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Jean VIALLET (1871-1907)

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    « Le 11 octobre 1907, vers 6 heures du soir, Mgr Marcou, vicaire apos­tolique du Tonkin maritime, recevait un télégramme de France. C’était une mauvaise nouvelle. M. Viallet venait de mourir, et en lui la mission perdait un excellent missionnaire.

    Notre confrère naquit à Arêches, au diocèse de Tarentaise, dans le département de la Savoie, le 14 février 1871.

    « Il fit ses études chez les Pères Assomptionnistes et, grâce à son tra­vail et à sa vive intelligence, il fut un de leurs bons élèves. Plus tard, en mission, il parlait souvent de ses anciens maîtres et toujours avec l’accent d’une profonde affection filiale. Rappeler ces souvenirs, c’est faire un grand éloge des maîtres et de l’élève.

    « Bientôt il entendit l’appel de Dieu pour les missions lointaines, il y répondit généreusement et, son année de rhétorique terminée, il entra au Séminaire des Missions-Étrangères. Il y arriva le 20 septembre 1888. Il allait entrer dans sa dix-huitième année et l’on était frappé par sa figure et son caractère d’enfant, et aussi par ses yeux pétillants d’intelligence, on dirait même, de malice.

    Il passa deux années au Séminaire de Bièvres et trois à celui de Paris, séminaires dont le souvenir est si doux à ceux qui les ont habi­tés. Ce temps de préparation fut sérieusement employé par le jeune aspirant, car, à cause de sa grande délicatesse de conscience, M. Viallet se trouvait toujours imparfait. A aucun jour, il ne crut avoir assez fait pour la réforme de son caractère. Qu’il suffise de rappeler, comme témoignage de son zèle et de sa piété, ces paroles décidées qu’il pro­nonçait la veille de son ordination de tonsure : « Oh ! mon Dieu, à quelle « sublimité vous m’appelez ! Demain, je ferai mon entrée dans la milice sainte, je prendrai « Dieu pour mon héritage à la place des biens terrestres, et pour calice délicieux à la place des « faux plai­sirs du monde ! Mais que d’efforts il me faudra faire pour mériter un tel honneur ! « Ah ! pour réparation, j’offre à Jésus mes sacrifices passés et à venir, ceux de ma famille, du « pays, les larmes que m’a coûtées la séparation. Je veux me corriger, je veux devenir « meilleur. »

    Le jour de son sous-diaconat, le 24 septembre 1892, il disait : « J’arrive de célébrer mes « noces indissolubles avec l’Agneau sans tache et de prendre part au festin nuptial. Oh ! avec « quel bonheur j’ai fait le pas et dit adieu à ce monde corrupteur pour entrer dans la véri­table « liberté des enfants de Dieu ! Comme j’étais bien, étendu sur la marche du sanctuaire, que les « moments m’ont paru courts pour pleurer mon passé, m’offrir à Jésus avec toute l’ardeur de « mon âme, lui redire, avec tout mon cœur , mon amour et mon offrande, enfin le prier pour « tous les miens, le supplier de ne pas me laisser relever si je dois jamais rompre mes « engagements et être infidèle à mon office de la prière. Puis, après cette offrande de tout moi-« même, le pontife m’a livré les pouvoirs de ma charge et revêtu des insignes de mon ordre. « Quel beau jour et quelle joie ! Avec quelle allégresse j’ai récité mes premières petites heures « pour remercier Jésus de ses miséricordes, pour lui demander la persévérance, lui « recommander mes bons parents et mes amis, mes anciens maîtres, ce cher séminaire, ma « future mission. Lorsque Jésus est venu dans mon cœur , je l’ai tenu longtemps embrassé, lui « renouvelant mon offrande ; ce temps m’a paru court. Toute la journée, quel calme, quelle « joie débordante ! Chaque année, je célébrerai le souvenir de ce jour avec délices et j’espère « sortir de ce beau jour plus chaste, plus pieux, plus fervent, plus livré à Jésus en tout. »

    C’est dans ces saintes dispositions que le trouva le grand jour de l’ordination sacerdotale. Au soir de sa consécration, plein de recon­naissance et d’amour, il transcrivait ces élans de son cœur : « Je descends d’un Thabor délicieux. O Dieu, je suis votre prêtre à jamais ! Chaque « matin à l’autel, sous le souffle de ma faible parole, vous naîtrez comme autrefois dans le « sein virginal de Marie. Ah ! quelles grâces vous m’avez prodiguées pendant cette « inoubliable journée ! Alors les larmes m’arrivaient pressantes et douces. J’étais prêtre de « Jésus-Christ, moi si pauvre et tout néant ! »

    Le 16 octobre 1893, jour de sa première messe, il apprit sa desti­nation pour le Tonkin occidental. À cette nouvelle il exulte : « C’est la mission que j’aurais choisie entre mille, s’il « n’était plus doux de s’en remettre au bon plaisir de Dieu ! »

    Il fit ses derniers adieux aux siens le 13 novembre 1893. Tout étonné de son courage au milieu des déchirantes émotions de la séparation, il rend à Dieu de ferventes actions de grâce et le supplie de bénir ceux qu’il laisse dans les larmes.

    « Quelques jours après, le 6 décembre, il quittait Paris pour arriver à la communauté de Ké-so, en janvier suivant, pendant la retraite des confrères. Il eut ainsi le bonheur de passer quelques jours avec eux, et ce temps lui suffit pour les connaître tous comme aussi pour être connu d’eux, car il se montra dès le premier jour tel qu’il était, et nous savons qu’il fit impression.

    « Comme il ne changea guère dans la suite, c’est le moment de tracer son portrait. Petite taille, figure d’enfant avec un front chauve, deux yeux noirs brillants et regardant bien en face, enfin une robuste cons­titution, voilà pour le physique. Quant au moral, il était également bien doué : cœur bon et généreux, caractère ouvert, intelligence vive, mémoire fidèle et volonté forte. Pour être complet et vrai jusqu’au bout, il faut dire qu’on lui reprochait d’avoir une activité un peu trop exubérante. Ce défaut était l’excès de ses qualités.

    « Comme tous les jeunes missionnaires arrivant de France, M. Viallet fit un long séjour d’abord à Ké-so, l’établissement central, puis dans une chrétienté voisine d’Hanoï afin d’apprendre la langue et se former aux usages du pays. Notre confrère n’avait rien du musicien, ni la voix, ni l’oreille, aussi ne percevait-il pas clairement les accents de la langue annamite et comme ce principe général est toujours vrai : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », il avait de la difficulté à les observer en parlant. Mais un travail assidu, une assu­rance peu commune et sa bonne mémoire eurent vite raison de tous les obstacles. Il réussit à parler et à écrire très correctement en anna­mite.

    « Un an et demi après son arrivée au Tonkin, il fut envoyé comme vicaire de M. Calaque à Son-mieng. Plein de joie et d’entrain, il visita souvent les cinq paroisses de ce grand district. Sa charité et son zèle étaient inépuisables et, pourtant, en vrai missionnaire, toujours il regrettait de ne pouvoir faire davantage. Bien qu’il tût ses succès pour ne gémir que sur ses échecs, ceux qui le virent à l’œuvre l’apprécièrent à une plus juste valeur. — Il sut se rendre précieux auxiliaire pour toutes les besognes du missionnaire en district, et surtout pour la préparation des enfants à la première communion, œuvre difficile et importante entre toutes.

    « En juillet 1897, au grand regret de ses chrétiens qui l’aimaient beaucoup, et auxquels lui-même s’était attaché comme ne devant plus jamais les quitter, M. Viallet fut nommé secrétaire de Mgr Marcou. Il accompagna Sa Grandeur dans la visite des paroisses de la province de Thanh-hoa et de Ninh-binh. Il rendit de grands services soit en confessant les fidèles, soit en préparant les enfants de la confirmation avec beaucoup d’assiduité et de dévouement.

    « En juillet 1898, il reçut une nouvelle destination pour la province de Thanh-hoa (partie ouest), c’est là que ce cher confrère a travaillé pendant cinq ans jusqu’au jour où la maladie l’obligea de rentrer en France. »

    Son nouveau district comprenait trois grandes paroisses : Muc-son, Ke-lang et Ke-ben. Les chrétiens se trouvent disséminés de-ci de-là sur un territoire immense. Aussi le service y est-il très pénible. Qui nous dira jamais les longues et pénibles courses du missionnaire faites à cheval le long du Song-ma et du Song-tu !

    Cependant il fit toujours très régulièrement l’administration dans les chrétientés anciennes. Comme il était généreux, dévoué, ardent même à soutenir les intérêts des chrétiens, souvent opprimés par les païens, comme il notait tout, n’oubliait rien et ne redoutait pas les longues séances au parloir, ses chrétiens avaient pour lui une grande affection. Avec quelle joie ils le recevaient chez eux ! Pendant son absence du Tonkin, avec quelle anxiété ils demandaient des nouvelles de sa santé et la date de son retour parmi eux !

    Il était encore plus dévoué, plus charitable envers les nouveaux chrétiens ; c’est qu’ordinairement ces pauvres gens sont bien malheu­reux et bien dignes de pitié. M. Viallet n’eut jamais, je crois, la conso­lation d’enregistrer des conversions en masse, mais que d’épis isolés il glana çà et là, que d’âmes lui doivent de jouir aujourd’hui du bonheur du ciel !

    Il éleva des oratoires en plusieurs endroits. À Ke-ben il construisit une véritable église. Lorsqu’on remonte le Song-ma, sur la rive gau­che, on voit soudain, au détour d’une montagne, se dresser cette église jolie, bien proportionnée, élégante même, éclatante de blancheur.

    Vu les modestes ressources dont il disposait, c’était un peu téméraire d’entreprendre la construction d’un pareil édifice ; mais il comptait sur la bonne Providence. Il s’ingénia pour trouver les sommes nécessaires, écrivit en France et sut toucher le cœur d’une insigne bienfaitrice des Missions. Ses chrétiens mêmes l’aidèrent un peu et un dimanche d’octobre 1902, Mgr Marcou bénissait solennellement l’église bien achevée. Ce fut certainement, pour M. Viallet, l’un des plus heureux jours de sa vie.

    Mais, là encore, il s’était dépensé sans compter et, quelques mois après, il se trouvait atteint au foie et à la poitrine. Un séjour à Hong-­kong ne put le guérir, il dut reprendre la route de France. Il resta huit jours à Hanoï pour y consulter les médecins français, qui confir­mèrent le diagnostic d’une grave affection hépatique. Il alla donc une dernière fois jusqu’à Phat-Diem pour régler quelques affaires. Mais la fatigue du voyage et les émotions des adieux aux confrères et aux chrétiens l’avaient mis au plus mal. On dut le ramener à Hanoï, où il fut admis d’urgence à l’hôpital. Son état était grave, sans espoir. Après s’être bien préparé à la mort, il fut opéré le 10 mai pour un énorme abcès au foie. Opération délicate et douloureuse, elle exigea un séjour  de six semaines à l’hôpital.

    Le 9 juillet, il quittait son cher Tonkin qu’il ne devait plus revoir. Après une assez bonne traversée il débarqua à Marseille le 10 août. Il resta un moment dans sa famille, puis se rendit à Montbeton d’où il alla prier la bonne Vierge de Lourdes. Ce pèlerinage fut pour lui une source de consolations : « Oh ! l’ineffable étape dans ma vie, écrivait-il. J’ai ressenti là les « plus douces et les plus suaves émotions de mon existence. Quelle joie et quel « enthousiasme ! A chaque approche de la grotte bénie, les larmes jaillissent de mes yeux. On « y sent la bonne Mère présente comme il y a cinquante ans : on ne peut s’en arracher ; et mes « adieux à Lourdes m’ont coûté autant que les plus dures séparations. »

    M. Viallet passe trois mois à Montbeton et arrive à Paris le 29 novembre 1905, « bien ému, écrit-il, en revoyant le cher berceau, la chapelle de mes ordinations, toute renouvelée par les peintures qui représentent nos martyrs ».

    Au mois d’avril suivant il eut la douce joie de faire un pèlerinage à Rome et d’y recevoir la bénédiction du Saint Père. Au retour il s’arrête à Assise et à Lorette. Il faut lire dans son journal avec quel élan de foi il raconte les pieuses impressions qu’il en rapporte. Il passe la belle saison en Savoie et se prépare à repartir au Tonkin à la fin de l’automne. Il fait ses adieux à sa famille au mois d’août, passe quelques jours au séminaire de Paris. Là, le médecin le déclare atteint au poumon droit et au foie. Néanmoins, M. Viallet, toujours désireux de repartir, se rend à Montbeton pour se reposer encore quelques semaines seulement, pense-t-il ; mais il y apprend la vérité sur son état. « Mon départ, écrit-il, est donc renvoyé encore et « probablement jusqu’à l’automne 1907. » Au mois de février il retombe malade avec les mêmes douleurs, fièvres, gêne d’estomac et de foie, souffrance aiguë au côté droit, qu’il avait éprouvées l’année précédente.

    En juin 1907, sur le conseil des médecins, M. Viallet alla faire une saison aux eaux de Brides-les-Bains. Il en revint plus souffrant. Le dimanche 14 juillet il avait encore accepté de faire l’instruction aux fidèles, chez un curé de ses amis, mais il note dans son journal que la fièvre et des douleurs lancinantes à l’épaule lui ont rendu toute prépa­ration presque impossible. Ces douleurs continuant, il retourne visiter le docteur de Brides-les-Bains, qui diagnostique une congestion aiguë du foie. Des moyens énergiques s’imposent, et c’est à l’hôpital de Moutiers que M. Viallet va les demander. Le médecin de cet établissement parvient à calmer la fièvre, mais il reste impuissant contre la douleur de l’épaule, devenue si vive que le malade dit n’avoir jamais tant souffert, pas même durant l’opération qu’il a subie à Hanoï. Des quintes de toux fréquentes et pénibles l’empêchaient de dormir la nuit.

    Vers la fin d’août, à la suite d’une crise de toux très violente, le pauvre malade vomit une grande quantité de pus mêlé de sang. C’était, croyait-il, un nouvel abcès au foie qui s’était rompu de lui-même. Il en éprouva un sensible soulagement ; les douleurs de l’épaule se calmèrent. Néanmoins il était si faible qu’il ne pouvait plus se tenir sur ses pieds.

    Le médecin de l’hôpital jugea qu’une nouvelle opération s’imposait d’urgence, et le malade fut aussitôt dirigé sur Paris, accompagné de son confrère, M. Patuel. Il y arriva le 21 septembre et fut conduit directement chez les Frères de Saint-Jean de Dieu. Il était dans un état de fatigue et de prostration extrême. Dès le jour même, le chirurgien, après l’avoir examiné, déclara toute opération impossible en cet état de faiblesse. « Le malade, dit-il, n’est pas absolument désespéré, mais son état est très grave. »

    Quand M. Viallet vit qu’on ne voulait pas l’opérer, il ne garda plus guère d’illusion sur l’issue de son mal :  « Oh ! ce médecin de Moutiers, dit-il, pourquoi m’avoir trompé ainsi ? Il « m’envoie mourir dans un hôpital ! S’il m’avait dit la vérité, je serais allé mourir à Saint­« Raphaël, au milieu de mes confrères ! » Déjà, il avait exprimé le regret de n’être pas parti, l’an passé, pour le Tonkin :  « Au moins, disait-il, j’aurais eu la consolation de finir mes jours « dans ma mission ! »

    « Cependant, notre cher malade, dit M. Mollard, qui le visitait souvent, se mit bientôt, résolument, en face de sa situation présente et l’envisagea avec calme et résignation. M. Sibers, supérieur du sanatorium de Saint-Raphaël, se trouvant alors de passage à Paris, se rendit auprès de lui. Le malade lui dicta ses dernières volontés, marquant par le menu l’emploi qu’il voulait faire du peu d’argent qui lui restait.

    « Après avoir réglé ses affaires matérielles, il ne songea plus qu’à préparer son âme au grand passage du temps à l’éternité. Il le fit avec une confiance si naïve, si naturelle, si candide, si sûre d’elle-même, qu’à aucun moment on ne vit chez lui le moindre signe d’inquiétude ou d’appréhension devant la mort. Je ne sais si jamais j’ai rencontré une telle sérénité chez un mourant. Son invocation préférée était : Cor Jesu, flagrans amore mei, inflamma cor meum amore tui ; Jesu mitis et humilis corde, fac cor meum secundum cor tuum.

    « Le mardi 8 octobre, vers les 11 heures, il reçut l’extrême-onction et l’indulgence plénière :  « Je suis bien résigné, disait-il, puisque le bon Dieu ne permet pas que je meure au « Tonkin, j’offre volontiers ma vie pour ma mission. » La journée se passa assez tranquillement, continue M. Mollard ; à 8 heures du soir, le cher Frère Anatole nous fit dire que, probablement, le malade ne passerait pas la nuit. Je me rendis près de lui avec M. Rousseau, missionnaire d’Hakodaté, son ami intime. Nous le trouvâmes râlant péniblement, mais gardant la pleine possession de lui-même. Il était heureux de nous voir près de lui, mais tout confus, disait-il, de tant de déran­gements. Je lui dis que j’allais réciter les prières de la recommanda­tion de l’âme. — « Oui, merci : mais je ne pourrai pas répondre. Le docteur m’a « fait une piqûre de morphine et je sens que je vais dormir. » Après que j’eus terminé les prières, c’est-à-dire vers 10 heures du soir, il semblait avoir repris des forces et revenir à son état normal. Il passa le reste de la nuit sans souffrance appa­rente, disant même quelques bons mots pour nous égayer. Toute la journée du 9, ainsi que la nuit suivante, furent également assez calmes.  Enfin le jeudi 10 octobre, vers 8 h. ½  du matin, il s’éteignit douce­ment, sans aucune secousse, sans agonie, comme une lampe qui a consumé toute son huile.

    « À partir de ce moment jusqu’aux funérailles, il y eut constam­ment deux aspirants à veiller et à prier près de son corps. Les obsèques eurent lieu dans la chapelle du Séminaire de la rue du Bac en présence de toute la communauté. Ensuite il fut conduit au cime­tière Montparnasse et déposé dans notre caveau, où il attend le réveil de la résurrection. »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2078
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1893