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Jean-Marie VIAUD (1864-1900)

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    « L’église de Nantes vient d’ajouter un fleuron à sa couronne de martyrs

    Le 25 juillet 1900, M.Delpech, supérieur du Séminaire des Missions Etrangères, envoyait aux Missions Catholiques ce télégramme : «  Bourgeois, Viaud, Le Guével, Bayart, Agnius, massacrés par les soldats. «  C’est là toute une troupe glorieuse qui a cueille sur la terre de Chine les palmes éternelles. Ils sont partis et de leurs robes ensanglantées s’échappa la semence qui fait les grandes moissons pour Jésus-Christ. « Sanguis martyrum, semen christianorum » . Parmi ces hérauts de la conne nouvelle, parmi ces martyrs d’hier, il nous est coux de saluer un Nantais : le P.Viaud, né à Saint-Julien-de-Concelles le 5 juin 1864.

    « La nouvelle du martyre du P. Viaud n’a surpris aucun de ceux qui l’ont connu. Ses supérieurs l’avaient placé au poste de combat, son courage devait lui avoir fait choisir l’avant-garde, là où les coups sont les plus fréquents et les plus mortels. Il était trop ardent pour fuir la lutte ; il avait trop désiré le martyre pour s’y dérober. Quand les nouvelles de massacres arrivaient de Chine, nous cherchions, nous ses amis, son nom sur les listes funèbres. Cela nous paraissait comme naturel que le P.Viaud, le premier, fut frappé dans cette hécatombe barbare. Dieu devait donner au missionnaire la récompense qu’il désirait et jamais récompense plus belle ne fut mieux méritée. Il y avait dans son âme d’apôtre tant de générosité, tant d’abnégation, tant de grandeur ! Quand je me rappelle aujourd’hui sa vie de séminariste, il me semble que le bon Dieu le conduisait visiblement là-bas où il est tombé. Sa vocation était pour ainsi dire palpable, et c’est avec des prodiges de vertu qu’il y sut répondre. Quelle préparation il apporta à son sublime ministère ! Ses condisciples ne parlent jamais de lui sans se dire : C’était une volonté de fer au service du bon Dieu.

     

    « En 1877, il entrait en septième au petit séminaire des Couëts. Rien ne le fit remarquer dans les premiers mois de ses études. Esprit plus solide que brillant, il eut cependant les succès que lui valait son travail. Dans ses dernières années de petit séminaire il s’en allait au pays chargé de lauriers.

    « Son caractère avait des aspérités : nerveux, bouillant, il était enclin aux emportements. Je me souviens l’avoir vu, pour une petite moquerie d’un de ses camarades, - du pain quotidien cependant au collège !- se précipiter sur lui et le terrasser. Il était devenu blême et tremblait d’émotion. Il y avait à élaguer dans cette nature. Une fois enlevé ce qu’il y avait d’un peu rude, il devait à cette trempe vigoureuse, faire espérer beaucoup et être capable de grandes choses.

     

    « L’année suivante, Jean-Marie Viaud rentre des vacances en sixième. Il semble qu’il soit déjà devenu pus maître de lui-même. Arrive le retraite, c’est le coup de grâce. Un changement complet s’opère dans l’écolier, changement si frappant que les camarades en sont les premiers surpris. Le bouillant élève de septième est devenu doux et bon, charitable pour tous, plus ardent encore au travail, pieux comme un ange, l’exemple de tous. Cette conversion durera-t-elle ? Résolutions d’enfants tombent si vite. Jean-Marie, pas une fois dans toute la suite de ses études, ne se départira de sa nouvelle ligne de conduite. Tel il fut en sixième, tel et meilleur encore nous l’avons toujours admiré.

    Il y eut pour la classe un peu espiègle de Jean-Marie une mauvaise année. Comme un mauvais vent avait passé sur nous tous. Punitions, réprimandes, mauvaises notes avaient été le châtiment de notre légèreté. Pour nous punir mieux encore, l’on décida de supprimer le prix d’honneur. IL y eut à la distribution une seule nomination. Quand on annonça au Palmarès « classe de ….Honneur, prix : Jea-Marie Viaud, du Loroux », tous nous nous regardions ; et moitié riants, moitié sérieux nous nous disions « Jean-Marie Viaud a sauvé l’honneur de la classe ! »

     

    «  Jamais, je crois bien, depuis sa sixième il ne mérita une punition ou ne reçut une réprimande. Nous le regardions comme un écolier héroïque. En fait, il avait une énergie qui nous étonnait. Il mettait de l’acharnement au travail, choisissait les dures besognes, ne se plaignait jamais des plus grands ennuis.Serviable pour tous, il était estimé et aimé de tous. Quelqu’un était-il délaissé ? Il allait à lui, le consolait, s’en faisait un ami. Je pourrai citer nombre de ces amitiés que tous sess condisciples ont connues.

    « Dès les commencements , avait germé en lui la vocation d’apôtre ; il devait être missionnaire.

    « En cinquième, je crois, on nous lisait la vie du P.Gagelin. Chacun à son tour faisait la lecture. Nous attendions avec impatience celui de Jean-Marie Viaud. Il y mettait tant de conviction qu’il semblait que son âme était renfermée dans ce livre. Sans critique ni animosité, nous l’appelions quelquefois alors «  père Gagelin ».

    « Au grand séminaire, il continua sa vie d’opiniâtre labeur et de sacrifices joyeusement acceptés. Je le vois encore, en plein hiver, grelottant dans sa mince soutane, ses pauvres mains gercées de froid : jamais il ne faisait de feu dans sa cellule. Si dur pour lui-même, il était tendre pour les autres. Quiconque s’adressait à l’abbé Viaud « infirmier », était sûr de trouver un bon sourire qui faisait passer la tisane….primitive parfois.

     

     

    « Le grand jour arrivait. Il partit pour le Séminaire des Missions Etrangères . Là-bas, au pays, tout le monde le savait bien pour l’avoir depuis longtemps prévu. Un beau matin, l’abbé Viaud quittait la maison paternelle qui s’élève au loin, blanche dans la verdure des vignes, à quelque distance de la route de Loroux à Saint-Julien. Les petits frères et les petites sœurs qu’il avait choyés pendant ses vacances, s’attachaient à lui en pleurant ; ses vaillants parents dirent un éternel adieu au fils qui s’en allait. Non , il ne reviendrait plus.

    « Le Séminaire des Missions 2trangères n’eut pas souvent d’enfants plus désireux de voler à la conquête des âmes. Quand on chanta devant lui le cantique d’adieu, il état fort et armé pour le voyage. Son âme chantait aussi le cantique de délivrance. Il avait les ailes libres : plus d’entraves à ses désirs. »

     

     

     

     

    Destiné à la Mandchourie, le jeune missionnaire y arriva en octobre 1891. Après quelques jours passés à la procure d’Ing-tse, il fut envoyé à Cha-ling pour y étudier la langue et se former aux coutumes chinoises. Il quitta ce poste au printemps suivant pour aller à Siao-hei-chan au secours du P.Emonet. C’est là qu’il a passé sa vie de missionnaire.

     

    Ce district était un des plus beau de la mission, celui qui donnait le plus de consolations. Depuis un an, Notre-Dame de Lourdes à qui il était dédié, semblait vouloir s’y choisir de nombreux enfants. Pour les instruire et les former à la vie chrétienne, le P.Emonet avait la science de se servir d’une manière peu commune des moyens ordinaires que la Providence lui mettait sous la main. L’organisation du district faisait l’admiration de tous les confrères. Le P.Viaud disait lui-même plus tard qu’il avait été très heureux d’avoir un tel maître pour l’initier au ministère apostolique.

     

    Quand, en 1894, la maladie força le P.Emonet à prendre la route de Hong-Kong, Mgr Guillon n’hésita pas à laisser le P.Viaud à la tête de cet important district. L’année 1894 fut particulièrement pénible pour notre missionnaire, à cause de la guerre qui venait d’éclater entre la Chine et le Japon.

    Le P.Viaud avait alors pour compagnon le P.Paul Perreau. Les deux missionnaires furent plusieurs fois à deux doigts de la mort. Les troupes chinoises ne cessaient de passer à la Montagne Noire ; à différentes reprises, des bandes indisciplinées se ruèrent sur l’église et la résidence, pillant tout et brisant ce qui leur résistait. Pour éviter de tomber entre leurs mains, nos confrères durent escalader les murs d’enclos et se réfugier dans les ravins de la montagne. Craignant pour son jeune compagnon, le P.Viaud lui trouva une retraite plus sûre ; il procura aussi un refuge au personnel de son orphelinat ; pour lui, il continua, malgré le danger, à parcourir son district pour rassurer ses chrétiens ! Fréquemment il s’oubliait pour eux. Il alait les visiter aussi souvent qu’il le pouvait. Eparpillés dans plus de cent villages, il regrettait de ne pouvoir leur donner assez de temps. Plusieurs fois, il a retracé ses courses apostoliques dans des lettres adressées à M. le chanoine Robert, et que celui-ci a publiées dans le « Petit messager des Missionnaires nantais ».

     

    En tournée apostolique, il ne se donnait aucun repos ; à peine était-il descendu de cheval, qu’il rassemblait les chrétiens de l’endroit pour les interroger sur la doctrine ; puis il entendait leurs confessions jusqu’à une heure bien avancée de la nuit. Le lendemain messe, sermon, communion. Après un frugal déjeuner, il se remettait de nouveau en route pour un autre poste. La tournée durait tant qu’il avait des forces ; car ce qu’il n’écrivait pas en France, c’est que, pour ne pas grever ses chrétiens, il se contentait , malgré son estomac fatigué, de la nourriture la plus commune. Aussi n’aimait-t-il pas emmener avec lui les jeunes confrères qu’il eut pour compagnons. Il craignait peut-être de faire connaître ses mortifications ; mais surtout il avait peur de nuire à leur santé. Epuisé par ce genre de vie et le travail qu’il se donnait, il revenait alors chez lui pour se remettre un peu. Toutefois, ce temps-là encore, il était loin de le perdre. Il l’employait à sa correspondance, à la préparation de ses sermons, à la direction de son orphelinat. Après quelques jours, il se mettait de nouveau en campagne et ce train durait presque toute l’année.

     

    Le bon Dieu bénissait son zèle. Il serait intéressant de comparer les comptes rendus qu’il envoyait chaque année à son vicaire apostolique et d’y admirer les effets de la grâce divine dans son district. Hélas ! en brûlant nos églises et nos résidences, les boxeurs ont fait disparaître tous ces précieux documents.

     

     

    En 1895, à son retour de Hong-Kong, le P.Emonet fut appelé à Moukdes et le P.Viaud sera définitivement chargé du district de Siao-hei-chan. Après le P.Perreau il eut successivement pour compagnons les PP.Villeneuve, Etellin et Agnius ; mais ils étaient ses auxiliaires seulement ; à lui revenait toute la responsabilité. On n’aurait pas une idée juste de la somme de travail imposée au P.Viaud, si on ne considérait que la plupart de ses chrétientés étaient en voie de formation et ne pouvaient se conduire d’elles-mêmes. Aussi désirait-il vivement la division de son district. Dans ce but, il fit à Koang-ning l’acquisition d’un emplacement, où il érigea un oratoire qu’il dédia à Notre-Dame du Rosaire. Ensuite il commença auprès de M.Guillon des démarches qui aboutirent au commencement de 1899. Il gardait pour lui Siao-hei-chan avec 2.226 néophytes et 4.157 catéchumènes répandus en 171 villages plus ou moins importants. Le P.Agnius, premier titulaire de Koang-ning, recevait pour sa part 964 néophytes et 1.815 catéchumènes. Cette première division faite, le P.Viaud en prépara une autre , et construisit deux nouveaux oratoires, l’un à Sin-li-toun, à 90 ly de Siao-hei-chan, dans un pays entièrement neuf ; l’autre, à Hoang-chan, à 40 ly au nord. Ce dernier était à peine inauguré, quand la tourmente vint réduire à néant tant de belles espérances.

     

    Vers la mi-juin 1900, un nouveau confrère nous arrivait de France, Monseigneur le destina à Siao-hei-chan, et invita le P.Agnius à venir le chercher. Au départ de celui-ci, rien d’anormal n’apparaissait encore dans la situation générale ; ce fut donc avec plaisir qu’il partit avec le P.Bayart, son compatriote et ami d’enfance . A leur arrivée à Siao-hei-chan, la situation avait bien changé. Les boxeurs, inconnus encore quelques jours auparavant, se recrutaient avec la rapidité de l’éclair et le mouvement se propageait comme une traînée de poudre. Le P.Viaud était peu rassuré sur l’avenir. La présence du P.Bayart, au lieu de lui apporter la joie qu’il en aurait ressentie à tout autre moment, devenait pour lui un surcroît de soucis. Il pensa d’abord à l’envoyer dans un endroit peu dangereux ; mais mille circonstances vinrent s’y opposer.

     

    Cependant l’orage menaçait de plus en plus et il devenait urgent de prendre des mesures contre le danger. Le personnel de l’orphelinat fut envoyé à Che-tse-toun ; des chrétiens s’unirent aux missionnaires pour défendre leur église. Mais la présence des Pères était un grand sujet de crainte pour leurs néophytes. Ils les prièrent donc avec insistance de s’éloigner. A cause de son confrère, nous a-t-on dit, le P.Viaud céda et les larmes aux yeux il s’éloigna se cet endroit qi’il aimait tant ; il se rendit à Che-tse-toun où il trouva l’orphelinat de Koang- ning réubi au sien. Le 1er juillet, le P.Agnius y arriva à son tour. Son oratoire, sa résidence venaient d’être dévorés par les flammes.

     

    À Siao-hei-chan, les boxeurs dirigèrent une première attaque contre l’église mais sans succès. Ils ne se tinrent cependant pas pour battus. Les « tsai-li-ti » vinrent se joindre à eux, les soldats leur promirent leur concours : une nouvelle attaque fut résolue. Le 7 juillet, le P.Viaud, les regards tournés vers Siao-hei-chan aperçoit dans cette direction une colonne de fumée noire qui monte vers le ciel. « Mon église est perdue, » dit-il à ses compagnons. Ses prévisions n’étaient que trop vraies. Plus de deux mille bandits s’étaient rués dans l’église et malgré le courage des défenseurs qui se firent massacrer, ils la prirent d’assaut, la pillèrent et la livrèrent aux flammes.

    Deux chrétiens seulement sur une soixantaine purent s’échapper pour en porter la nouvelle aux Pères.

     

    La position devenait critique ; enhardis par leur succès à Siao-hei-chan,les bandits se préparaient à poursuivre les missionnaires dans leur retraite. Ils croyaient n’avoir rien fait tant qu’ils n’auraient pas mis la main sur eux. Le meilleur parti à prendre pour les Pères eût été de fuir vers le port d’Ing-tse ; mais le bruit courait qu’au port les boxeurs étaient également victorieux. Fuir ailleurs, impossible ! tous les chemins étaient gardés. Se confiant en la divine Providence qui seule pouvait les sauver, chrétiens et missionnaires se dispersèrent dans les hautes herbes de la plaine pour échapper aux regards de leurs persécuteurs. Ils furent cependant découverts.

     

    Ils étaient là, depuis deux jours, sans nourriture, même un peu d ‘eau pour étancher leur soif, exposés à la chaleur du jour et, la nuit, aux piqûres de tous les insectes que ramenaient les ténèbres. Le second jour, des individus les aperçurent, s’approchèrent et commencèrent à lier conversation avec eux : ils s’offraient à leur venir en aide, à leur procurer des aliments. C’étaient des brigands de la pire espèce, mais ils avaient vu les armes des missionnaires et ils comprenaient qu’il fallait user de ruse pour les piller. Les Pères ne se doutant de rien, acceptèrent avec reconnaissance la tasse de riz qu’on leur présentait. A ce moment, les brigands s’approchèrent plus près pour voir les armes européennes, en demander le mécanisme ; enfin une cartouche est glissée habilement dans le canon. Alors la scène change, et menacés d’être tués, nos trois confrères se laissent dépouiller. Tout leur est enlevé, armes, montures et habits.

     

    Sur ces entrefaites, les Pères reçurent un courrier qui leur apportait l’ordre de se rendre au port. N’ayant plus aucune chance de salut, ils s’affublèrent d’habits chinois et, en compagnie de quatre de leurs chrétiens, prirent la route d’Ing-tse. IL était midi passé quand ils arrivèrent auprès du village de Ya-tsé-tchang. Mourant de soif, ils envoyèrent chercher de l’eau au puits du village un de leurs suivants qui fut immédiatement arrêté. Eux-mêmes étaient bientôt découverts, et la garde nationale se mettait à leur poursuite. Peut-être auraient-ils échappé, si les habitants d’une autre bourgade n’étaient venus leur couper la retraite. Ile eurent beau protester qu’ils n’avaient pas essayé d’empoisonner le puits, comme on les accusait, qu’ils étaient missionnaires et ne voulaient que du bien à tout le monde, ild furent liés, et on se disposa à les conduire au mandarin de Koang-ning . En ce moment survint un boxeur. « Nous les tenons enfin, dit-il, inutile de les conduire à Koang-ning ; qu’on me les amène au bord de la rivière. » C’est ce qui fut fait. La rivière de Soang-tai-tse coule à quelque distance du village. Les victimes furent traînées sur la rive, puis percés de lances et enfin jetées à l’eau.

     

    C’est le 11 juillet que cet attentat contre trois missionnaires fut consommé. Déjà la divine Providence semble vouloir tirer vengeance du sang de ses ouvriers. Le chef des brigands qui détroussèrent nos martyrs, le 8 juillet, fut tué quelques jours après. Le boxeur qui prononça leur sentence et se fit leur bourreau, périt aussi en se livrant à ses exercices de boxe.

    Nous n’avons pu avoir d’autres détails sur les derniers moments de nos confrères, les chrétiens qui les accompagnaient ayant partagé leur sort. Quant aux païens du village, il faut attendre le retour de la paix pour pouvoir les interroger.

     

     

    • Numéro : 1949
    • Pays : Chine
    • Année : 1891