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Jules VIEU (1867-1894)

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    M. Elie-Félicien Vieu naquit à la Souque d’Anglès (diocèse d’Albi), d’une de ces vieilles familles, où la foi est encore regardée comme le bien le plus précieux. Après avoir fait de fortes études au petit séminaire de Lavaur, dont il gardait toujours le souvenir vivant, il entra comme laïque au Séminaire des Missions-Étrangères le 3 décembre 1887. Le 28 septembre 1891, il reçut sa destination pour le Tonkin méridional, et partit le 9 décembre suivant. Le 22 janvier 1892, il arrivait à Xa-doai, chef-lieu de la Mission. Deux mois après il fut envoyé à Van-loc, résidence principale du district du Ngan-ca. C’est là qu’il inaugura son apostolat sous la direction de son aîné et com­patriote, M. Pauthe. Au départ de M. Pauthe pour la mission du Laos, N. Vieu resta seul chargé du district du Ngan-ca. Plein de confiance en Dieu, il accepta avec joie le surcroît de travail demandé. Il ne tarda pas à donner des preuves de sa prudence dans une affaire très délicate qu’il eut à démêler, et qu’il régla à la satisfaction de tous.

    Bien que doué d’une constitution robuste et placé dans un poste an apparence très sain, notre cher confrère fut fort éprouvé par la fièvre. Il supporta la maladie avec un courage et une patience vrai­ment apostoliques, n’abandonnant l’étude de la langue et le travail réclamé par son district que lorsque la fièvre l’obligeait à s’étendre sur sa pauvre natte.

    Le peu de temps qu’il passa dans le district du Ngan-ca lui avait suffi pour gagner l’estime et l’affection des chrétiens : ils comptaient sur lui pour les tirer d’embarras dans les circonstances difficiles.

    Le 11 octobre 1892, écrit Mgr Pineau, je l’envoyai remplacer au Laos M. Pauthe que je rappelai à Xa-doai, comme procureur de la Mission. La nouvelle de sa destination le remplit de joie. Il était heureux en effet de se consacrer au salut des âmes dans cette partie de la Mission, où les tristesses et les souffrances sont le pain quoti­dien du missionnaire. Il m’écrivait à cette occasion : « Je m’attendais à rester encore quelque temps à Van-loc, mais « puisque Votre Grandeur en a décidé autrement, j’ai hâte de lui dire que j’accepte de bon « cœur  le nouveau poste qui m’est confié. Je vais m’empresser de faire mes préparatifs, afin « de pouvoir partir au plus tôt. »

    Le 4 novembre 1892 il m’écrivait de son poste. « Après un voyage des plus heureux, je « suis arrivé à Canh-trap, la veille de la Toussaint. Je suis très content. Je demande à Votre « Grandeur de m’aider de ses bonnes prières pour que j’apprenne vite la langue des Muong, et « que je puisse partager les travaux de M.Guignard. En ce moment, ce confrère est en course, « à trois journées au-dessus de Canh-trap. Je pense qu’avant son retour il aura trouvé un bon « endroit où nous pourrons plus tard jeter le filet de saint Pierre. »

    M. Vieu passa deux ans dans ce poste du Laos. Ce fut là qu’il con­tracta la maladie qui nous l’a si tôt ravi. Certains missionnaires après avoir supporté les labeurs de l’apostolat, ont la joie de voir mûrir la moisson et de la recueillir ; la divine Providence ne laissa à notre cher confrère que le temps de semer dans la souffrance et dans les larmes.

    Les douleurs ne lui manquèrent pas. Sans parler de l’acclimatation toujours si pénible au Laos, et de la fièvre des bois à laquelle « il était habitué », disait-il en riant, de misérables affaires suscitées par l’esprit du mal et ses suppôts, vinrent l’accabler de tristesse pendant presque toute l’année 1893. Ce n’est point qu’il se préoccupât outre mesure des ennuis que pouvait lui attirer la malveillance de ses ennemis ; mais il craignait avec raison que ses néophytes, si chère­ment gagnés à Jésus-Christ, et encore bien faibles dans la foi ne vins­sent à défaillir. L’épreuve eut son terme ; et le Père vit ses démar­ches couronnées de succès. Ce résultat était loin sans doute de celui qu’il pouvait attendre ; néanmoins il était suffisant pour réduire nos ennemis au silence et ramener le calme dans le cœur des chrétiens.

    Ces difficultés vaincues, l’apôtre se remit à l’œuvre avec une nou­velle ardeur. On eût dit qu’il regrettait le temps qu’elles lui avaient pris. Il tenait à compenser les mois passés à Saïgon, où il reçut de la part de nos confrères de cette Mission la plus cordiale hospitalité.

    Il m’écrivait le 12 mars : « Jusqu’ici je vais magnifiquement bien. On a beau dire : l’air des « sauvages est excellent ! »

    Il savait suffisamment la langue pour excercer le saint ministère, quand il ressentit les premières atteintes de la maladie qui devait l’en­lever à notre affection. Un mois passé sur les bords de la mer l’avait assez remis, croyait-il, pour lui permettre de rejoindre son confrère. Il avait hâte d’ailleurs de revoir ses chers sauvages. Ne vivait-il pas uniquement pour eux ?

    Dans la dernière lettre qu’il m’envoyait à Hong-kong, à l’occasion de ma fête, le cher défunt me disait : « Une fièvre très violente m’a obligé de faire un séjour à Xa-doai. Après un « mois et plus passé ici ou sur les bords de la mer, je me trouve mieux portant que jamais ; « aussi dès demain, vais-je reprendre le chemin des montagnes. »

    Notre cher confrère avait trop présumé de ses forces et était reparti trop tôt. Trois semaines après son retour chez les sauvages, il fut repris de la même maladie. Une fièvre bilieuse compliquée d’un gonflement du foie et d’hématurie, se déclara presque subitement, lui fit perdre toutes ses forces dans l’espace de deux jours, et le ren­dit méconnaissable. En apprenant cette triste nouvelle, M. Guignard accourut immédiatement et lui conseilla de retourner à Xa-doai. Le malade comprenant la gravité de son état, voulut se confesser avant son départ. Il arriva à Xa-doai deux jours après, veille de la Tous­saint. Malgré les soins les plus empressés des confrères, le mal ne fit qu’augmenter, et dans la nuit du 6 au 7 novembre, muni des derniers sacrements, M. Vieu expira doucement, conservant sa connaissance jusqu’au dernier moment. Quelques secondes avant sa mort, comme ses yeux se voilaient, il crut qu’on avait éteint la lampe qui éclairait la chambre, et il pria de la rallumer. On lui dit qu’elle était allumée. « Mais je n’y vois plus, reprit-il ; alors je vais mourir. » Il appela en­suite sa pieuse mère : « Maman, maman », et rendit sa belle âme à Dieu.

    ­Bien que M. Vieu n’ait passé que trois ans à peine parmi nous, nous avons pu apprécier les nombreuses qualités et vertus qui le distin­guaient. Toujours grave et sérieux, sans dédaigner cependant la joie et l’aimable plaisanterie, il fut un homme de devoir, fidèle à ses exer­cices de piété et à son règlement. Ses talents, son zèle, sa piété pro­mettaient un ouvrier apostolique de premier ordre. Dieu dont les desseins sont impénétrables, n’en a pas disposé selon notre désir et nos espérances ; inclinons-nous en disant le Fiat voluntas tua. Nous avons la douce confiance que notre cher et regretté confrère continuera par son intercession auprès de Dieu le bien qu’il n’a pu terminer ici-bas et qu’il se souviendra de ceux qui supportent le poids du jour et de la chaleur, dans le champ du Père de famille.

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1990
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1891