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Albert VIGNAUD (1901-1963)

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    Albert VIGNAUD est né le 20 décembre 1901 à Paris, dans la paroisse Saint-Laurent. Il fait ses études primaires d’abord à l’école communale d’Ablis, puis à celle de Bièvres, où il les termine. C’est alors la première guerre mondiale, et le manque de moyens de communication enlève à Albert tout espoir de continuer ses études dans une école professionnelle.

     

    La paroisse de Bièvres est à ce moment prise en charge par les Pères des Missions Etrangères, qui résident au séminaire de Bel-Air, alors occupé par l’armée. Le P. PARMENTIER remarque cet adolescent à l’esprit ouvert, toujours heureux de servir la messe ; il accepte de lui donner des cours de latin. Et c’est ainsi que tout en restant dans sa famille le jeune Albert peut s’initier aux études secondaires. Il y réussit assez bien, puisque, en 1919, au moment de la réouverture du séminaire de Bel-Air, il y est admis sans avoir eu à passer par la formation du petit séminaire. Et même, au bout de trois ans, il est envoyé à Rome pour achever ses études théologiques. Le 27 septembre 1925, il est ordonné prêtre et reçoit son affectation pour la mission de Hanoï. Et c’est en revenant de Lourdes, où il est allé confier son nouvel apostolat a la Vierge, qu’il a, en gare de Poitiers, les deux jambes broyées par le train. Nullement découragé par ce tragique accident, il espère bien pouvoir encore rendre service aux Missions, dès qu’il sera pourvu de jambes artificielles. En attendant il garde toute sa sérénité et ne manque jamais l’occasion de vous lancer cette boutade : « Si vous voyagez, passez donc par Poitiers ; ça raccourcit ! » En 1927, il se sent suffisamment sûr de lui, et il peut sans encombre rejoindre sa mission.

     

    En 1928, après s’être initié à la langue vietnamienne, il est nommé professeur au petit séminaire de Hoàng Nguyên, de la « Source Jaune ». Telle sera sa fonction officielle pendant les onze années qu’il passera au Tonkin. Mais ce qui le rendra célèbre dans toute la Société, c’est beaucoup moins son séjour au séminaire que l’emploi du temps de ses vacances. Faisant de nécessité vertu, il devient, avec ses deux jambes de bois et ses deux cannes, un voyageur infatigable qu’aucune excursion ne rebute, et qui ne s’arrête que lorsque son appareil est « en dérangement ».

     

    Pour les vacances, il est le premier à quitter le séminaire et le dernier à y rentrer. Sa première halte, c’est la Procure de Hanoï, et, dès qu’il y est arrivé, tout le monde s’en aperçoit, car, de la terrasse supérieure au rez-de-chaussée, toute la maison résonne de sa forte voix de basse ; il n’y reste pourtant pas confiné : chaque jour une promenade en pousse-pousse lui permet d’aller saluer l’un ou d’autre des confrères de la ville. Si un jeune missionnaire arrive alors pour la première fois à Hanoï, il est assuré d’avoir un excellent guide pour visiter les sites les plus pittoresques de la capitale. Puis arrive le moment des voyages. Il y a d’abord ceux qui sont entrepris pour connaître l’Indochine française : en 1930, c’est la visite de cette Suisse tonkinoise qu’est la mission de Hung-Hoa ; en janvier 1931, il monte au Chau Laos, au moins jusqu’au terminus de la route carrossable ; en juin, il est à Hué ; en 1935 il parvient jusqu’à Vientiane, capitale administrative du Laos, qui va devenir le centre d’une nouvelle mission confiée aux Oblats de Marie ; en 1936, il escalade les Hauts-Plateaux du Kontum. Mais là ne se limitent pas ses pérégrinations ; il en élargit le rayonnement. Après avoir visité les Philippines, il part, en 1932, en compagnie du P. VILLEBONNET, pour un long voyage jusqu’à Penang, aux portes de la Birmanie ; c’est un voyage par voie de terre, qu’il fait à petites journées, ce qui lui permet de connaître tout le Vietnam, le Laos, le Siam, la Malaisie. En 1933, il va faire sa retraite à Hongkong et visite la mission de Swatow. En 1934, il s’embarque pour le Japon et de là s’en va par avion jusqu’en Mandchourie et en Corée. En 1936 il va admirer les merveilles de Pékin et revient par Pakhoi. En 1937 il se rend à Nanning, puis prend l’avion pour aller de Hanoï à Canton ; de là il gagne Hankow par chemin de fer, remonte en vapeur le Yang-tse-Kiang jusqu’à Chungking, puis file en automobile jusqu’à Chengtu. Au début d’août il regagne Hanoï par avion, en s’arrêtant au Yunnan ; l’avion chinois qui l’a déposé à Kunming s’écrase le lendemain en rentrant à Chengtu ; mais lui, il est à son poste pour la rentrée du petit séminaire.

     

    En 1938, ses jambes sont fatiguées de le porter ; en novembre l’une d’elles se dévisse et il tombe de tout son long ; c’est le repos forcé à l’hôpital. En juin 1939, il prend son congé régulier en France ; il a bien songé un moment à rentrer par petites étapes ; mais des ennuis mécaniques lui conseillent la prudence et il prend un courrier direct ; le 13 juillet, il est à Paris et peut enfin remplacer ses vieilles jambes. Bientôt c’est de nouveau la guerre, et, le 1er octobre, le Père est au petit séminaire de Beaupréau, où il remplace des professeurs mobilisés. En 1941, on lui rend sa liberté ; mais il ne peut songer à regagner le Tonkin. Alors il cherche une aumônerie ; l’institution Monanges de Clermont-Ferrand l’accueille avec joie et les élèves l’adoptent très vite comme aumônier.

     

    En 1943, les Allemands viennent occuper l’institution. Le Père est là, s’efforçant de sauver tout ce qu’il est possible de sauver. « Verbotten » répète-t-il inlassablement à tout soldat allemand qui semble disposé à s’installer n’importe où. Lorsqu’il faut finalement déménager dans les plus brefs délais, il encourage et rassure. Le 10 juin de la même année, deux élèves et une maîtresse sont arrêtées et internées ; courageusement il tente une démarche risquée auprès de la Gestapo, hélas ! sans succès. Monanges essaie alors de vivre en pièces détachées ; il se fait tout à tous et s’installe à Ceyrat où se trouve avec les internes, le groupe le plus important. Clermont est bombardé ; la sirène hurle dans la nuit ; on frappe à la porte de l’aumônier qui paraît n’avoir rien entendu ; « Un instant, répond-il de sa voix puissante, je prends mes jambes ». Les pauvres jambes ! Et cependant que de pas, que de kilomètres parcourus en une semaine, par tous les temps. Il était presque devenu un personnage de légende, ce prêtre au bon sourire, qui parcourait en tous sens les rues de la ville ; les Allemands eux-mêmes claquaient du talon et le saluaient militairement au hasard de leurs rencontres.

     

    En 1944, avec la libération, c’est le retour à Monanges. Il assure la messe quotidienne aux sœurs et l’instruction religieuse aux jeunes filles du collège ; les séances sont de plus en plus longues au confessionnal. Il trouve le moyen d’enrichir chaque jour ses connaissances, et les élèves sont souvent étonnées de l’étendue de sa culture. Les plus grandes l’interrogent sur les sujets les plus divers, allant du dernier film sorti au problème de la traite des blanches ou à celui de la peine de mort. Mais il aime par-dessus tout à rappeler ses souvenirs du Vietnam ; il se transforme alors et raconte inlassablement sa vie de missionnaire. Sa voix puissante résonne au loin et, du bout de la rue, par les fenêtres ouvertes les voisins peuvent, à la belle saison, suivre aisément ses cours. Sa grande bonté répugnait à la punition et c’est précisément cette bonté qui a le plus frappé ses nombreuses élèves. Les religieuses de la communauté appréciaient aussi son extrême discrétion.

     

    Son lourd travail d’aumônier ne l’empêchait pas de rendre service à ses confrères de la paroisse Saint-Joseph et des autres paroisses. Et souvent à ses confessions de Monanges succédaient celles de bien d’autres fidèles. Chaque année il prenait part comme examinateur et correcteur aux examens diocésains d’instruction religieuse. Toujours prêt à rendre service, on le trouvait souvent alors portant sur le dos une sacoche débordante de copies. Toujours content de tout, plaisantant lui-même sur son infirmité et ses inséparables cannes, il aura certainement formulé bien peu de réclamations dans sa vie !

     

    Comme à Hanoï, ses vacances sont bien employées. Il occupe une chambre meublée en ville et ne s’y sent guère chez lui. Aussi profite-t -il des moindres vacances pour aller faire un tour ; on le signale ici ou là, un peu dans toutes les directions. Il fait de fréquents séjours à la rue du Bac ; on est sûr de le rencontrer à la retraite commune qui a lieu tous les deux ans à Bièvres. Il reste au séminaire un peu plus longtemps que les autres, car il tient à connaître tons les changements survenus à Bièvres et à revoir les anciens de sont temps. Chaque après-midi, la musette en bandoulière, il descend à pied jusqu’au bourg, puis revient de la même façon dans la soirée, à moins que des âmes compatissantes, voire des gendarmes, ne le ramènent en voiture jusqu’au séminaire. En 1961, il demande à un confrère de le conduire, par des chemins autrefois familiers, jusqu’à Ablis, et là il s’émeut un peu en évoquant quelques-uns de ses souvenirs d’enfance.

     

    Presque chaque année, il se rend à Herne-bay, en Angleterre, dans une maison amie ; il y a conquis l’estime des gens du pays et les fidèles aiment à assister à sa messe. Au début d’août 1963, il s’y rend comme d’habitude ; il y refait ses promenades coutumières et voici que le 8 août arrive la crise fatale que rien n’a laissé prévoir. Quelque chose le brûle soudain à la poitrine, une artère s’est rompue, le foudroyant net. Le mardi soir, sa dépouille mortelle est transportée à l’église, et le mercredi, les Anglais lui font des obsèques solennelles ; il y a messe chantée avec diacre et sous-diacre. Le corps est ensuite ramené en France ; il est inhumé dans le cimetière du séminaire de Bièvres, le samedi 17 août, en présence de nombreux confrères, des religieuses des Missions Etrangères dont sa sœur, et de plusieurs personnes de Bièvres.

     

    • Numéro : 3340
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1927