui imposait de fréquents voyages à la capitale. Or, la première messe célébrée dans cette chapelle, ne fut pas célébrée par lui, comme il l’avait promis, mais elle le fut pour le repos de son âme !

    Mais c’était surtout l’église de Saint-François-Xavier qui lui tenait au cœur. Il voulut faire un monument en granit, qui surpassât par sa beauté toutes les églises du sud de l’Inde. Le plan en est très beau, et il est à souhaiter qu’on puisse l’achever, d’après les données de son auteur.

    M. Vissac souffrait depuis des années de rhumatismes, qui parfois l’immobilisaient sur son lit. Pendant ses crises, il ne se plaignait jamais, et il disait rarement ce qu’il souffrait. Comme tant d’autres, il se laissa prendre à ces remèdes préconisés dans les journaux, et dont le résultat, non contrôlé, est savamment vanté chaque jour pour allécher une clientèle naïve. Homme cependant fort avisé et sensé, notre cher confrère crut fermement à l’efficacité de l’un de ces remèdes ; en réalité, le résultat fut à peu près nul.

    À la fin d’octobre, sous l’effet d’une nouvelle crise, M. Vissac se confia aux soins d’un masseur, et, au bout de quelques jours, apparurent, sur la jambe gauche, de gros boutons, que celui-ci déclara naturellement être les signes certains d’une prompte guérison. Le médecin de l’hôpital Sainte-Marthe, consulté, dit au malade d’interrompre ces massages, et le soumit à un traitement rationnel. Mais M. Vissac était usé, profondément anémié. Le 7 novembre, vers midi, la fièvre fit son apparition, et le surlendemain, notre confrère était obligé d’aller à l’hôpital.

    Il était déjà trop tard. La fièvre ne fit qu’augmenter ; un érysipèle se déclara sur le côté droit, et bientôt les poumons furent engorgés. Le mardi matin, M. Vissac demanda les derniers sacrements, et, sans douleur apparente, conservant sa lucidité d’esprit jusqu’à l’agonie, qui dura une heure à peine, il rendit le dernier soupir, le mercredi 12 novembre, à 10 heures ½  du matin, entouré de ses confrères et des Sœurs de l’hôpital, qui priaient pour lui.

    Sa mort à l’âge de soixante-six ans, est une très grande perte pour la mission, qu’il aurait pu encore aider de ses conseils, et édifier de ses exemples. Confrère très pieux, très zélé, il était aussi très charitable à l’égard du prochain. Il ne parlait que rarement de lui-même, et jamais il ne critiquait le prochain ou ses supérieurs, auxquels il était entièrement dévoué et soumis. Tous ceux qui le connaissaient, l’estimaient et l’aimaient beaucoup. Sa grande modestie égalait sa science et ses mérites, et il aurait même pu faire davantage, s’il avait eu plus de confiance en ses talents.

    M. Vissac fut exposé sur un lit de parade, et beaucoup de ses anciens élèves païens vinrent le visiter. Les funérailles furent vraiment extraordinaires par la pompe des cérémonies et le concours du peuple. Après la messe solennelle chantée devant sa dépouille, on le conduisit à sa dernière demeure, dans la nouvelle église de Saint-François-Xavier, qu’il bâtissait. Chrétiens et païens remplissaient l’enceinte, trop petite pour contenir tant de monde, et tous pleuraient le bon et saint missionnaire. C’est là que son corps attend la bienheureuse résurrection, promise à tous ceux qui ont dépensé leur vie au service de Dieu et du prochain.

     

    • Numéro : 1103
    • Pays : Inde
    • Année : 1872