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Jacques VINÇOT (1825-1904)

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    M. Jacques-Pierre Vinçot naquit à Plaine-Haute (Saint-Brieuc, Côtes-du-Nord) le 10 août 1825. Nous n’avons point de détails sur son enfance ; mais étant donné le goût qu’il eut toute sa vie pour les sciences, nous pouvons dire qu’il fit de brillantes études. Entré sous-diacre au Séminaire des Missions-Étrangères le 1er août 1849, il fut ordonné prêtre, l’année suivante, en compagnie de M. Faurie, futur évêque du Kouy-tcheou.

    Il aimait à raconter qu’à leur passage à Londres, les jeunes missionnaines allèrent saluer Mgr Wiseman, qui les reçut avec grande bonté et les félicita d’avoir pu traverser la ville en soutane ; car, à cette époque, l’Angleterre protestante était en effervescence, à cause du rétablissement de la hiérarchie catholique.

    À son arrivée au Su-tchuen, il fut envoyé par Mgr Desflèches dans la région de Kiu-hien, pour y apprendre la langue. Il administra ensuite les districts de Tong-kiang et de Su-tin, bâtit les oratoires et les résidences de Ten-sse-ho, de Hiang-po-tang et de Ouang-kia-ouan, et demeura dans la partie orientale du vicariat jusqu’en 1860. Pendant l’été, le missionnaire se reposait des fatigues du saint ministère, en faisant de la chimie.

     

    En 1860, M. Vinçot fut appelé à Tchong-king par le vicaire apostolique, qui venait de s’y installer définitivement, au retour d’un voyage en France. Les troupes anglo-françaises s’étaient emparées tout récemment de Pékin. Il n’était bruit dans toute la Chine que des victoires de ces terribles « diables d’Europe ». Le missionnaire descendait le fleuve en barque pour répondre à l’appel de son évêque, et se trouvait au milieu des païens, qui ne le reconnaissaient pas comme Européen, grâce à la facilité avec laquelle il parlait chinois. C’est alors qu’il entendit un patriote dire à ses compagnons de route, pour expliquer les défaites de la Chine : « Ce n’est pas étonnant que nos soldats soient vaincus ; les « diables d’Europe » ont « deux têtes, et ils peuvent encore se battre, quand ils en ont perdu une ! »

    À Tchong-king, la population était terrifiée par l’approche des rebelles, dont plusieurs s’étaient même introduits dans l’enceinte de la ville. Nous ignorons comment les mandarins apprirent que M. Vinçot était un homme très savant, mais le fait est qu’ils vinrent le prier de se charger de la défense de Tchong-king. Le missionnaire parcourut les remparts et y trouva un canon en fer, fondu jadis par le fameux M. Verpuis. Il fabriqua des grenades, et à un jour fixé, en fit l’expérience devant les mandarins, et la population accourut en foule pour jouir du spectacle. Ce fut merveille, quand on vit éclater contre les rochers qui portent la ville, les « si-koua-pao » (bombes-citrouilles d’Europe). Les habitants purent dès lors dormir sur les deux oreilles, car tous demeurèrent persuadés que les rebelles n’oseraient jamais attaquer une ville si bien défendue, et la réputation du «Tchang-lao-ié » (nom chinois de M. Vinçot) s’étendit bien au delà de la province.

     

    La reconnaissance des gens de Tchong-king ne dura guère. Mgr Desflèches avait obtenu de l’empereur de Chine un vieux temple païen avec ses dépendances, comme indemnité pour la perte des établissements chrétiens confisqués en 1814, et qu’on ne pouvait nous rendre. A la nouvelle de cet accord, la populace excitée sous main par les mandarins, se rue sur la demeure de l’évêque catholique et la démolit de fond en comble. La mission obtint justice ; les mandarins durent payer les dégâts, mais ils soutirèrent l’argent au peuple en établissant de nouveaux droits d’octroi. L’indemnité a été payée depuis longtemps, et cependant les mandarins continuent de remplir leurs poches en percevant les droits établis à cette occasion.

    Comme les autorités du Su-tchuen ne se pressaient pas d’afficher le nouveau traité conclu avec la France, M. Charles Simon fut envoyé de Pékin pour surveiller l’opération, et M. Vinçot alla le recevoir à Koui-fou, pour l’accompagner ensuite et lui servir d’interprète dans toutes les villes de la province.

    Au retour de cette longue pérégrination, le missionnaire occupa le poste de Koui-fou. Il fut ensuite chargé d’une mission délicate au Kouy-tcheou, et il s’en acquitta au mieux des intérêts du Su-tchuen oriental.

     

    Nommé procureur à Tchong-king en 1873, M. Vinçot fut un procureur modèle, d’une charité et d’une complaisance infatigables, faisant exactement les commissions, répondant à toutes les lettres et donnant les renseignements demandés, sans jamais se plaindre. Pour faire plaisir aux confrères, il acheta une petite presse avec laquelle il imprimait les nouvelles de France, de Chine et d’ailleurs. Il envoyait son petit journal aux confrères du Su-tchuen, du Kouy-tcheou, du Yun-nan et du Thibet.

    La procure de Tchong-king n’avait pas seulement à s’occuper du Su-tchuen oriental, car l’argent et les caisses des missions voisines étaient confiés aux soins et à la garde de M. Vinçot. Mais tout cela n’était pas capable d’absorber son activité, et il trouvait du temps pour ses travaux scientifiques. Ses deux petites chambres ressemblaient à un atelier d’alchimiste du moyen âge. Dans tous les coins, on ne voyait que cornues, alambics, balances, instruments de toutes sortes. Seul, il pouvait se retrouver dans ce pêle-mêle. Le domestique ne devait rien déranger ; aussi se contentait-il de balayer juste le milieu des deux petites chambres du procureur.

    M. Vinçot enseigna à un chrétien une formule de pilules, pour guérir les fumeurs d’opium de leur mauvaise habitude. Le chrétien fit avec ce commerce une grosse fortune, et d’autres, après lui. Ces pilules se vendent maintenant encore dans toutes les provinces et dans presque toutes les villes de l’empire. Il apprit à un autre à dorer à la pile électrique ; à un troisième, à faire le verre plus solide et à meilleur marché, à fabriquer le savon, l’alun, la stéarine, etc. Le matin, entre la messe et le déjeuner, on rencontrait toujours chez lui quelqu’un de ses dis-ciples, à qui il expliquait une formule chimique ou une nouvelle invention. Jamais on ne le vit oisif dans ses moments libres. Il lisait Rohrbacher, Vorepierre ou d’autres livres d’histoire et de sciences.

    Il rebâtit l’évêché et la procure de Tchong-king, qui furent inaugurés en 1886. M. Vinçot était justement fier de ses constructions, mais il montrait surtout avec complaisance à ses amis intimes un petit local, situé près de la cave, où il avait installé son laboratoire de physique et de chimie.

    Sur ces entrefaites, les prédicants anglais étaient venus se fixer à Tchong-king, à la suite de M. Beber, consul de S. M. Britannique. Ce dernier aimait beaucoup à s’entretenir avec M. Vinçot, qui lui donnait toutes sortes de renseignements et se faisait un plaisir de répondre à toutes ses questions. Le consul en était émerveillé, et disait à qui voulait l’entendre, qu’il n’aurait jamais cru les missionnaires catholiques aussi versés dans toutes les sciences,

    L’évêché et la procure ayant été incendiés un peu plus tard, M. Vinçot les rebâtit immédiatement, avec un plein succès.

     

    Au mois de mars 1888, un officier français, le capitaine d’Amade, arrivait à Tchong-king. Il fut reçu à l’évêché, et le procureur lui fournit tous les renseignements qui pouvaient lui être utiles. M. Vinçot oublia, un soir, de se coucher à son heure réglementaire, et rentra tard dans sa chambre. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, le lendemain en célébrant la messe, de s’apercevoir qu’il pouvait à peine prononcer les paroles, et qu’il ne savait plus où il en était. Mgr Coupat envoya vite chercher le médecin. Ce dernier déclara que M. Vinçot était atteint de paralysie ; il prescrivit des remèdes, le repos et le silence. Malgré tous les soins qu’on lui prodigua, le cher malade ne guérit pas, et demanda à partir pour Hong-kong. Mais n’ayant pas trouvé à Béthanie le calme dont il avait besoin, il s’embarqua pour la France. Le voyage et l’air du pays natal lui furent très salutaires ; néanmoins il ne se remit jamais suffisamment pour revenir au Su-tchuen, et dut se fixer à Montbeton, où il passa ses dernières années dans la retraite et l’union à Dieu,

    Le 28 octobre 1904, en la fête des apôtres saint Simon et saint Jude, il s’éteignit doucement, à l’âge de soixante-dix-neuf ans. Sa mort fut calme comme l’avait été sa vie.

    « Depuis plusieurs mois, écrit M. Sibers, ses forces l’abandonnaient peu à peu, et malgré « l’énergie extraordinaire qu’il mettait à observer son règlement particulier, il avait dû « souvent renoncer à sa promenade quotidienne dans le parc. Ses jambes le soutenaient à « peine. On lui offrit plusieurs fois le soutien d’un bras plus jeune, mais il refusait tout « secours, par crainte de déranger. Il s’en allait donc seul, le chapelet à la main, marchant d’un « pas chancelant, soutenu beaucoup plus par sa volonté bretonne que par ses forces physiques. « Exactement au bout d’une heure, il rentrait dans sa chambre pour y continuer, toujours seul, « sa méditation et sa prière.

    « Durant les quatorze années qu’il a passées à Montbeton, il a été pour tous une « prédication vivante. On considérait avec vénération ce beau vieillard, dont la figure « ascétique donnait l’impression d’une mortification totale. Il parlait peu, mais sa tenue et « toute sa vie prêchaient éloquemment la modestie, l’oubli de soi, le détachement et la prière.

    « C’était un homme de caractère. Jamais il ne voulut manquer à la résolution qu’il prit, « trente ans avant sa mort, de ne plus boire de vin. Combien de fois, cependant, nous avons « insisté pour lui en faire accepter un peu, dans le but de diminuer sa faiblesse ! A nos « instances il opposait invariablement un « non » énergique.

    « Inutile aussi de lui proposer un régime léger et fortifiant… Rien de particulier, telle était « sa règle ; la soupe commune, quelques légumes, rarement un peu de viande, tel fut, durant « des années, son frugal régime. C’est ainsi que ce vénérable vieillard faisait passer en acte « l’invitation de l’apôtre saint Pierre : Sobrii estote et vigilate...

    « La vie de recueillement, de prières et de retraite lui était devenue comme naturelle. Le « bon Dieu le sépara peu à peu de la vie extérieure : sa vue était très faible, il entendait « difficilement et ne prenait que rarement part à la conversation.

    « Depuis le 15 août, il était privé de la consolation de célébrer la sainte messe, mais il « communiait deux ou trois fois par semaine. Le 24 octobre, il prit part avec tous les confrères « à la fête de saint Raphaël, patron du sanatorium. Rien alors ne faisait craindre une fin « prochaine ; cependant il éprouvait des faiblesses et tombait parfois dans sa chambre.

    « Le 26, à 3 heures du matin, réveillé en sursaut, je me précipite dans sa chambre, qui était « voisine de la mienne, et je le trouve étendu sur le plancher. « Ah ! M. Vinçot, lui dis-je, ce « n’est pas bien... Vous ne m’avez pas sonné, et vous voilà tombé de nouveau !... » Non… « non... dit-il, ne vous dérangez pas, je me relèverai tout seul. » Il voulait, en effet, se relever, « mais pour lui éviter des efforts dont il était incapable, je le pris dans mes bras et le replaçai « sur son lit.

    « Son étonnemnent fut grand, le lendemain, quand il se vit changé de chambre et entouré « de veilleurs, qui ne devaient plus le quitter une minute. Dès ce moment, il garda le lit et « s’affaiblit insensiblement, pour s’éteindre, comme une lampe sans huile, le 28 à 6 heures du « soir.

    « Il reçut les derniers sacrements en présence des confrères, dont la plupart perdaient en lui « l’homme de confiance, près duquel ils allaient, toutes les semaines, faire l’humble aveu de « leurs fautes.

    « Ses obsèques eurent lieu le 30 ; elles furent solennelles et touchantes, comme elles sont « toujours au sanatorium, où règne un véritable esprit de famille.

    « Le cher et vénéré M. Vinçot était notre frère et notre père spirituel. Que le bon Dieu ne « tarde pas à placer sa belle âme dans le séjour des saints ! »

     

     

     

    • Numéro : 610
    • Pays : Chine
    • Année : 1851