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Aimé VILLION (1843-1932)

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    Les limites d’une simple notice nécrologique ne permettent évidemment pas de raconter en détail la vie de 89 années de celui qui restera une figure à part dans les annales de notre Société. Le fait est d’autant plus regrettable que les épisodes qui émaillent cette longue existence offriraient plus d’intérêt que le plus captivant des romans. Il faut cependant nous en tenir aux grandes lignes.

    Monsieur Villion Aimé naquit le 2 septembre 1843 à Genay (Ain). Son père, notaire dans cette localité, tout en estimant la religion catholique, appartenait à la bourgeoisie voltairienne de 1830, et vivait en dehors de toute pratique religieuse. Par contre, sa pieuse mère, pouvait être citée comme modèle des vertus chrétiennes. Aimé avait quatre ans lorsqu’il la perdit ; cependant c’est à son influence qu’il ne cessait d’attribuer l’orientation de sa vie.

    Un frère et une sœur l’avaient précédé au foyer familial ; le frère, placé au collège de Neuville, y mourut à l’âge de onze ans, des suites d’un accident ; la bonne mère fut tellement affectée par ce malheur que, deux mois plus tard, elle en mourait de chagrin. À la suite de ce double deuil, le notaire, incapable d’habiter plus longtemps les lieux témoins de sa douleur, vendit son étude et vint s’installer à Lyon.

    Après quelques années passées au collège de Neuville, Aimé est placé comme externe au lycée de Lyon. En mourant sa mère l’a confié à la garde de Notre-Dame de Fourvière ; aussi, chaque fois qu’il se rend en classe, ou qu’il en revient, ne manque-t-il pas de réciter un « Ava Maria » au moment où il aperçoit la statue dorée qui couronne la basilique. Chaque fois aussi, il a l’impression d’entendre une voix intérieure lui dire : « Mon enfant, tu seras missionnaire. »

    C’est également à la protection de la Sainte-Vierge, qu’il attribuait sa sortie d’une école aussi impie que l’étaient les lycées à cette époque. Il le quitta à l’occasion d’une fluxion de poitrine qui mit ses jours en danger, et dirigea ses pas vers le petit séminaire­ de Saint-Jean où il fut admis à suivre les cours de quatrième. À douze ans il fit sa première communion à l’église Saint-Pierre, apportant à ce grand acte toute la ferveur dont il était capable ; revenant de la sainte Table, il entendit clairement une voix lui ­dire une fois de plus : « Mon enfant, tu seras missionnaire. »

    Le Séminaire Saint-Jean ne préparant pas au baccalauréat, il dut, malgré ses répugnances, retourner au lycée de Lyon, où il eut du moins la consolation d’être reçu à la première partie de l’examen, avec la mention « Bien ».

    Toutefois son père n’était que médiocrement rassuré à son sujet, il le juge trop dévot et pas assez mondain ; aussi dans le but de le styler, il lui loue une loge à l’opéra, l’entretient de son avenir, lui fait entrevoir le mariage, toutes choses qui n’avaient pas l’air de plaire au jeune homme. Pour lui, en dehors de la vie apostolique, rien ne lui sourit. Dans une question d’une telle im­portance, et pour vaincre une opposition qu’il prévoyait formidable, il fallait agir avec lenteur et louvoyer prudemment ; un passage au Séminaire d’Issy lui semble une étape nécessaire, et il obtient la permission de s’y rendre. Mais la difficulté reste entière ; d’accord avec Just de Bretenières, un condisciple, il a fixé au mois de septembre de l’année suivante, son entrée au Séminaire de la rue du Bac, mais auparavant il faudra briser l’obstacle. Pour s’y préparer il monte à Fourvière le 15 août 1863, et le lendemain soir, la redoutable démarche est faite. La réalité dépassa les prévisions ; à cette déclaration, l’ancien notaire se raidit et renie son fils : « Va-t’en, tu n’es plus mon fils » furent les seules paroles qui s’échappèrent des lèvres du père désemparé.

    Chassé de la maison paternelle, Aimé se rend à la Salette ; puis demande à un ami l’hospitalité pour passer ses dernières semaines au pays natal, tout en préparant son âme au grand sacrifice. Le moment venu, c’est à la tombe de sa mère qu’il fait sa dernière visite, tant pour lui dire adieu que pour la remercier de lui avoir obtenu la grâce insigne de devenir missionnaire.

    À la rue du Bac, où il arrive le 30 septembre, et où il doit passer près de trois ans, c’est l’époque glorieuse où nombre de partants peuvent se croire appelés à donner le témoignage du sang, puisque la persécution sévit dans beaucoup de Missions ; cette perspective, loin de l’arrêter, ne fait qu’exciter l’enthousiasme de l’aspirant. Puisque les liens de la famille sont ainsi rompus, il ne s’agit que de regarder l’avenir, sans avoir à redouter les scènes pénibles de la séparation. Il se trompait étrangement ; la veille même de la prêtrise, n’apprend-il pas que son père et sa sœur l’attendent au parloir.., nouvelles transes... que va-t-il se passer ?

    Avant d’aller rejoindre les siens, il monte chez M. le Supérieur, lui expose son embarras et le prie de lui venir en aide. Cela fait, il va saluer son père et l’amène dans la chambre de M. Albrand, pendant que lui-même se rend à la chapelle, et prie de toute son âme. À son retour, quelle n’est pas sa surprise et sa joie de s’en­tendre dire : « Tu sais, ton Supérieur m’a « terrassé ; tu peux faire ce que tu voudras, je te permets de partir. »

    Ce fut pour le nouveau prêtre une grande déception de se voir destiné à la Procure de Hong-kong, alors qu’il ne rêvait que de conversions d’infidèles et de martyre, mais il fallut bien se résigner et le fit de grand cœur. Son départ de Paris eut lieu le 14 juin 1866 ; à Lyon, son père se trouve au passage du train pour l’embrasser une dernière fois ; à ce moment, la tentation fut grande de revenir sur l’autorisation accordée, comme de reprendre ce qui avait été donné ; il fallut le départ du train pour mettre fin à cette scène attendrissante.

    Hong-kong ne devait pas être le champ que la Providence avait réservé aux labeurs de M. Villion ; ce fut au plus une étape qui lui permettra de se perfectionner en anglais, et aussi d’apprendre la comptabilité, ce dont il profita toute sa vie pour tenir ses comptes parfaitement en règle.

    Deux années plus tard, Mgr Petitjean, qui venait de découvrir au Japon les descendants des anciens chrétiens, demanda M. Villion pour Nagasaki. C’était l’heure où les anciens daimyo, fatigués de la tutelle du clan des Tokugawa, cherchaient à le renverser, pour rendre l’exercice de l’autorité à l’Empereur qui venait de monter sur le trône. Dans ces moments de troubles, la vie des étrangers était souvent en danger ; puis, dès que les autorités gouvernementales connurent le fait de la découverte des chrétiens, alors qu’elles les croyaient anéantis depuis longtemps, la persécution se ralluma. Les fidèles furent arrêtés et exilés sur tous les points du pays.

    M. Villion fut alors envoyé à Kôbé pour s’occuper de la colonie étrangère établie sur une concession dans cette cité. Il y avait là une église bien humble, mais suffisante pour le petit groupe de fidèles qui s’y réunissaient. Cependant la Providence destinait la croix qui domine ce modeste monument à devenir le signe de ralliement pour les chrétiens japonais exilés dans la région environnante. Ils accoururent de partout, en cachette évidemment, et faisant parfois deux cents lieues à pied, pour recevoir les sacrements.

    Quant aux païens que leurs affaires amenaient dans le quartier, ils évitaient sur la rue de longer l’église tant le signe du salut leur inspirait encore de répulsion. Sous la pression des Puissances, le Japon consentit, en 1873, à rapatrier les fidèles qui avaient survécu à cinq années de souffrances ; mais comme par le fait même il n’accordait pas la liberté religieuse, le Père Villion reçut de son évêque, soucieux de ne pas donner prétexte à une nouvelle persé-cution, l’ordre d’attendre des temps meilleurs pour exercer ouvertement son apostolat auprès des païens. Cette mesure de prudence fut pénible au Père Villion, car il brûlait de zèle et ne rêvait que de souffrir pour le Christ.

    Une famine, qui survint quelque temps après, lui permit de se prodiguer auprès des pauvres malheureux et de baptiser nombre d’enfants in articulo mortis. Sa charité et son dévouement lui gagnèrent bientôt la sympathie de la population ; il en profita pour commencer son œuvre auprès des infidèles. Avec l’aide d’un zélé catéchiste, il donna plusieurs conférences religieuses dans di­verses salles louées ; il organisa à la Mission et dans les familles qui voulaient bien l’accueillir, des réunions où il enseignait notre sainte religion, et ces leçons de catéchisme duraient souvent jusqu’à minuit. En un mot il travailla si bien, qu’avec l’aide de Dieu il réussit un jour à baptiser 82 adultes en même temps. On devine la joie de ce jeune missionnaire, entouré déjà de tant de néophytes et qui préparait au baptême de nombreux catéchumènes.

    En 1878, les premières religieuses de l’Enfant-Jésus de Chauffailles arrivèrent à Kôbé et y commençaient les œuvres de charité et d’éducation qu’elles devaient y fonder, en ouvrant d’abord un orphelinat.

    À Kôbé, tout semblait marcher à souhait lorsqu’en 1879, Monseigneur appelant M. Villion, lui dit en ces termes : « Depuis longtemps, je désire attaquer l’immense ville de « Kyôto qui est comme vous le savez, la citadelle du bouddhisme japonais, accepteriez-vous « d’y aller ? » — « Demain si vous le voulez, répondit le généreux missionnaire... » — « C’est bien, faites vos préparatifs. »

    Il les fit, c’est-à-dire qu’il se munit d’un passeport, ainsi que d’un permis de résidence, pièces qui étaient alors indispensables aux étrangers pour habiter en dehors des Concessions ; puis il se rendit à Kyôto, sous le titre de professeur de langues étrangères, seul camouflage possible pour pénétrer à l’intérieur du pays. Il s’y rendit de nuit, pour ne point attirer l’attention, fendit sa douillette et acheta un chapeau mou, pour mieux donner le change ; mais personne ne s’y trompa. Ses cours furent faits consciencieusement, sous le regard de policiers qui ne toléraient aucune digression sur la question religieuse.

    À vrai dire, les débuts furent très pénibles : pas un chrétien, pas de ressources, et nul moyen d’action. Il ne se découragea cependant pas, profitant de son isolement pour mieux se rapprocher du Maître. Se souvenant que quelques années plus tôt, une statue de la Sainte Vierge, bénite par Pie IX, avait été enterrée sur une colline dominant la ville, dans le but d’obtenir, par l’intervention de Marie, l’introduction d’un missionnaire à Kyôto, il va la reprendre, puisque le but est réalisé, et la transporter dans son oratoire. Pour ne pas laisser la place vide, il attache un petit crucifix à un arbre, et chaque jour vient réciter son bréviaire à cet endroit, d’où l’on aperçoit la ville aux mille pagodes.

    Pour compléter ses études sur le Bouddhisme, il se fait agréer comme élève à la grande pagode de Chion-in, et suit les cours pendant trois ans. Un jour n’entendit-il pas un bonze de ses amis lui dire en riant : « Vous pensez faire des chrétiens ici ? Si j’ai un conseil à  vous « donner, c’est de retourner dans votre pays, car vous ne convertirez jamais personne. »  Ce bonze ne fut pas bon prophète, puisqu’à Kyôto le Père Villion baptisa plus de cinq cents néophytes.

    Quand, après de longues années d’attente, le moment fut jugé propice, il tint des réunions au grand jour et donna des conférences religieuses fort appréciées des Japonais. Dès qu’ils eurent vent de la chose, les bonzes dépéchèrent des jeunes gens qu’ils avaient soudoyés pour troubler ces réunions et faire déguerpir le missionnaire. C’était méconnaître son caractère, car notre zélé confrère tint tête à l’orage, et réussit même à convertir quelques émissaires de l’ennemi.

    Souvent aussi, accompagné d’une fillette de cinq ans, à laquelle il remettait chaque fois deux sous pour sa peine, il va s’installer dans les carrefours et autres lieux fréquentés ; là pendant que la petite tient ouvert un grand catéchisme en images, le prêtre explique les mystères de la sainte religion.

    La lanterne magique eut également son heure de vogue ; pour elle, il loue des salles de théâtre, annonce à grands fracas des conférences religieuses qu’il donne ou fait donner par ses jeunes gens ; ceux-ci n’hésitent pas à faire connaître au public les mobiles de leur conversion. Et c’est ainsi qu’il fit la trouée dans Kyôto et dans les villes environnantes. Entre temps, les Sœurs de l’Enfant-­Jésus de Chauffailles viennent établir un orphelinat à Kyôto, et lui-même réussit à acquérir le magnifique terrain où la Mission Catholique est installée actuellement.

    Son grand rêve fut alors de construire sur cet emplacement une belle église en l’honneur de saint François-Xavier, le premier missionnaire du Japon et de Kyôto. Pour réussir dans cette importance entreprise, c’est de tout cœur qu’il invoqua d’abord le secours de ce grand apôtre, en qui il eut toujours une grande confiance : mais il fait aussi son possible pour  intéresser à son œuvre divers bienfaiteurs. Grâce surtout à la générosité de deux grandes bienfaitrices, il recueillit bientôt une somme à peu près suffisante pour bâtir cette église. Déjà il faisait des plans pour la réaliser, lorsque le Divin Maître demanda à M. Villion de céder le poste de Kyôto à un autre missionnaire, et d’aller fonder une station à Yamaguchi, autre cité illustrée par le séjour et l’apos­tolat de saint François-Xavier.

    Ce changement fut certainement pour M. Villion le plus grand sacrifice de sa vie. Il s’y résigna cependant, mais les premiers mois de son séjour à Yamaguchi lui furent si pénibles qu’il eut une crise de neurasthénie, et à un moment il eut même la tentation de quitter le Japon. Heureusement il alla consulter un de ses vieux amis du Séminaire, M. Evrard, qui était alors missionnaire à Yokohama. Cet excellent ouvrier apostolique rappela à M. Villion que c’était surtout par les sacrifices qu’on travaillait efficacement au salut des âmes, que la volonté de Dieu lui avait été clairement manifestée par l’ordre de son évêque, et que son devoir était de rester à son nouveau poste. Notre confrère se laissa facilement convaincre et repartit pour Yamaguchi.

    De son côté, Mgr Midon, jugeant nécessaire une diversion, lui accorda un petit congé ; il l’envoya se reposer à Hong-kong, à la maison de Béthanie. Quelques mois après, M. Villion rentrait tout rajeuni, et allait reprendre son labeur apostolique à Yamaguchi, capitale de la préfecture civile du même nom. De ce centre d’évangélisation il rayonnait dans toute la province, prêchant partout l’évangile, et installant peu à peu des postes secondaires dans les endroits les plus importants. Il les visitait au moins une fois par mois, soit à pied, soit en pousse-pousse et plus souvent à cheval. A Yamaguchi même, il put acheter un vieux temple shintoïste entouré d’un grand terrain, et fut heureux d’y installer définitivement la Mission. Bientôt il céda encore ce poste à un jeune missionnaire, M. Cettour, et défricheur inlassable dont Dieu bénissait d’ailleurs la confiance et le labeur, il alla établir successivement la Mission Catholique à Hagi, à Tsuwano et à Jifuku, localités situées dans la préfecture civile de Yamaguchi.

    Il y avait près de 40 ans que M. Villion travaillait dans cette région lorsque fut érigé le Vicariat Apostolique de Hiroshima qui fut confié aux Pères Jésuites de la province d’Alle-magne. Cette nouvelle Mission comprend cinq provinces civiles, dont celle de Yamaguchi, qui furent détachées du vaste territoire que compre­nait alors le diocèse d’Osaka.

    Une fois de plus, M. Villion dut céder à d’autres ouvriers apostoliques les derniers postes, qu’après bien des soucis et de longues années de dur labeur, il avait installé matériellement d’une façon convenable, et où il avait réussi à former d’intéressantes chrétientés. Le sacrifice coûta beaucoup à M. Villion, car il avait alors 83 ans, âge où l’on n’aime guère changer d’ha-bi­tudes, et où il semble difficile d’aller commencer ailleurs la tâche de défricheur. Mais ce zélé missionnaire n’aspirait pas à la retraite. Il disait au contraire qu’il avait bien le temps de se reposer en paradis, et qu’il voulait travailler tant que le Bon Dieu lui donnerait des forces.

    Après un court séjour à la Procure de Kôbé pour se remettre de ses émotions, ce vétéran de l’apostolat demanda donc à son Evêque de le renvoyer dans la brousse. Et quand le poste de Nara devint vacant, il s’offrit à aller en prendre la charge. Mgr Castanier hésita du fait qu’à Nara tout était à fonder, et aussi parce que la Mission Catholique n’y était installée que provisoirement dans une pauvre maison louée. Mais M. Villion insista tellement que Son Excellence finit par lui donner satisfaction. Heureux comme un jeune missionnaire qui vient de recevoir sa destination,, M. Villion fit une dernière fois ses malles et partit pour Nara.

    Dès son arrivée dans ce nouveau poste, il se remit au travail avec une telle ardeur qu’après six mois il avait infusé une nouvelle vie à cette chrétienté ; il s’occupait en même temps de l’évangélisation des païens. D’abord, ce bon vieux prêchait un peu comme Saint François d’Assise, en faisant chaque jour une promenade dans sa chère ville de Nara. Marchant lentement, en s’appuyant sur son bâton, toujours gai et plein de zèle, ayant un mot aimable pour tout le monde, des tracts religieux dans une poche pour distribuer aux adultes de bonne volonté, et des gâteaux dans l’autre pour les enfants qu’il a toujours aimés, il eut vite gagné la sympathie des habitants. Au bout d’un an, il était même en excellentes relations avec le préfet et avec toutes les autorités locales, ce qui facilitait beaucoup son œuvre.

    Le bon Dieu lui envoya un excellent catéchiste, très zélé, bon orateur et bien dévoué. Aidé de ce précieux auxiliaire, M. Villion allait une ou deux fois par semaine au parc de Nara, et choisissait un endroit où affluaient les visiteurs. Là se servant d’un grand catéchisme en images qui ne l’avait pas quitté depuis plus d’un demi-siècle, il expliquait les principales vérités chrétiennes aux auditeurs qui se groupaient vite autour de lui. Ensuite son catéchiste le remplaçait pour donner une courte mais intéressante conférence religieuse ; c’est ainsi qu’ils prêchaient à tour de rôle et cela durait parfois plusieurs heures.

    Souvent il loua la grande salle de réunion de Nara pour y prêcher l’Evangile. Il attirait les auditeurs avec de la musique ou du cinéma, et atteignait son but en faisant donner ensuite des conférences religieuses par des orateurs réputés. Comme souvenir, il donnait à chaque auditeur un tract religieux.

    Quelques semaines avant sa mort, il eut la consolation de faire donner, pendant trois jours dans cette salle, le film des 26 Martyrs en le faisant accompagner d’explications sur la doctrine qui avait inspiré ces héros catholiques et Japonais. Ce film patroné par les plus hautes autorités du Japon et de Nara, attira plus de 5.000 personnes. Ce fut un vrai succès qui causa une vive joie à cet infatigable prédicateur de l’Evangile.

    En arrivant à Nara, M. Villion avait formé un projet : celui d’installer définitivement la Mission Catholique dans cette grande ville. Il y travailla avec une entière confiance en Dieu et une énergie inlassable. Pendant plusieurs années ses efforts semblèrent vains, mais tout à coup le secours providentiel attendu arriva de Rome. Le Saint-Père lui-même prouva sa sympathie à ce vaillant missionnaire en lui envoyant un don de 20.000 yen pour l’aider à installer définitivement la Mission Catholique à Nara. Lorsque son Evêque lui annonça cette bonne nouvelle, le pauvre Père Villion faillit en mourir de joie. Quelques temps après, un beau terrain, très bien situé, était acheté à Nara. M. Villion était aux anges, d’autant plus que Mgr d’Osaka avait fait dresser rapidement le plan des bâtisses qui devaient bientôt être réalisées en cet endroit. Notre confrère pouvait chanter le « Nunc dimittis ». Son dernier rêve était réalisé.

    Le 27 mars 1932, fête de Pâques, M. Villion entendit les confessions, fit le sermon, célébra le Saint-Sacrifice, et après son action de grâces, il se rendit même à la salle de réunion pour dire à ses chers chrétiens combien il était heureux de les voir venus si nombreux accomplir leur devoir pascal.

    Une fois tout le monde rentré, les douces joies de la journée calmées, il se sentit fatigué. Le soir il avait même un peu de fièvre, mais rien de grave ; le lendemain il put encore célébrer la Sainte Messe. Le jour suivant il télégraphia à l’évêché pour demander à un confrère de venir le voir. M. Mercier s’empressa de faire une visite à notre cher doyen ; il le trouva un peu grippé, mais il n’y avait encore rien d’inquiétant. M. Villion remercia ce jeune confrère de sa bonne visite et le renvoya à Osaka en lui disant qu’on pouvait être tranquille à son sujet, car il espérait bien que quelques jours de repos lui suffiraient pour se rétablir.

    Le mercredi, le cas s’aggravant, il résolut de partir pour Osaka dès le lendemain. Lorsqu’il se sentait sérieusement indisposé, il avait en effet l’habitude de venir vite à la Procure ou à l’Evêché. Il disait qu’un changement d’air lui faisait du bien, il craignait aussi de mourir seul. Le 1er avril, il arriva à l’Evêché vers 10 heures du matin, avec son médecin et deux chrétiens qui avaient jugé prudent de l’accompagner. Il était temps car le Père était au bout de ses forces. N’aimant pas à se reposer sur un lit, il demanda à ce qu’on étendit pour lui un matelas japonais (futon) sur les nattes de la salle de réunion des chrétiens. C’est là qu’il se coucha pour ne plus se relever.

    Il reposa tranquillement jusqu’à midi, prit alors un peu de bouillon et une bouchée de flan, puis il s’étendit de nouveau en disant qu’il n’avait besoin que d’une chose : se reposer. Vers deux heures de l’après-midi, ceux qui le veillaient remarquèrent un changement inquiétant dans son état. Le docteur, averti aussitôt, examina le malade et déclara nettement que la fin approchait. En l’absence de Monseigneur, qui avait dû aller à Tôkyo pour une réunion des Supérieurs des Missions du Japon, M. Birraux, curé de la cathédrale, administra alors les derniers sacrements au cher Père et lui donna l’indulgence plénière à l’article de la mort. Le même jour, vers les cinq heures et demie du soir, sans secousse et sans souffrances, le Père Villion rendait le dernier soupir pendant que les confrères présent récitaient les prières des agonisants. Les funérailles présidées par Son Exc. Mgr Castanier, Evêque d’Osaka, eurent lieu le mardi 5 avril ; elles furent magnifiques. Personnages officiels, prêtres, religieux, chrétiens et païens vinrent en grand nombre donner à ce saint prêtre et à ce vaillant mission-naire, avec le secours de leurs prières, l’hommage de leur profonde estime, de leur sincère admiration et de leur vive reconnaissance.

    En attendant la résurrection glorieuse, les restes mortels de M. Villion reposent au cime-tière d’Abeno, à Osaka. Mais le Divin Maître a dû faire un accueil particulièrement bienveillant à l’âme de celui qui avait tout quitté pour le suivre, et qui est mort sur la brèche, après avoir consacré ses 66 ans de Mission à travailler de tout cœur pour l’avènement de son règne au Japon.

    Les confrères d’Osaka garderont religieusement le souvenir de M. Villion, car pour eux il restera toujours un modèle de fidélité à sa vocation, d’attachement à sa Mission, d’absolue confiance en Dieu, de travailleur inlassable, et aussi de zèle ardent et du plus généreux dévouement pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes.

     

    • Numéro : 908
    • Pays : Japon
    • Année : 1866