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Paul VIAL (1855-1917)

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    Paul-Félix-Angèle Vial naquit à Voiron (Isère), le 3 janvier 1855. Il fut baptisé dès le lendemain. Il était le cinquième de huit enfants : quatre frères et quatre sœurs.

    Rien de saillant ne paraît avoir marqué sa première jeunesse. Pieux, adonné à l’étude, il fut admis dans la Congrégation de la Sainte-Vierge.

    La Providence avait des vues sur cet enfant ; elle le voulait prêtre et missionnaire. Au moment opportun elle intervint. Elle se servit d’un Père jésuite. Une fois par semaine, le P. Sambin adressait une exhortation aux membres de la Congrégation. Paul était chargé d’aller le chercher. Le Père sut distinguer les qualités du jeune congréganiste ; il fit les démarches nécessaires et obtint son admission à l’école apostolique d’Avignon.

    Paul allait avoir 13 ans quand il dit adieu à ses parents. Deux ans après ils le ramenèrent chez eux. Un ami leur avait dépeint sous des couleurs très noires, le martyre intellectuel que devait, selon lui, subir leur enfant. Bien vite détrompés, ils laissèrent à l’apostolique toute liberté de retourner à sa chère école.

    Il  était en quatrième quand ses maîtres le mirent en relation avec une personne très pieuse et très généreuse, qui allait être pour lui pendant toute son existence une bienfaitrice insigne, une confidente de bon conseil, une sœur par l’affection, Mlle Marie de La Selle.

    Au sortir de l’école apostolique, se pose la question de son avenir. Il n’a pas une seconde d’hésitation. Il sera jésuite. Un an de noviciat l’affermit encore dans la conviction que Dieu le veut enfant de saint Ignace. Autre cependant est le jugement porté par ses directeurs. Il se soumet à leur décision, et au mois de septembre 1876, il entre au Séminaire des Missions-Etrangères.

    Ordonné prêtre trois ans après, il reçoit aussitôt sa destination pour le Yunnan. Le 29 avril 1880, six mois jour pour jour après son départ de Marseille, il arrive à Long-ki, résidence de son évêque, Mgr Ponsot, un bon vieillard qui avait quitté la France 50 ans auparavant, en 1830. Il est impatient de voler à la conquête des âmes ; mais il lui faut d’abord apprendre à voler, je veux dire à parler la langue chinoise, à connaître les mœurs du pays, à comprendre le caractère, la mentalité, les défauts et les vertus des chrétiens aussi bien que des infidèles, en un mot, il lui faut la formation du missionnaire. Il la commence pendant cinq ou six mois, puis il va la compléter à Yang-pi, en qualité de vicaire d’un futur martyr, M. Terrasse.

    Le district est vaste ; si les baptisés y sont peu nombreux, beaucoup de païens demandent à s’enrôler sous la bannière du Christ ; mais ce sont gens pour la plupart adonnés à la chicane, et avant de les accepter, il est nécessaire de les éprouver ; l’épreuve est loin d’être favorable à tous ; aussi M. Vial emportera-t-il de ce district l’horreur des procès. Néanmoins il restera à Yang-pi pendant près de cinq ans, se dépensant avec patience, persévérance et vigueur. Il fait de nombreuses courses, et le plus souvent voyage à pied, sans que la fatigue ait aucune prise sur son tempérament nerveux.

    Il trouve même l’occasion de pousser une pointe jusqu’en Birmanie. MM. Colqhoun et Wahab, voyageurs anglais, sont arrivés chez lui presque à bout de forces et de courage. Il met à leur service son expérience et sa bourse. Il les conduit à Mandalay. Sur les instances de Mgr Bourdon (Vicaire apostolique de la Birmante septentrionale)  il reste trois mois en Birmanie et y pose les bases d’une chrétienté chinoise.

     

     

     

    Mgr Bourdon et M. Vial avaient en toute bonne foi fait l’œuvre de Dieu ; mais ils avaient oublié le règlement ; aussi ce voyage valut au jeune missionnaire un retard d’une année pour son agrégation à la Société.

    En  1885, M. Vial est appelé au poste de Te-tse-tsen. Ses chrétiens, de nature apathique, sont bien peu nombreux. Il cherche à obtenir des conversions. Le succès ne couronne pas ses efforts. Il voyage toujours et explore les environs.

    Bientôt, il rencontre sur sa route une population très différente des Chinois : costume, mœurs, langue, rien en elle ne rappelle les Célestes. Ce sont des Lolos. La curiosité du missionnaire est éveillée, et aussitôt germe dans son esprit l’espoir de devenir leur apôtre. Le projet est nouveau ; il paraît original à plusieurs. Mais l’originalité n’est pas ce qui manque à M. Vial ; il la possède même à un degré assez élevé pour la ranger parmi ses qualités. Nous ne dirons point qu’il ait eu tort. Afin de se rapprocher de ceux qu’il appelle déjà, un peu prématurément, ses enfants, il loue, en 1887, une maison sur le marché de Tien sen-kouan ; peu après il s’établit à Lou-mei-i, un beau village de la plaine de Lou-lan, à une heure de cette ville. Toutes les familles, à quelques exceptions près, appartiennent à la tribu des Sangni. Ces indigènes sont simples, doux, timides. Ils détestent les Chinois, la race conquérante, souvent usurpatrice, dont il leur faut subir les vexations. Ils se sentent attirés vers cet Européen, qui leur témoigne de l’affection et qui s’exerce à parler leur langue. Le missionnaire se fait tout à tous ; il n’est d’industrie qu’il ne mette en œuvre pour gagner leur confiance.

    Au bout de quelques mois, il a pris pied dans la tribu. C’est là qu’il se dépensera trente ans durant, jusqu’à sa mort.

    Grâce à la générosité de sa bienfaitrice, il se procure un vaste emplacement tout auprès du village. Il construit résidence, église, école. Le soir, les travaux terminés, les indigènes viennent passer quelques heures avec lui. Il les reçoit comme un père bien plus que comme  un supérieur. Il répond à toutes leurs questions, se prête à leurs caprices, leur fait de petits cadeaux. Il a trouvé le moyen, qui n’est un secret que pour ceux dont l’âme n’a point de piété et le cœur point de tendresse, de se faire aimer d’eux ; il les aime.  Autour de lui, on dit qu’il les aime trop, et que son amour indulgent lui voile leurs défauts. Tout en eux lui paraît qualité : Il se plaît à les comparer aux Chinois ; c’est-à-dire à les juger très supérieurs, non pas en un point, mais en dix, en cent, et quand on le pousse un peu, il affirme que c’est en tout. Apôtre des Lolos, il veut en être l’apôtre exclusif ; par principe, il s’abstient le plus possible de s’occuper des Chinois, dont l’admission au nombre de ses ouailles, aurait, disait-il, infailliblement amené le retrait de l’indigène. Parfois, cependant, son zèle l’emporte, et aussi la force des choses ; il a un catéchiste chinois qu’il a instruit et baptisé ainsi que sa famille.

    Par cette méthode, si toutefois sa manière d’agir est une méthode et non un fruit spontané de son affection pour les Lolos, il en conquiert quelques centaines à Jésus-Christ.

    De Lou-mei-i la Bonne Nouvelle se répand au loin. Les conversions affluent, et c’est toujours par village ou par fraction de village : ainsi le veut l’organisation indigène. M. Vial ne peut seul suffire à l’ouvrage. Deux nouveaux districts sont créés, dont l’un dans la tribu des Ashi.

    L’instruction de ces catéchumènes réclame des catéchistes et des instituteurs. Il emploie les éléments qu’il a sous la main et il prépare l’avenir. Aussitôt qu’il le peut, il envoie au séminaire quelques jeunes indigènes des mieux doués ; ceux qui ne persévèreront pas constitueront des catéchistes.

    La mission met à sa disposition des Vierges chinoises. Il préfèrerait un personnel indigène. La difficulté est grande. Il essaie cependant, mais sans succès. Plus tard, beaucoup plus tard, il renouvelle la tentative : encore les jeunes filles qu’il appellera avec la grâce de Dieu à la vie religieuse sont presque toutes chinoises ; du moins, il les aura formées lui-même . ce n’est qu’une ébauche d’Institut, et par les dispositions qu’il prendra à la veille de sa mort, ces jeunes filles seront versées dans l’Institut des Vierges chinoises.

    Puis il y a difficulté des livres. La plupart de ces indigènes ne savent pas un mot de chinois. Il commence par publier un catéchisme, celui de la mission, mais revu par lui, mis à la portée des intelligences les moins ouvertes parmi les Lolos. Cette adaptation ne le satisfait pas encore. Il voudrait autre chose que des livres chinois. Il apprend qu’il existe des caractères lolos ; il se les fait enseigner. Il compose un lexique. Lui-même en dirige l’impression à Hong-kong. Dès lors, il lui est possible de mettre aux mains de ses chrétiens un catéchisme et un recueil de prières, où ne figure pas un seul caractère chinois. L’innovation reçoit un accueil enthousiaste. D’ailleurs, ces opuscules ne sont pas volumineux. M. Vial simplifie, il faudrait dire qu’il minimise le plus possible. « Aux débuts de l’Eglise, disait-il, il n’y avait pas tant de prières ni tant de pratiques de dévotion ; mes chrétiens en sont à leurs débuts, plus tard nous verrons. »

    En septembre 1892, sa carrière est sur le point d’être brisée. A Lou-mei-i, des voleurs se sont, de nuit, introduits chez lui. Il se lance à leur poursuite. L’un d’eux, serré de près, se retourne et le larde de coups de serpette. Il est blessé à la tête, aux mains, plus grièvement au côté, un coup a porté près du cœur. A Hong-kong, il subit jusqu’à six opérations. De là il gagne la France où, après deux nouvelles opérations, il est enfin guéri. Il revient en 1894. Il porte une forte balafre au front ; les bras, ainsi que les doigts, ont perdu de leur flexibilité ; cependant, il peut se servir de ses mains. Sa santé générale, sans être affectée outre mesure, nécessite des précautions qui ne l’empêchent pas de travailler beaucoup.

    Lorsque le gouvernement pousse à l’instruction et cherche à installer partout des écoles, il comprend bien que cette innovation offre des dangers ; mais où n’y a-t-il pas de dangers sous le soleil ? Est-ce que l’ignorance préserve de toutes les fautes ? Il prend donc bravement son parti de la nouvelle situation, et cherche à  tirer avantage de ces écoles. Les élèves qu’il a envoyés au séminaire sont rentrés chez eux, sauf un qu’il a la joie de voir ordonner prêtre en 1909, le P. Pierre. Il les met à la disposition de quelques villages ; ailleurs il fait appel à des chrétiens instruits, à d’honnêtes païens, s’il ne peut faire autrement. Il s’arrange de façon à exercer partout son influence. Il voudrait fonder une école normale, pépinière de professeurs pour sa tribu et que le gouvernement reconnaîtrait. Le projet se heurte à des difficultés telles qu’il se voit obligé d’y renoncer, mais c’est bien à regret.

    Du moins, il s’occupe plus activement de son école de français ; car, pendant vingt ans, il enseigne lui-même le français, avec quelques notions de calcul, de géographie, d’histoire, etc. Dans ses dernières années il fait plusieurs heures de classe par jour, et ses cours sont réguliers. Son but ? Ouvrir plus grande l’intelligence de ses Lolos, faire pénétrer dans leur esprit des idées nouvelles, chrétiennes surtout, et c’est là le point directif : attacher ses néophytes au catholicisme en le leur faisant mieux connaître et plus goûter. Comment a-t-il pu concilier les exigences du professorat avec les nécessités de l’apostolat ? « Il n’y a pas incompatibilité, disait-il, puisque je concilie fort bien l’un et l’autre. »

    Au milieu de ces travaux, il trouve le temps de publier plusieurs brochures et ouvrages qui attirent sur lui l’attention des savants et des explorateurs : Etude sur l’écriture des Lolos au Yunnan, 1890 ; Les Lolos et les Miaotze, 1891 ; Les Lolos, Histoire et Religion, 1898 ; Dictionnaire français-lolo, 1909 ; il fait paraître des articles dans quelques Revues, dans les Missions Catholiques, dans les Annales des Missions-Etrangères. Il serait excessif de dire que ces publications jettent sur son nom le reflet de cette poussière d’or que l’on appelle la gloire, mais elles lui acquèrent quelque notoriété. Les explorateurs qui traversent le Yunnan lui demandent des renseignements ; il les accueille d’abord avec sa cordialité et sa générosité habituelles ; mais plusieurs en ayant abusé, en s’attribuant la découverte des documents qu’il leur avait obligeamment prêtés, il devient circonspect. « Les missionnaires catholiques, écrivait-il un jour, ont le droit et même le devoir d’honorer par leurs travaux scientifiques la cause qu’ils servent, et ils auraient tort de laisser prendre cet honneur par d’autres. » Beaucoup trouveront cette appréciation très juste.

    Après les Lolos, il veut s’occuper des Miaotze. Il achète, avec le charitable concours dont nous avons parlé, une assez vaste propriété à Tsin-chan-keou. Il y construit une résidence, des écoles, et plus tard une église, petite, mais d’une piété réelle. Il bâtit un village pour les fermiers. Ses espérances ne se réalisent point.

    Les Miaotze ont l’instinct nomade, ils n’aiment guère le travail et n’ont qu’un très médiocre respect pour le bien d’autrui. Bref, M. Vial congédie les uns, et les autres s’en vont d’eux-mêmes.

    Cet insuccès ne l’assombrit ni ne le décourage. C’est un optimiste. Il est toujours satisfait. « Si le triomphe n’est pas encore venu, il viendra ; tout va bien ; encore deux ans, un an, et mon œuvre sera terminée. » Sous une forme ou sous une autre, tel est le sentiment qui se dégage communément de ses paroles et de ses écrits.

    Les années s’écoulent dans ces labeurs ; le cher Père vieillit, sa vigueur diminue ; au début de 1917 lui-même se plaint de faiblesse.

    En juillet, il se décide à se rendre à Yunnansen. Outre le diabète, le docteur diagnostique une maladie de cœur ; l’organe est usé, il peut brusquement s’arrêter.

    Bientôt cependant, le Père rentre chez lui ; il se raidit contre le mal, mais le mal ne fait qu’empirer.

    Un de ses voisins, M. Mongellaz, se rend le 6 novembre à Tsin-chan-keou. Le malade est d’une faiblesse extrême ; depuis quelque temps il ne célèbre plus la messe ; depuis un mois il ne prend que fort peu de nourriture, et éprouve de fréquents vomissements. A son confrère qui lui propose les derniers sacrements : « Comme vous voudrez, dit-il, je suis prêt. » Voyant un jour réunis auprès de lui MM. Ducloux, Badie, Souyris et Mongellaz, il s’écrie : « Quel bon moment pour mourir, j’aurai un bel enterrement. » L’avenir de son école de Vierges l’inquiète cependant ; d’autres soucis le préoccupent. Ah ! s’il pouvait avoir un entretien avec son évêque. Monseigneur se rend à ses désirs ; le 30 novembre il est auprès de lui, et tout s’arrange. Cette visite lui procure une paix profonde.

    La fin approche rapidement ; le 7 décembre on sent que le malade n’a plus que quelques heures à vivre ; à 6 heures du soir, il veut se lever, on l’aide. Tout à coup, M. Mongellaz entend des cris : il se précipite, prend le moribond dans ses bras, le pose sur le lit, lui suggère quelques pieuses invocations ; des mouvements de la tête et des lèvres permettent de croire qu’il est entendu. On récite les prières des agonisants. À  6h20 tout est fini. Aux premières vêpres de la fête de l’Immaculée Conception, le missionnaire, dans sa soixante-troisième année d’âge, sa trente-huitième année d’apostolat, était allé recevoir sa récompense.

    Les funérailles furent imposantes. Si l’on ne s’y était opposé, la tribu entière serait accourue. Chaque village dut se contenter d’une députation. M. Souyris et le P. Pierre étaient venus rejoindre M. Mongellaz, Monseigneur était représenté par son provicaire. M. Vial avait manifesté sa volonté d’être enterré à Ve-tse, il avait désigné l’endroit précis où devait être creusée sa tombe. Ce village est situé sur le plateau, au centre de la tribu, à quatre lieues de Tsin-chan-keou. La mission y possède un bel emplacement, d’où la vue s’étend au loin. C’est là, tout près de l’église récemment bâtie par les chrétiens, que le 11 décembre fut déposée la dépouille mortelle du premier apôtre des Lolos.

     

     

     

    • Numéro : 1430
    • Pays : Chine
    • Année : 1879