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Claude VIRET (1846-1882)

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    Le 9 septembre dernier, dans une ville de Chine, toute la population, païens comme chrétiens, mandarins en tête, conduisait à leur dernière demeure les restes mortels d’un humble Missionnaire. La douleur était peinte sur tous les visages : les uns pleuraient un père ; les autres regrettaient un homme dont la vertu et les bonnes oeuvres avaient imposé silence à leurs préjugés et conquis leur estime et leur vénération. La mort de M. Viret prive, il est vrai, le Kouy-tcheou d’un excellent Missionnaire, mais aussi elle a été l’occasion d’un magnifique triomphe pour notre sainte Religion. Ce triomphe, nous l’espérons, sera tout au profit de ceux qui en furent les témoins. On lira avec autant d’édification que d’intérêt les détails que M. Bodinier a transmis à la famille, sur les derniers moments et les funérailles du défunt.

    « La mort de M. Viret a été celle d’un saint Missionnaire ; il a succombé au travail comme un bon et vaillant soldat. Bien qu’il conservât l’espoir de guérir, il savait que la mort pouvait venir bientôt et il s’y était préparé. Une semaine avant son décès, il reçut la visite d’un de ses Confrères voisins, M. Jouishomme, qui passa avec lui huit jours entiers. Le lundi 28 août, M. Jouishomme le quitta pour retourner à son poste ; rien ne faisait prévoir dans l’état de notre cher Confrère la catastrophe qui devait nous l’enlever si prochainement.

    « Le soir même du lundi, M. Viret se sentit mal et dut se mettre au lit ; le lendemain et le surlendemain la maladie prit des propor­tions si alarmantes qu’on m’envoya chercher en toute hâte ; j’étais alors occupé à la visite des chrétiens, dans une station distante d’une grande journée de marche. J’arrivai sans perdre une minute et après une marche de plusieurs heures de nuit dans les montagnes.

    « C’était le dernier jour de vie que le bon Dieu accordait à ce cher Confrère. Aussi mon arrivée lui causa une grande joie, et il la témoigna plutôt par des signes que par des paroles, car il ne parlait déjà presque plus. Dans la matinée, ayant encore sa pleine connais­sance, il s’était confessé une dernière fois et avait reçu avec de vrais sentiments de piété le saint Viatique et l’Extrême-Onction des mains d’un jeune prêtre chinois.

    « Arrivé au chevet du malade, je ne le quittai plus, et c’est dans mes bras qu’il a rendu le dernier soupir au milieu des prières de la sainte Église. Une minute à peine avant de rendre son âme à Dieu, il reçut encore une dernière absolution et une dernière indulgence. Sa mort a été calme, sans crises et sans angoisses. C’est la mort la plus douce que j’aie jamais vue.

    « Dès que la nouvelle en fut répandue dans la ville et dans les campagnes environnantes, les chrétiens accoururent en foule témoigner de leurs regrets et prier pour leur bien-aimé pasteur. Son corps, revêtu des ornements sacerdotaux, fut exposé en chapelle ardente au milieu de cette belle petite église de Tong-tse que le défunt aimait tant et savait orner avec un goût exquis. L’église, la maison et la cour furent tendues de toiles blanches en signe de deuil. Depuis le soir de sa mort jusqu’au samedi 9 septembre, jour de la sépulture, les prières ne cessèrent pas un instant. Les nombreux chrétiens de la  ville, de l’orphelinat et des campagnes voulurent donner à leur pasteur ce témoignage de reconnaissance. Ils se divisèrent en groupes de chanteurs, et les belles et solennelles prières chinoises qui répondent à notre office des morts, entremêlées de la récitation d’un chapelet à invocations spéciales pour le repos du défunt, retentirent jour et nuit au milieu de la ville de Tong-tse.

    « C’est que M. Claude Viret a laissé, dans cette ville et ce district, un souvenir qui ne périra jamais.

    « Arrivé au Kouy-tcheou en décembre 1869, il apprit d’abord la langue chinoise à la capitale de la province. Là, il fut visité par une terrible maladie qui nous fît craindre pour ses jours. Mais le bon Dieu exauça nos prières et il fut rendu à la santé, sinon complète­ment, du moins assez pour pouvoir travailler à la gloire de Dieu et au salut des âmes.

    « En janvier 1871, il fut envoyé au poste de Su-yang-hien. Il visita les chrétiens de cette sous-préfecture jusqu’en novembre 1873. Pendant ces deux années, il eut le temps de réorganiser ce district et de ramener une foule de chrétiens, ébranlés par une récente persécution. Une des belles stations de campagne du Su-yang-hien lui doit sa création : c’est celle de Chang-pin, qu’il visita le premier et convertit presque entièrement.

    « En novembre 1873, le Poste de Tong-tse-hien étant venu à vaquer, Sa Grandeur Mgr Lions l’y envoya comme Missionnaire, et c’est là que jusqu’à sa mort, pendant neuf ans, il s’est dépensé tout entier pour le salut des âmes.

    « On a peine à croire ce que, malgré une santé toujours débile, il a pu créer et organiser d’œuvres matérielles ou spirituelles en ce district. Il sut former dans la ville de Tong-tse une communauté chrétienne, qui est devenue une des principales du Kouy-tcheou. Dans la campagne, son zèle fonda un nouveau groupe de stations qui, l’année dernière, ont donné une centaine de baptêmes d’adultes.

    « Mais son œuvre principale, celle qu’il aimait entre toutes, a été la création à Tong-tse d’un grand et nombreux orphelinat de la Sainte-Enfance. A son arrivée dans cette ville, il se vit entouré d’une population exubérante d’enfants, augmentée encore par l’arrivée de nombreuses familles d’émigrés, venant des provinces voisines du Kouy-tcheou, chercher la vie à meilleur marché. La faim, la pau­vreté, la maladie faisaient ravage alors, comme aujourd’hui encore, et que d’enfants périssaient ainsi victimes de l’inhumanité de leurs parents ! Que d’âmes se perdaient, données ou vendues aux païens ! Un cri de son cœur  d’apôtre vint aux pieds de son Évêque, et de là au conseil de l’Œuvre de la Sainte-Enfance en France. Son ardent désir fut satisfait, Mgr Lions lui permit de recueillir d’abord quelques enfants, ceux qui viennent d’eux-mêmes, sans qu’on les cherche : il en vint plus qu’on n’en pouvait nourrir. Bientôt, heu­reusement, suivit l’autorisation d’ouvrir un orphelinat. Les enfants arrivèrent en foule ; il fallut bâtir et agrandir.

    « M. Viret se mit à l’œuvre, et maintenant la ville de Tong-tse-hien est dotée d’un vaste orphelinat de garçons et de filles, comprenant près de 200 orphelins.

    « Un résultat plus difficile encore fut obtenu par lui : celui de faire accepter et apprécier de l’opinion publique cet orphelinat, chose si nouvelle pour une ville païenne. Sa prudence, son savoir-faire, son intelligence des mœurs chinoises aplanirent tous les obstacles d’une manière vraiment remarquable. Aussi, à Tong-tse, la Sainte-Enfance est connue, aimée, admirée, et nos enfants parcourant les rues de la ville en communauté, n’ont jamais entendu que l’éloge de l’Œuvre qui les nourrit.

    « J’ai parlé du savoir-faire de M. Viret : c’était là, en effet, une grande qualité chez lui. Une parfaite connaissance de la langue chinoise, une aptitude peu commune pour cette urbanité spéciale au Céleste Empire, des manières toujours affables en ses rapports avec les païens, lui avaient acquis, dans la ville qu’il habitait, l’estime et l’affection universelle. Il s’était dit, en arrivant à Tong-tse, qu’il était de la première importance d’entretenir de bons rapports avec les mandarins, lettrés et notables de la sous-préfecture, et il y réussit admirablement. Aussi, jamais un mandarin n’omit de lui faire les visites de convenance, qu’il savait rendre avec toute la politesse chinoise. Et quand un lettré de la ville obtenait le grade de bachelier ou de licencié, il ne manquait jamais, à son retour des examens, de venir présenter ses salutations à l’église, et offrir, selon l’usage, la grande pancarte jaune ou rouge relatant sa nomination, pour être affichée à la grande porte.

    « Mais c’est à sa mort surtout et à l’occasion de ses funérailles, que nous avons vu se manifester avec un éclat surprenant les bons résultats de cette sage manière d’agir. L’unanimité des regrets et des témoi­gnages de respect des habitants de la ville de Tong-tse a dépassé tout ce que nous pouvions espérer. Dans la semaine qui s’écoula entre sa mort et ses funérailles, ce ne furent que visites de condoléance à l’église, de la part des mandarins, des lettrés et des notables de la ville. J’ai recueilli là, de toutes les bouches et sur tous les tons, des éloges du défunt, très précieux, si l’on considère d’où ils viennent et qu’ils s’adressent à un Missionnaire étranger.

    « Mais les témoignages ne s’en tinrent pas là ; tous, sans excep­tion, offrirent selon l’usage du pays ce que nous appelons ici des tsy-tchang. Ce sont des bandes d’étoffe couleur de deuil, blanches, bleues, violettes, en forme de bannières, sur lesquelles, sont écrits en grands caractères l’éloge du défunt et le nom du donateur. Les man­darins, les lettrés, les notables, les corps de métiers, tous envoyèrent leurs bannières qui, rangées autour de la cour d’honneur tendue de toiles blanches, en firent bientôt une vraie chapelle de reposoir. Il n’est pas jusqu’aux pauvres de 1a ville qui, se souvenant des abon­dantes aumônes du défunt, ne tinssent à se cotiser et à prélever sur leur pauvreté pour offrir aussi leur étendard avec ces mots : « Il a aimé la justice et méprisé la richesse. » Non ! je ne sais si, dans toute la Chine, on trouverait une pareille unanimité de regrets et de respects rendus ainsi à un Missionnaire par une ville païenne.

    « Je voudrais pouvoir décrire convenablement les magnifiques funérailles de notre cher Confrère. On peut dire que ça été un dernier triomphe, une dernière et éclatante prédication du cher défunt en faveur de notre sainte Religion.

    « Dès le matin du samedi, le sous-préfet du Tong-tse fit porter tous les insignes de sa dignité avec ses crieurs et ses tam-tams d’honneur ; le mandarin militaire envoya un détachement de ses soldats ; un autre chef de camp établi auprès de la ville, voulut faire accompagner le convoi par une division entière de ses soldats avec armes et drapeaux.

    « On les disposa en tête du cortège, précédé d’une musique chi­noise jouant les airs du pays, entremêlés du son retentissant des grandes trompettes. Suivaient soixante porteurs de bannières avec inscriptions élogieuses du défunt, données par les mandarins, notables et corps de métiers de la ville. Venaient ensuite vingt-quatre enfants portant d’autres inscriptions sur des tablettes à long pied, recouvertes de papier de deuil.

    « Une croix de procession aux vastes dimensions et ornée de toiles blanches, précédait le chœur des nombreux chrétiens, venus de tous côtés pour la cérémonie et chantant sans interruption les prières du rituel chinois. Les enfants de chœur  suivaient. Tous les chrétiens avaient la tête couverte d’un voile de toile blanche en signe de deuil (le blanc est la couleur de deuil). Le long groupe des chrétiens était divisé en trois chœurs par autant de croix ornées et trois baldaquins couvrant des images de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge et des saints.

    « En avant du cercueil marchaient, deux à deux, soixante-dix des plus grands enfants de l’Orphelinat, revêtus, de la tête aux pieds, de l’habit de deuil. D’après les usages de la Chine, ce sont les enfants du défunt qui précèdent ainsi le cercueil de leur père, pour le conduire à sa dernière demeure. N’était-ce pas, pour les païens spectateurs de cette cérémonie, une prédication vivante, que de voir tous ces enfants de la Sainte-Enfance conduisant ainsi le corps de leur père adoptif  ?

    « Quatre chrétiens précédaient immédiatement la bière et brûlaient de l’encens dans des réchauds. Enfin, sous un dôme de toile blanche, imitant des dessins variés, et surmonté de la croix, suivait lentement le magnifique cercueil du défunt porté par vingt-quatre porteurs.

    « La procession était terminée par les chaises à porteurs de cinq Missionnaires revêtus du surplis, de l’étole et du bonnet carré chinois. C’étaient MM. Bodinier, Jouishomme, Chasseur, Chaffanjon et Paul Ouang. Chaque chaise était enveloppée d’ornements funèbres.

    « Ce magnifique cortège s’étendait sur une longueur d’au moins un kilomètre ; et point n’est besoin de décrire la foule compacte qui se pressait dans les rues qu’il traversa et sur les remparts à la sortie de la ville.

    « L’artillerie mérite bien une mention. Dix à vingt chrétiens étaient employés à porter les interminables chapelets de pétards chinois, retentissant sans interruption depuis la sortie de l’église jusqu’au cimetière des chrétiens. Tout cela était entremêlé de déto­nations de boîtes et de petits canons portatifs, ou encore des salves répétées des soldats accompagnant le convoi.  – Le sous-préfet donna l’autorisation, en signe de respect, de sortir par la porte d’honneur de la ville, qui est ici la porte orientale : jamais un convoi funèbre ne peut sortir par cette porte. De nombreux notables voulurent accompagner le convoi et donner au défunt cette dernière marque de vénération. »

    M. Claude Viret était né à Moye, dans le diocèse de Chambéry, le 7 septembre 1846. Entré au séminaire des Missions Étrangères le 26 septembre  1866, il y fut ordonné prêtre le 22 mai 1869, et partit pour le Kouy-tcheou le 3 août de la même année.

    • Numéro : 1036
    • Pays : Chine
    • Année : 1869