Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Eugène VILLENEUVE (1877-1932)

Add this

     

    À une demi-lieue de l’église de Saint-Sernin-sur-Rance, une ferme isolée, « le Roc », s’adosse au flanc d’une haute colline dominant le village. C’est dans cette humble maison que naquit, le 12 octobre 1877, celui qui plus tard, dans l’intimité aimait à  se dire « Tchousepou del Boun Dious » (le petit Joseph du bon Dieu), et dont nous allons essayer d’esquisser la biographie.

     

    Joseph était le quatrième de huit enfants, dont deux sont encore en vie : Emile, missionnaire à Moukden, et Auguste, héritier du « Roc », heureux père lui aussi de huit enfants, cultivant un sol assez ingrat, mais suffisant pour faire vivre la famille, comme du temps des parents, qui en avaient fait une ferme modèle.

     

    Du côté paternel, on comptait trois tantes religieuses, missionnaires à Dakar et au Gabon ; et du côté de la mère, neuf prêtres, dont quatre actuellement vivants, et quatre religieuses. Y a-t-il beaucoup de lignées chrétiennes semblables à celle-là ? La mère, vraie femme forte de l’Evangile, était pour ainsi dire l’âme de la maison ; c’est elle qui suscita les vocations d’Emile et de Joseph en les envoyant, au prix de bien des privations, au petit Séminaire de Belmont, et plus tard les donna tous deux généreusement à Dieu pour l’apostolat lointain.

     

    Mais avant d’entrer à Belmont, Joseph fut d’abord berger, puis travailla à la ferme paternelle, de telle sorte qu’il fréquenta très irrégulièrement l’école primaire. C’est donc en toute vérité que plus tard, en Mission, pour stimuler ses ouailles à travailler, il pouvait leur dire : « Voyez mes mains ; avant de tracer sur vous les signes de la bénédiction, elles ont tenu la pioche et conduit la charrue. »

     

    En 1890, Emile entrait au Séminaire des Missions-Étrangères, et Joseph le remplaçait au petit Séminaire. Par son intelligence très vive, son ardeur au travail, il se classa bien vite parmi les premiers élèves et s’y maintint durant les trois années passées dans cette maison.

     

    Pendant qu’Emile faisait son service militaire, Joseph lui fit part de son intention d’entrer, lui aussi, dans la milice apostolique. Le bon Père Delpech, alors Supérieur du Séminaire des M.-E., averti de la situation de famille des deux frères, se chargea de payer la pension de Joseph chez les Pères de Notre-Dame de Sion, à Issy. Et, à partir de ce jour, les parents donnèrent volontiers leurs deux enfants au service des Missions.

     

    Deux ans après, juste au montent où Emile missionnaire s’embarquait pour la Mandchourie, Joseph entrait comme aspirant au Séminaire de la rue du Bac : Uno avulso, non deficit alter. Là sa forte constitution, sa voix magnifique, son activité exubérante, sont talent d’adaptation lui valurent d’occuper certaines charges parmi les aspirants, et pendant son année de caserne, de faire beaucoup de bien aux soldats, sans que sa piété ardente ni ses études cri souffrissent le moins du monde.

     

    Le 24 juin 1900, Joseph Villeneuve ordonné prêtre partait bientôt en Mission et arrivait à Saïgon le 5 septembre, pendant que son frère Emile aux prises avec les Boxers en Mandchourie, se réfugiait en Corée.

     

    Monseigneur Mossard plaça d’abord son nouveau missionnaire comme vicaire à la cathédrale, puis, en décembre, il l’envoya à Pinang apprendre la langue tamoule et se former à l’apostolat des Indiens. En octobre 1901, en plus de son ministère à la cathédrale, il s’occupa donc à Saïgon des Indiens établis en Cochinchine. Il parlait admirablement le tamoul.

     

    Fin 1902, nous le retrouvons à 30 kilomètres de Saïgon, aidant M. Poinat, ce qui ne l’empêche pas d’aller toutes les semaines en bicyclette, par n’importe quel temps, catéchiser et administrer ses Indiens à Saïgon.

     

    Cinq ans de travaux ininterrompus, ont déjà altéré sa robuste santé ; aussi un séjour à Hong-kong lui est-il imposé. Quelques mois de repos le rétablissent, et en avril 1905, la cathédrale et ses Indiens profitent à nouveau de son zèle. Puis, en 1907, il est nommé professeur de 3e au Séminaire, et sans jamais abandonner son ministère auprès des Indiens, il catéchise et confesse les élèves du pensionnat des Sœurs de Saint-Paul de Chartres. Il trouve encore le moyen de tenir la comptabilité du maître-bottier du IIe Régiment d’Infanterie Coloniale ! Ses récréations, il les passe devant le Saint-Sacrement à faire ses exercices de piété, et à préparer les « fervorini » que souvent il fait entendre en la chapelle du Carmel aux membres du Tiers-Ordre, dont lui-même fait partie. Le mercredi, jour de congé au Séminaire, enfourchant sa bicyclette, il va surprendre les confrères placés aux environs de Saïgon. Il les paye de leur hospitalité en déroulant son inépuisable répertoire de chants, que module sa voix chaude, douce, forte, vibrante à vo­lonté. Cette vie dure ainsi trois ans.

     

    Un mouvement de conversions se déclare dans le district de Mytho ; six ou sept chrétientés sont en formation sur les rives du Mékong. M. Villeneuve est envoyé dans ces parages. En très peu de temps tout le monde connaît le « Cha Vinh » (son nom annamite) qui s’habille, mange, loge, parle et vit comme les plus pauvres gens. Il donne tout ce qu’il a, va, quand il n’a plus rien, quêter auprès des riches qui ne peuvent  résister à son éloquence persuasive. Il achète des terres, acquiert des concessions, crée des revenus pour toutes ses chrétientés. Ses néophytes sont ravis, les catéchumènes s’empressent d’apprendre la doctrine, les païens sont en admiration devant tant de dévouement. Le diable seul n’est pas content : il suggère à certains chefs de village l’idée de dénoncer aux autorités annamites et françaises ce missionnaire qui, si on n’y prend garde, va révolutionner tout le pays. N’empêche que son influence et sa renommée s’étendent de plus en plus, à tel point qu’actuellement encore, c’est-à-dire après plus de vingt ans, les gens du pays qui l’ont connu en parlent avec les larmes aux yeux et une admiration toujours aussi vivace.

     

    Tout est en train, aussi bien organisé que possible, et, en janvier 1912, notre apôtre est remis au service des Indiens et de la cathédrale de Saïgon. Notre missionnaire se plaint de ce que les Supérieurs ne lui donnent jamais le temps de parfaire ce qu’il a entrepris... Il était pourtant déjà bien fatigué ! Toute l’année 1912 il souffre de fortes varices et de nombreuses attaques de dysenterie, qui le forcent à un retour en France. Là, guéri de sa dysenterie, opéré de ses varices, il se rend à Lisieux pour remercier sa sainte préférée, rappeler à la vénérable prieure du Carmel, sœur de la petite Thérèse de l’Enfant-Jésus, qu’elle avait bien voulu, à son départ en Mission, l’associer à ses prières et sacrifices personnels et la supplier de vouloir bien continuer.

     

    Au moment où il compte s’embarquer, août 1914, la guerre éclate ! Le recrutement de Montpellier, vers lequel l’a dirigé sa feuille de mobilisation, ne veut de lui à aucun prix, à cause de la mauvaise cicatrisation de ses varices opérées, et il nous revient à Saïgon en septembre.

     

    M. Poinat, son ancien mentor, atteint d’artério-sclérose, lui passe son vaste district de Thudaumot. Aidé d’un prêtre indigène, il va s’occuper de l’administration de six chrétientés et de huit centres de plantations d’hévéas, où travaillent des milliers de coolies, parmi lesquels sont noyés des centaines de catholiques, venus de toute l’Indochine. Malgré l’humanité avec laquelle les planteurs traitent leur personnel, on ne peut guère se faire une idée, si on ne l’a pas vue, de la triste situation de ces pauvres gens.

     

    M. Villeneuve, comme d’ailleurs tous les prêtres qui ont à s’occuper de ces malheureux, va les visiter, les consoler, administrer les sacrements aux catholiques, écouter leurs desiderata ou récriminations, transmettre aux chefs leurs doléances, quand elles sont motivées, et cela après des courses en bicyclette de plus de cent kilomètres parfois.

     

    Son ministère auprès des coolies catholiques ne peut avoir lieu que pendant la nuit, les exigences du service les obligeant à travailler toute la journée. Baptêmes, confessions, assistance à la messe, communions, prédication ne peuvent avoir lieu que de 8 heures du soir à 4 heures du matin, et cela dans des locaux misérables, ouverts à tous les vents. Le prêtre n’a pas un coin pour se reposer, ni le temps non plus, puisqu’à 4 heures, les coolies doivent partir pour le travail et le prêtre reprendre ses occupations dans, d’autres paroisses. Cela donne un faible aperçu de la fatigue de ce ministère et pour les coolies et pour le prêtre.

     

    L’action du missionnaire se fait sentir très vite dans toutes les plantations du district, à tel point que, quand il y a des contestations entre planteurs et employés, chrétiens et païens, les uns aussi bien que les autres, ont recours à M. Villeneuve, et tout s’arrange.

     

    Des écoles sont bâties, des religieuses y sont appelées, des catéchistes sont placés aux endroits où le prêtre ne peut pas se rendre souvent, pour l’instruction des catéchumènes et des néophytes. Cinq à six centres de plantations, situés très loin, dans la région des sauvages, sont évangélisés autant que faire se peut.

     

    Pas un malade ne lui échappe. Un jour, il trouve sur son chemin un malheureux pris par la malaria et, à bout de forces, couché dans un fossé sous une touffe de bambous. Il le prend sur son dos et parcourt ainsi plusieurs kilomètres, pour remettre son malade entre les mains de-s Sœurs de l’hôpital. Cet hôpital de Thudaumot, comme il l’aimait ! C’était son parterre de… fleurs, où il allait, quand il avait un moment, respirer le parfum de la souffrance et de la résignation. Tout ce qu’il pouvait mettre de côté, il le donnait à l’hôpital.

     

    Quant à lui-même, il s’ignorait. Aucun obstacle ne l’arrêtait quand il s’agissait de remettre une âme en grâce avec Dieu, ou de soulager quelque infortune. Zélé jusqu’à l’imprudence, malgré les avertissements de la Providence, il mangeait n’importe quoi, n’importe quand, plutôt en petite quantité, jeûnant plusieurs fois la semaine, ne buvant que du thé annamite. Et son corps obéissait fidèlement à son âme.

     

    Mais le montent approchait où la nature allait reprendre brutalement ses droits. Un jour, après avoir fait une centaine de kilomètres sur son « vieux clou » (comme il disait ), et passé la nuit à administrer les sacrements dans une plantation, il rejoignait en plein midi une de ses petites chrétientés, lorsque, les forces venant à lui manquer, il roula dans le fossé de la route forestière qu’il suivait. Il ne put se relever qu’avec l’aide du catéchiste de la chrétienté dans laquelle il se rendait, et que des passants avaient appelé en toute hâte.

     

    À partir de ce jour, notre confrère éprouva des accès très fréquents de fièvre paludéenne ; et, malgré cela, il continuait à s’occuper de tout dans son district, comme auparavant. Que de fois policiers et gendarmes ne pouvant régler certaines affaires, l’appelèrent à leur secours et, toujours par son influence, la paix était rétablie. Pendant les années de guerre, des fauteurs de désordre voyant que, dans les deux provinces de Bienhoa et de Thudaumot, ils ne pouvaient arriver à soulever le peuple toujours protégé par M. Villeneuve, mirent sa tête à prix : 100 piastres, forte somme bien capable de tenter quelque mécontent ; mais, peu soucieux de prendre la moindre précaution, l’ardent apôtre ne fut jamais frappé, et il ne lui arriva rien de fâcheux du fait de la vengeance ou de la haine.

     

    Parfois il s’indignait fort contre les abus et les scandales, mais au confessionnal, il était pour les pécheurs d’une miséricorde et d’une bonté toute paternelle et sacerdotale.

     

    Nous arrivons en 1921 ; sept ans d’une vie toute apostolique avaient déjà bien ébranlé sa forte constitution. Un jour, célébrant la messe dans une pauvre église dont les tuiles brisées laissent passer les rayons d’un soleil brûlant qui viennent frapper la nuque du prêtre il ressent une très forte fièvre avec des troubles persistants de la vue. Malgré sa répugnance, on le fait entrer à la clinique du docteur Angier. La fièvre tombe, mais, à certains signes, le docteur croit discerner chez son malade les pronostics d’une paralysie prochaine. On espère cependant qu’un séjour à Dalat pourra conjurer ce malheur. M. Villeneuve se rend à cette station d’altitude, d’où il redescend un mois après sans aucun changement dans son état. Il ne reste plus qu’une chance de le sauver par un retour en France. La Faculté, ses confrères l’y encouragent, Monseigneur même lui en donne l’ordre. A tous il fait la même réponse : « C’est « inutile, je ne guérirai pas. On pourrait bien me céder quelques pieds de cette terre de « Cochinchine que j’ai tant remuée, pour laisser mes os y reposer en paix. » Son confesseur parle et lui dit que c’est la volonté de Dieu ; l’esprit de foi fait s’incliner l’athlète vaincu. Il obéira.

     

    Ses affaires mises en ordre, ses préparatifs terminés, notre missionnaire s’embarque, la mort dans l’âme, avec la conviction qu’il ne reverra plus sa chère Mission. Novembre, décembre 1921 et janvier 1922 se passent dans une clinique de Bellevue, où les Supérieurs de Paris l’ont mis entre les mains d’un spécialiste qui lui prodigue ses soins pour une névrite. Fin janvier, aucune amélioration n’ayant été obtenue, le malade arrive à Montbeton avec la ferme résolution de ne plus rien tenter pour sa guérison et de se mettre uniquement entre les mains du bon Dieu. Cependant, sur un conseil ami de demander un miracle, il va à Lourdes, passe une nuit entière devant la grotte, à genoux, les bras en croix presque tout le temps. La Sainte- Vierge le laisse rentrer au sanatorium aussi malade qu’au départ. Mais notre confrère était content : il avait obéi et employé tous les moyens en son pouvoir pour être guéri : il pouvait, eu toute conscience, se résigner à souffrir tout ce que le bon Dieu voudrait, et à mourir quand le divin Maître l’appellerait. C’est dans ces dispositions que le 8 juin 1922, après les derniers adieux à sa famille, à sa vieille maman, il se réfugie en Dieu et rédige son testament qui révèle la beauté de son âme et sa pleine conformité à la volonté divine.

     

    Au sanatorium, il édifie tout le monde par son empressement à rendre service à deux confrères paralysés. Il va même aider les domestiques au jardin, ou entretenir les pelouses du parc. Il dit la messe jusqu’en 1924. Mais ensuite, pris d scrupules, il a peur de ne pouvoir articuler comme il faut les paroles de la consécration, et n’ose plus monter au saint autel ; mais il se rappelle que le « petit Joseph du bon Dieu » a été jadis enfant de chœur, et tous les jours il sert 2, 3, 4 et même quelquefois 5 messes ; puis il remonte dans sa chambre, sans prendre part au déjeuner, restant encore en colloque avec le divin Maître qu’il a reçu en communion à la première messe servie.

     

    Laissons maintenant la parole à M. Roucoules, son compatriote et infirmier : « Au début « de son séjour au sanatorium, il fut possible à M. Villeneuve de se suffire à lui-même, mais « son état s’aggrava, le tremblement nerveux s’accentua et il devint évident que le malade « n’était pas atteint d’une simple névrite, mais de paralysie agitante progressive, ou maladie « de Parkinson.

     

    « À partir de 1929, il lui fut difficile de manger seul, le tremblement des mains « l’empêchant de porter les aliments jusqu’à sa bouche. Bientôt même il fut réduit à une « complète impuissance ; ses jambes seules lui rendaient de temps à autre quelque service : il « en profitait pour se traîner à la chapelle. Son intelligence cependant se maintint intacte, et il « garda jusqu’au bout sa connaissance et une parfaite lucidité d’esprit. Sa résignation était « admirable ; jamais une observation, jamais une plainte ; qu’on le tourne à droite ou à « gauche, il était toujours satisfait. Il acceptait en effet le calice que le bon Dieu lui avait « préparé et il voulait le boire jusqu’à la dernière goutte !

     

    « À la fin du mois d’août 1932, se déclara chez notre pauvre infirme une infection « intestinale avec fièvre que, malgré tous les soins, on ne put enrayer. Je lui proposais alors de « recevoir l’extrême-onction : il fit un signe d’acquiescement, reçut le sacrement des « mourants le 1er septembre, et le 4, à 4 heures du matin, il rendit sa belle âme à Dieu sans « secousse comme un enfant qui s’endort dans les bras de son Père bien-aimé.

     

    « J’ai la douce conviction que le mourant est allé tout droit au ciel, car il avait fait son « purgatoire sur la terre... Pendant dix ans, Jésus l’avait associé à sa Croix et Il l’a « certainement reçu là-Haut les bras ouverts pour l’associer à son triomphe. »

     

    Quelques jours après la triste nouvelle du décès de notre regretté confrère, un service solennel fut célébré par Son Excellence Mgr Dumortier à la cathédrale de Saïgon, pour le repos de l’âme du vénéré défunt. La foule venue assister à cette cérémonie funèbre, puis les nombreuses Messes souscrites par les chrétiens, sans compter les innombrables communions faites à son intention, ont montré éloquemment combien, chez tous en Cochinchine, est resté vivant le souvenir du cher M. Joseph Villeneuve.

     

    Sa vie intense de labeur ininterrompu et de souffrances géné­reusement acceptées a produit, partout où il a passé ici-bas, des fruits abondants de grâces et de bénédictions à ceux qui l’ont approché, et lui a obtenu pour lui-même une couronne immortelle de gloire dans l’éternelle félicité.

     

     

     

    • Numéro : 2520
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1900