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François Xavier VIEILLARD (1866-1924)

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    François-Xavier Vieillard naquit à Roussillon, dans le diocèse d’Autun. Nous n’avons pas de détails sur sa première jeunesse. Ceux qui l’ont connu au Séminaire ou en Mission ne s’étonneront pas de cette lacune, et nous n’avons pas cherché à la combler. C’est que, comme en iconographie pour les patriarches, on ne saurait se figurer le « bon Père Vieillard » qu’avec les attributs de la vieillesse : aussi cette courte notice biographique sera comme celle de Melchisédech « neque initium dierum habens. » Qu’il suffise de dire que notre confrère dut être un modèle dans ses premières études comme il le fut dans les diverses circonstances de sa vie.

     

    Le jeune homme qui, le 13 septembre 1887, arriva au Séminaire des Missions-Étrangères sous le nom de Vieillard, l’était en effet de nom et de caractère. Pieux et travailleur, modeste et réservé, on ne le voyait pas se mêler aux conversations bruyantes. Les examens particuliers, tout en permettant aux confrères de constater leurs manquements, leur étaient une occasion de constater aussi que M. Vieillard semblait avoir déjà fait un noviciat très réussi. Sa fidélité à observer le règlement lui valut la charge de réglementaire : c’était un honneur, presque une dignité.

    Il ne faudrait pas conclure de ceci que M. Vieillard fût dès lors un censeur sévère d’un esprit étroit, se tenant à l’écart de jeunes confrères influencés parfois par les réminiscences du collège encore peu lointain. Outre les jours de travail, il y avait les jours de congé ; il y avait les vacances passées en commun, à Ferrières avec sa Cléry, d’heureuse mémoire ou à Meudon avec ses bois peu fréquentés à cette époque. Alors, sans déroger à l’esprit du règlement, on se donnait de l’air et du mouvement. « Enfin ! Soyez sérieux » se contentait de dire M. Vieillard, surtout si d’aventure, dans une escarmouche, un coup destiné à la tranchée adverse atteignait le terrain neutre où il se trouvait. D’autres fois, lorsqu’une explosion de joie était trop bruyante : « Oh ! les enfants ! disait-il ; je ne vous comprends pas ! »

    Il faillit les comprendre : l’étoile de Chicard parut à l’horizon ; ce fut une révélation pour M. Vieillard. Un Chevalier Apôtre ! Il dévora le livre. Mais le naturel reprit le dessus et lui fit découvrir le juste milieu dans lequel les Sages placent la  vertu : Le héros de son livre semblait aux antipodes des modèles qu’il avait jusque-là étudiés ; c’est que, conclut-il, la Sainteté est une dans la diversité des tempéraments Restant fidèle à ses auteurs toujours privilégiés, il devint avec Chicard le féal Chevalier du bon Dieu.

    Le 27 septembre 1891, il fut ordonné prêtre, et le 11 novembre de la même année, il partit, avec la flamme du Chevalier Apôtre, pour la Mission du Coïmbatour, qui devait être son champ d’action.

     

    Saint Michel qui trône sur la façade de la cathédrale de Coïmbatore vit arriver son preux chevalier. Pendant quelques mois, sous l’égide de l’Archange, M. Vieillard, cachant sa flamme sous un extérieur bien modeste, fourbit ses armes pour la lutte contre les mécréants infernaux. Après un court stage comme vicaire, il partait pour la brousse.

    Aux yeux des païens hindous, conversion signifie déchéance. Aussi, les gens de caste, qui se convertissent dans les villages encore païens, sont obligés généralement de s’expatrier, et la Mission doit pourvoir à leur établissement. Dans ce but, une concession de près de trois cents hectares de terrain avait été obtenue du Gouvernement ; c’était une partie de la forêt qui s’étend au pied des Ghates Occidentales. Le défrichage avait été commencé ; quelques huttes, élevées autour d’une chapelle, avaient été décorées du nom de Mickelpalayam (village de Saint-Michel). Ce fut là le fief de M. Vieillard.

    Il fallut défricher, creuser des puits, bâtir des maisons, catéchiser les nouveaux convertis et transformer en village chrétien cette agglomération de familles plus ou moins hétéroclites, venues d’un peu partout. Le missionnaire y mit tout son cœur. Soit dans ce poste, soit à Naglur, village d’anciens chrétiens et chef-lieu du district, il eut en peu d’années le bonheur de baptiser et d’établir plus de cent catéchumènes de caste.

    Il allait très régulièrement chez son confrère le plus proche pour se confesser. Un coursier était de rigueur dans ces parages. Mais M. Vieillard, bon pour tout le monde l’était aussi pour les bêtes ; il partait en double équipage : Le fier animal suivait d’un pas tranquille et lent le chariot que tiraient deux bœufs bien indolents. Arrivait-on au but ? Cheval et cavalier, pris d’une belle ardeur, arrivaient bons premiers et toujours bien en forme.

    Cavalier par nécessité, M. Vieillard devint chasseur par devoir. Tigres, panthères, bisons, toutes les bêtes de la forêt en un mot, venaient épier ce qui se passait chez leurs nouveaux voisins. Le bon Père se munit d’un fusil pour protéger ses ouailles.

    « La tristesse est trop souvent la lâcheté de ceux qui désespèrent de réussir », a dit quelqu’un. Les missionnaires n’ont pas cette désespérance et ils ne sont pas tristes. Aussi, en démonstration de cette vérité, nous pardonnera-t-on ce récit de deux aventures de chasse.

    Un soir, un brave confrère, peu habitué à ce voisinage, prétendit apercevoir un gros serpent sur un rocher qui borde le presbytère. Alerté, M. Vieillard arrive en coup de vent. Détonation. Tout le village accourt. La bête ne bouge pas … Tuée raide … C’était une corde de paille … Oh ! les farceurs ! On ne m’y reprendra pas », dit-il. La lune s’était cachée, il était bien excusable.

    C’était la fête du village chez M. Lefrançois. M. Vieillard fut régalé d’un bon   civet de lièvre. « Je l’ai tué pour vous, lui dit M. Lefrançois ; à votre tour d’en faire autant. » Le lendemain, M. Vieillard part en campagne. Les lièvres avaient depuis longtemps fait fi du thym et de la rosée quand le chasseur parut à l’horizon. Dans un fourré épais et buissonneux, un lièvre est tapi. Dans son gîte il songe. Bonne aubaine. A pas de loup, le chasseur approche. Pan pan !

    « Bravo ! tué sur le coup, clame M. Lefrançois. – « Oh ! là … » et M. Vieillard termine la phrase dans un éclat de rire. Il venait de reconnaître la peau du lièvre qu’il avait dégusté la veille. « Bourré de paille, il avait bonne apparence » dit-il en le retournant. – « Surtout en plein soleil », ajouta son rusé compagnon.

    Les fêtes patronales étaient alors, comme elles le sont encore, l’occasion de petites réunions fraternelles. Les reclus de la brousse ne demandaient qu’à se distraire. Un tour bien joué agrémente la conversation. M. Vieillard lui-même y prenait grand plaisir. Qu’il en fût le héros ou la victime, peu lui importait, pourvu que l’on rit. Chacun repartait chez soi avec une nouvelle provision de bonne humeur et de courage. C’était le beau temps ; le travail n’en souffrait pas et tout le monde était content. Mais on devient vieux ; on perd la force avec la joie ; tristes et malades, où s’amuser maintenant ? Jeunesse ne vient pas.

    Mgr Bardou, qui appréciait M. Vieillard à sa juste mesure, l’appela à la direction de la procure. Le Procureur est surtout aumônier des couvents et de tous leurs départements : écoles, orphelinats, hôpital. Il était dans son milieu préféré ; confessions, catéchismes, instructions, visites à l’hôpital lui prenaient le meilleur de son temps. Son air paternel attirait tout le monde. Chacun se croyait son protégé. La gazette des enfants publia ses vertus. Les quémandeurs abondèrent ; enfants prodigues ou non, ils étaient reçus à bras ouverts. Vraies ou fausses, il connut beaucoup de misères. Un mot touchant était le « sésame » de sa bourse. Il fut le « bon Père ».

    Coonoor, sur les montagnes bleues ou Nilgiris fut son poste de prédilection, si tant est qu’il ait eu jamais une hiérarchie parmi les bercails qui ont réclamé son affection. Coonoor, située à 6.000 pieds d’altitude, avec un climat idéal, est le sanatorium du sud de l’Inde. Les Européens et leurs serviteurs parias forment le gros de la population.

    M. Vieillard, se faisant tout à tous pour les gagner à Jésus-Christ, se mit à la hauteur de son entourage : Broussard dans la brousse, ordinaire à Coimbatore, il fut à Coonoor le curé à la tenue bien soignée. Etait-il occupé à recevoir des visiteurs, un pouilleux quelconque ne se gênait pas pour venir lui présenter sa requête. Très poli avec les visiteurs, le missionnaire servait un « podha » (c’est-à-dire en français académique, laisse-nous la paix), à l’intrus ; mais il était fort bien compris : celui-ci, satisfait, attendait à la porte. Les visiteurs partis, le « bon Père », tout à son paria, l’écoutait, le consolait et le renvoyait, non sans lui avoir gagné le cœur par un petit droit d’entrée.

    À Coonoor, les occupations ne lui manquent pas : les œuvres, écoles, couvents, pensionnat de jeunes filles européennes, y sont nombreuses ; les plantations de thé   ou de café, dans lesquelles travaillent de nombreux chrétiens, s’étendent jusqu’à un rayon de quinze milles. M. Vieillard était un sermonnaire vivant ; catéchismes, instructions se succédaient à de courts intervalles. De plus, ses courses en ville ou dans les plantations le mettaient en relation avec les païens. Son titre de «  bon père », honorable et onéreux souvent, avait le grand avantage de les attirer. Bon an mal an, il réussit à cueillir une gerbe d’environ cinquante baptêmes de païens.

    Bon affable envers tous, il eut le rare honneur d’être député au Conseil municipal par les turcs, les païens et les chrétiens qui l’élurent comme leur représentant.

     

    À l’apogée du zèle, du talent et du succès, tout lui présageait un ministère de plus en plus intéressant et fructueux, quand il fut nommé Supérieur du Sanatorium Saint-Théodore. Voilà  notre « bon père » bien perplexe : « C’est un poste de dévouement et de charité ! Mais Coonoor ! Coonoor m’est si cher ! Entre les deux mon cœur balance … Non recuso laborem. » Tel fut le sens d’une lettre où il crut protester.

    Sa charité qui l’avait désigné au choix des Supérieurs ne se démentit pas ; elle présida à son supériorat. Des malades qui ne pouvaient rester longtemps à jeun désiraient-ils recevoir la sainte Communion à une heure très matinale ? Leur désir était pour lui un ordre. Très fidèle à tous ses exercices de piété, il y ajoutait presque tous les jours un chemin de croix. Toujours au service des confrères ou des malades, il savait se plier au caractère de chacun pour tâcher de les satisfaire tous.

    Sans doute il avait ce qu’il est convenu d’appeler les défauts des qualités. Charitable pour tous les confrères, il l’était aussi pour son personnel : « Charitas patiens est, benigna est … omnia credit, omnia sustinet …» Toutes ces qualités étaient fort appréciées par les serviteurs de la maison ; ils les admiraient chez leur maître, sans se sentir portés à imiter son dévouement. N’étaient-ils pas dans une maison de repos ; et par cela même admis à participer aux privilèges de la communauté ?

    La saison des chaleurs passée, le sanatorium se vide ou à peu près ; c’est la saison morte. Les confrères en quête de  prédicateurs étaient sûrs d’y trouver un supérieur en quête de sermons à prêcher, de retraites à donner. Tout allait pour le mieux.

     

    Mais tout a une fin. Le bon Vieillard, miné par la maladie sentait ses forces décliner. La Faculté lui ordonna de quitter la montagne. Il revint à Coimbatore et y reprit ses anciennes occupations, moins la procure. Mais la maladie ne cédait pas. Obligé de se rendre, il dut garder la chambre, après avoir invité ses pénitents à venir se confesser chez lui : le mal augmentant sans cesse, sur l’avis du médecin, Mgr Roy dut bientôt le lui défendre. Ce fut la potion la plus amère, mais il s’y soumit.

    Comme il était difficile de lui donner les soins nécessaires, on le décida à partir pour l’hôpital Sainte-Marthe, à Bangalore. C’est là qu’il s’éteignit le 14 mars 1924.

    Pendant les derniers mois, ses belles facultés s’étaient obscurcies ; il était tombé en enfance.

    M. Vieillard, par sa bonté, sa piété, son dévouement, fut un missionnaire modèle. Les conversions de païens surtout l’attiraient. Des miséreux abusaient de sa bonté, dira-t-on. Peut-être. Mais pour semer la bonne parole, il faut d’abord attirer et intéresser les auditeurs. Les oiseleurs n’ont jamais attiré même les moineaux sans leur distribuer du millet. On sème du sel pour attirer les cerfs dans le chemin où sont tendus les filets.

    Saint Paul écrivait de ses Crétois déjà convertis qu’ils étaient « ventres pigri… semper mendaces ». Si ce grand apôtre pouvait dire cela de ses néophytes, M. Vieillard n’avait pas à rougir si plusieurs des siens étaient de la même race. Il raisonnait ainsi : « J’ai lu dans l’Evangile : Pauperes evangelizantur. Un dicton populaire m’apprend que ventre affamé n’a pas d’oreilles ; pour ouvrir les oreilles, il faut chasser la famine. C’est ce qu’il fit. Ouvrant largement sa bourse, il y donnait asile au diable, afin qu’il ne rende pas sourds et muets les catéchumènes. C’est un exemple à imiter.

    • Numéro : 1971
    • Pays : Inde
    • Année : 1891