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Jules VIALLETON (1848-1909)

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    Depuis deux ans, la Mission des sauvages Ba-hnars a traversé une série d’épreuves et de difficultés bien pénibles, dont beaucoup étaient suscitées par la malice des hommes. Cette fois, c’est Dieu lui-même qui nous frappe, en rappelant à Lui le cher et vénéré M. Jules Vialleton, provicaire apostolique, supérieur de la Mission des sauvages, pieusement décédé le 11 novembre 1909, dans sa 62e année.

    Né le 15 mars 1848, à Saint-Didier-la-Seauve (Le Puy, Haute-Loire), de parents sincèrement religieux, Jules Vialleton reçut dès son bas âge les principes d’une sérieuse éducation chrétienne. Il apprit sur les genoux de sa mère les premières leçons de catéchisme, et son père lui donna l’exemple d’une vie animée d’un grand esprit de foi. Les bonnes dispositions puisées au sein de sa famille se développèrent durant son séjour au petit séminaire de Verrières où il se montra élève intelligent et laborieux autant que bon condisciple et joyeux compagnon. De son séjour à Verrières, M. Vialleton avait conservé un excellent souvenir et volontiers il parlait de ses anciens maîtres et de ses condisciples, toujours en des termes qui dénotaient une cordiale sympathie.

    Après de solides études classiques à Verrières, Jules Vialleton entra, en 1866, au séminaire d’Alix, pour y mieux étudier la vocation apostolique dont il avait ressenti l’attrait. A la fin de sa philosophie, la décision de son directeur le confirma dans ses projets d’apostolat en pays infidèle ; il adressa donc une demande d’admission au Sémi­naire des Missions-Étrangères et y entra au mois d’août 1868. La guerre franco-allemande interrompit les études des aspirants qui rentrèrent dans leurs familles et ne revinrent à Paris qu’après la répression de la Commune. Les ordinations et les départs se trou­vèrent retardés par le fait même, et Jules Vialleton ne fut ordonné prêtre qu’en 1872.

    Le 19 juin de la même année, il s’embarquait avec neuf autres « Partants » destinés aux missions de l’Inde, du Cambodge, de la Cochinchine. La traversée de Marseille à Saïgon n’offrit rien d’ex­traordinaire, et le groupe des Indo-Chinois aborda heureusement à la capitale de la Cochinchine française. De là, MM. Vialleton et Perrot, qui étaient destinés à la Cochinchine orientale, firent voile sur une jonque annamite pour le Binh-dinh.

    Le 22 août 1872, nos voyageurs abordaient à Kim-bông, petit port du Bông-son, dans la paroisse de Binh-dinh. Ils reçurent une géné­reuse hospitalité dans la maison d’une pieuse et riche chrétienne, à qui appartenait la jonque sur laquelle les Pères avaient voyagé. L’habitation de cette pieuse femme était fréquentée par les mission­naires et prêtres indigènes qui trouvaient là non seulement le vivre et le couvert, mais encore un local très convenable pour célébrer la sainte messe. Le port de Kim-bông est assez rapproché de Gia-hún, florissante chrétienté dans laquelle Mgr Charbonnier avait établi sa résidence.

    C’est donc à Gia-hún que les nouveaux missionnaires allèrent saluer le vénérable vicaire apostolique de la Cochinchine orientale, un héroïque confesseur de la foi, sorti des prisons de Hué. L’évêque reçut à bras ouverts ces jeunes ouvriers apostoliques dont l’un, M. Perrot, devait mourir moins de quatre ans plus tard au Phu-yen. Après quel­ques jours passés auprès de Mgr Charbonnier, M. Vialleton fut envoyé à Bên-dà, pour y apprendre l’annamite. Il s’adonna de tout cœur à l’étude de la langue et fut bientôt à même d’exercer le saint minis­tère d’abord dans le district de Dong-qua, puis dans ceux de Kim-­chau et de Ky-buong.

    En 1875, les missionnaires travaillant chez les sauvages Ba-hnars demandèrent du renfort pour remplacer ceux que la fièvre des bois ou la dysenterie avaient frappés. Mgr Charbonnier désigna le P. Vial­leton pour ce poste d’honneur.

    Fondée vingt-cinq ans auparavant, alors qu’une cruelle persécution sévissait en Annam, la Mission des sauvages conservait encore en 1875 sa            réputation de « Terrible mangeuse d’hom-mes ». — « Ceux qui montent là-haut ne font pas de vieux os », disait-on et avec raison. De fait, où étaient-ils tous, les missionnaires qui avaient précédé le P. Vialleton chez les sauvages ? Des ouvriers de la première heure, un seul restait debout, le vénéré P. Dourisboure ; tous les autres étaient couchés dans la tombe. Morts, les Combe et les Fontaine, les premiers qui aient pénétré chez les Ba-hnars ; mort, le bon P. Desgouts ; morts, les PP. Arnoux, Verdier, Suchet.

    Comme tous ses devanciers, le P. Vialleton fut au début violemment éprouvé par la fièvre, et plusieurs fois on le crut en danger de mort. Placé, dès son arrivée, au village de Kon-tum, il logeait dans un étroit réduit, à l’extrémité d’une case sauvage, qui servait à la fois de maison de prière et de logement pour les Annamites. Une légère cloison en bambous tressés le séparait de la chambre de M. Dourisboure. Un jour que M. Vialleton, en proie à de forts accès de fièvre, était pris de vomissements bileux qui paraissaient incoercibles, il entendit le vieux P. Dourisboure qui disait de l’autre côté de la cloison : « Allons ! voilà un nouveau qui va « bientôt faire comme les autres ; je serai encore obligé de l’enterrer. » Le malade entendit parfaitement cette fâcheuse prophétie, mais ne s’en émotionna pas. En me rappelant ce propos, M. Vialleton ajoutait en souriant : « Le bon Père croyait que je ne l’entendais pas, et « vraiment il s’attendait à ma mort prochaine, mais il fut mauvais prophète, c’est moi qui l’ai « enterré. »

    Depuis lors, bien d’autres accès de fièvre, des attaques de dysen­terie, des maladies de poitrine et d’estomac, des rhumatismes très douloureux, ont mis à l’épreuve l’admirable patience du cher P. Vial­leton, et jamais personne ne l’a entendu se plaindre. Il sentait la douleur tout comme un autre, mais son énergique volonté, sa chrétienne endurance, lui faisaient supporter tous les maux sans la moindre plainte. Que de traits je pourrais citer de la patience de notre vénéré confrère ! Nous l’avons vu souffrant de violentes douleurs d’oreille, dont les élancements ne lui laissaient de repos ni jour ni nuit, écouter avec bonté les sauvages qui recouraient à lui pour juger des procès ou arranger des différends.

    Nous l’avons vu, perclus de rhumatismes qui lui rendaient la marche pénible et difficile, se traîner en boitant pour donner des remèdes aux indigènes. Il est allé visiter les malades tant que ses forces le lui ont permis ; et ce n’est que vers la fin de sa vie, qu’il se fit remplacer pour porter le saint viatique, ses jambes ankylosées ne lui permet­tant plus de monter le long de la poutre entaillée qui sert d’escalier aux indigènes.

    Cette énergique volonté était une des qualités maîtresses du cher M. Vialleton. Elle lui fut grandement utile durant toute sa vie, mais elle était plus nécessaire au début, dans ce poste de Kon-tum, où l’élément chrétien était exposé aux vexations des païens, où la maison commune des fétichistes se dressait à côté de celle des chré­tiens, où l’insolence des païens s’étalait à chaque instant, provocante et hostile. Un jour que le P. Vialleton faisait une observation à un homme du village sur la place publique, parce qu’il aidait les païens à dépouiller une bête offerte en sacrifice aux fétiches, le chef répondit au missionnaire : « De quoi vous mêlez-« vous ? Laissez-nous donc tranquilles ; votre Dieu n’est pas de force à lutter avec le      « diable ! » De plus, une cabale avait été montée contre le sauvage Krui, chef de la petite chrétienté. Il fallait à M. Vialleton de la prudence, de la saga­cité, de la fermeté. Peu à peu, son influence s’affermit, et il sut profiter de toutes les occasions pour faire triompher la vérité et la justice.

    Moins de deux ans après son installation, il n’y avait plus qu’une maison commune, celle des chrétiens ; le village, accru par l’adjonction de familles venues de l’extérieur et qui consentaient à suivre la religion de Jésus-Christ, reculait progressivement la palissade qui lui servait d’enceinte protectrice. Depuis lors, Kon-tum a vu sa popu­lation plus que triplée.

    Travailler à la prospérité matérielle d’une chrétienté, c’est sans doute nécessaire, mais le but principal du missionnaire est de sauver les âmes en transformant les païens en chrétiens, œuvre magnifique, difficile en tout pays, mais qui offre chez les sauvages des difficultés plus grandes, des imprévus plus redoutables. Durant les premières années, la population cosmopolite de Kon-tum n’avait pas une réputation de grande piété. Cela se conçoit : on ne change pas du jour au lendemain la mentalité de gens qui ont vécu depuis leur enfance au milieu des païens, qui ont encore du sang païen dans les veines.

    Le P. Vialleton s’appliqua surtout à instruire et à former les enfants et les jeunes gens ; et pour mieux y parvenir, il s’efforça d’enseigner aux plus intelligents la lecture et l’écriture. Les sauvages n’avaient pas d’écriture. Ce sont les missionnaires qui leur en ont donné une qui, à l’aide des caractères latins, affectés de quelques signes particuliers, rend bien les sons de leur langue.

    La première école fut établie sous la véranda de la maison de M. Vialleton. Les débuts furent pénibles ; plus d’un sauvageon, décou­ragé, jeta son crayon par-dessus l’épaule. Mais le missionnaire était un homme persévérant ; et à la fin le succès couronna ses efforts. Nombreux sont maintenant les paroissiens de Kon-tum qui savent lire et écrire. L’instruction religieuse est devenue plus solide, les convic­tions plus raisonnées, et, lors de la crise qu’a éprouvée la mission durant ces dernières années, le district du vénéré Père supérieur n’a pas faibli.

    En juillet 1890, le P. Vialleton fut envoyé en France pour rétablir sa santé délabrée par dix-huit ans de travail assidu, dont quinze passés sous le climat fiévreux du pays sauvage. Le séjour en France refit un peu les forces du malade, mais ne le guérit pas complètement et, quand il nous revint en février 1892, avec le titre de provicaire, il n’était pas très robuste. Et cependant le vénéré Père aurait eu besoin de toutes ses forces pour porter la croix qui allait lui être imposée. Au mois de mars 1893, un Annamite de Kon-tum étant descendu en Annam ramena avec lui un jeune homme qui avait demandé à le suivre chez les sauvages. Peu de jours après son arrivée, ce jeune homme tomba malade de la petite vérole. La contagion s’étendit rapidement et bientôt on compta 168 décès à Kon­tum. A la douleur de voir mourir ses chrétiens en si grand nombre, s’ajoutait une autre peine qui faisait grandement souffrir le vénéré missionnaire. Lorsqu’ils enterraient un varioleux, les gens de Kon-tum ne se contentaient pas des lamentations ordinaires, mais à leurs plaintes et gémissements, ils mêlaient des imprécations contre les Annamites, surtout contre celui qui avait apporté l’épidémie. Lorsque le fléau eut cessé, les chefs de village demandèrent à M. Vialleton de faire payer une très forte amende de plusieurs buffles à l’Anna­mite qui avait amené le jeune homme contaminé. Sur son refus, les sauvages manifestèrent leur rancune par une attitude hostile et une froideur blessante. Bien des crève-cœur vinrent augmenter la tris­tesse du missionnaire, et, le moral réagissant sur le physique, le pauvre Père fut bientôt à bout de forces. Une toux opiniâtre lui déchirait la poitrine, l’estomac ne supportait plus de nourriture. Sur nos instances réitérées, M. Vialleton consentit à faire le voyage de Hong-kong pour se soigner. Il partit pour le sanatorium en août 1894. Il nous revint en juillet 1895, plus fort qu’à son retour de France, trois ans auparavant.

    Il se remit à la besogne avec une nouvelle ardeur, distribuant aux indigènes qui savaient lire des exemplaires de la Vie de Notre-Sei­gneur Jésus-Christ en ba-hnar, qu’il avait fait imprimer à Nazareth durant son séjour à Hong-kong.

    Le bon Dieu, qui mesure l’épreuve à la force morale de ceux qui le servent, permit qu’un nouveau malheur atteignit notre confrère. Kon-tum possédait une très belle église dont la construction avait demandé cinq ans de travail, et causé au vaillant missionnaire beau­coup de soucis et des dépenses considérables. Or, le 17 mai 1897, un jeune Annamite mit le feu par étourderie à la case. L’incendie se communiqua à la maison du Père et à l’église, qui furent détruites complètement. La maison commune, 18 cases des indigènes et cinq ou six greniers devinrent également la proie des flammes. Les sauvages étaient presque tous aux champs, l’incendie ne put donc être com­battu. Lorsqu’il vit le toit de l’église en flammes, le P. Vialleton retira pieusement le ciboire du tabernacle, et transporta le Saint-Sacrement à Ro-hai. Il supporta très bravement ce malheur qui détruisait en quelques heures le fruit de longues années d’épargne et de travail. Les missionnaires accourus pour lui exprimer leurs sympathiques condoléances paraissaient plus affligés que lui. L’enfant, auteur de ce désastre, s’était enfui dans la brousse ; le Père le fit chercher et quand le malheureux arriva confus et tremblant, le Père lui demanda : « As-tu mangé le riz ? — Non, Père ! — Eh bien ! va  « manger ! » Ce furent là tous les reproches et toute la punition que reçut le cou­pable. Le Provicaire reconstruisit sa maison sur un plan plus vaste, et il assembla des matériaux pour édifier une belle église à la place de la chapelle provisoire construite après l’incendie. Le manque d’ouvriers et diverses circonstances l’ont empêché de réaliser ses projets, mais, à sa mort, il laissait des fonds pour aider son succes­seur à entreprendre les travaux.

    En décembre 1907, M. Vialleton fut très sérieusement malade et l’on craignit un dénouement fatal ; mais son énergie et sa forte cons­titution reprirent le dessus et le Provicaire allait déjà mieux lorsque Mgr Grangeon vint chez les sauvages, en janvier 1908, pour bénir et inaugurer solennellement l’École Cuénot où doivent se former les catéchistes des différents districts. Cette fête fut une de ses dernières joies ; Dieu lui réservait encore une pénible épreuve pour mieux puri­fier son âme et augmenter ses mérites.

    Depuis 1888, la mission des sauvages a pris une grande extension ; au lieu de 4 postes chrétiens qu’elle comptait en 1886, elle en compte actuellement plus de 100 ; au lieu de 3 missionnaires, nous sommes 18. Plusieurs fois, M. Vialleton avait dit : « C’est trop beau ! Pourvu que cela dure ! Toute œuvre de Dieu sur la terre doit susciter les contra­dictions et la haine : Signum cui contradicetur. »

    L’œuvre de la propagation de la foi chez les sauvages a eu ses épreuves et a passé par une crise, qui a, un instant, fait craindre un véritable désastre. A la suite de vexations et d’intimidations, plusieurs villages abandonnèrent en partie la pratique de la religion. L’émotion fut vive et la douleur des missionnaires bien poignante. M. Vialleton, lui, ne perdit pas courage. « Laissons passer l’orage, disait-il. La tempête secoue l’arbre, les mauvaises « branches et les fruits pourris tomberont, ceux qui resteront seront bons. Quant aux faibles et « aux indécis qui se sont laissé entraîner, ils reviendront lorsque le calme sera rétabli. Prions « beaucoup, Dieu est le maître des cœurs. »

    Notre confrère eut la joie avant de mourir de voir revenir un très grand nombre de ceux qui avaient abandonné la pratique de la reli­gion ; et le mouvement de retour continue toujours. Espérons que, par ses prières, le vénéré défunt nous obtiendra la conversion complète de tous les déserteurs et la sanctification des fidèles.

    Au mois de juin, une fièvre tenace, que la quinine ne parvenait pas à enrayer, fatigua beaucoup le Provicaire, sans lui enlever sa bonne humeur. En septembre, la fièvre se compliqua de diarrhée. A partir de la Toussaint, il fut impossible à M. Vialleton d’offrir le saint sacri­fice de la messe. Le 3 novembre, nous étions réunis presque tous à Kon-tum, afin de célébrer un service pour les confrères défunts. Il ne put assister à la cérémonie et nous dit en souriant : « La prochaine fois, j’irai avec vous, mais on me portera », puis, se tournant vers moi, il ajouta : « J’ai fait mon temps, que chacun dure autant, ce sera bien ! »

    Le malade s’affaiblissait visiblement. Lui-même demanda à recevoir les derniers sacrements. Lorsqu’on lui apporta le saint viatique, malgré sa grande faiblesse, il ne voulut pas rester couché pour recevoir Notre-Seigneur ; il s’assit sur son lit, soutenu par deux confrères. Puis, il nous regarda tous avec une expression indéfinissable. Nous commençâmes les prières des agonisants. Cinq minutes après, M. Vialleton mourait ; c’était le 11 novembre.

    Le corps revêtu des habits sacerdotaux fut exposé d’abord dans la maison et ensuite à la chapelle. Les chrétiens annamites et ba-hnars se succédèrent sans interruption pour réciter les prières des morts. Le 13, eurent lieu les obsèques, auxquelles assista M. le garde prin­cipal Déreymez, commandant le poste de Kon-tum, qui voulait ainsi donner au vénéré défunt un dernier témoignage d’estime.

    La dépouille mortelle de M. Vialleton repose à côté de la croix du cimetière, en face de la tombe de M. Combes, le premier provicaire des sauvages. Il dort à l’ombre de la croix son dernier sommeil en attendant le réveil de la Résurrection, l’ouvrier apostolique qui a travaillé trente-sept ans en mission, dont trente-quatre sur la terre sauvage. Ses yeux, fermés à la lumière de la terre, contemplent la splendeur divine : « J’ai cru, je vois. »

    Fiant novissima mea, ejus similia.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1118
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1872