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Joseph VEYRAC (1868-1908)

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    Joseph-Basile-Casimir Veyrac est né le 31 décembre 1868 à La Besse, commune de Villefranche-de-Panat. La Besse, située sur un petit mamelon, au pied duquel est bâtie Villefranche, est un hameau habité par des familles patriarcales chez lesquelles la foi se conserve très pure et très vive.

    Celle des Veyrac se distinguait entre toutes. La mère de notre missionnaire, pieuse et sainte femme, modèle de la paroisse, avait un frère religieux et une sœur religieuse. Son père avait aussi une sœur religieuse, un frère et un oncle prêtres.

    C’est dans ce milieu si chrétien que Casimir vint au monde. De bonne heure il se fit remarquer lui-même par sa piété et sa modestie. A cinq ans il avait perdu sa mère, et son père quelque temps après sa première communion. L’épreuve avait mûri de bonne heure son âme d’enfant. Voyant ses heureuses dispositions, son tuteur le plaça deux ans chez les Frères de La Besse, d’où il sortit pour aller commencer ces études de latin chez son grand-oncle, curé de Bezonne.

    Casimir avait une dévotion particulière aux saints Anges gardiens, au sien d’abord et à ceux des personnes avec lesquelles il avait des rapports, dévotion qu’il tenait de son oncle, prêtre retiré à Rodez. Il disait en avoir recueilli lui-même les plus heureux fruits. Il acheva ses études chez les Pères des Sacrés-Cœurs dits de Picpus, à Graves, près de Villefranche de Rouergue. Presque tous les élèves de cette sainte maison entraient au grand séminaire, ou dans des congrégations religieuses. Notre jeune étudiant ne devait pas suivre une autre voie. Tandis que sa sœur bien-aimée, en qui se résumait toutes ses affections de famille, s’envolait au Carmel de Rodez, lui s’en allait frapper à la porte du Séminaire des Missions-Étrangères de Paris. C’était le 18 septembre 1891. Après trois ans d’étude et de probation, il fut destiné au Su-tchuen méridional où il arriva en janvier 1895. Il fut envoyé au Kien-tchang étudier la langue, sous la direction de M. de Guébriant. Il s’y trouvait depuis quelques mois à peine, quand soudain éclata la persécution déchaînée par le vice-roi, Lieou. Il dut, avec tous les missionnaires de cette région, se réfugier dans la province voisine du Yun-nan alors en paix. La bourrasque passée, comme il paraissait fatigué soit par les émotions, soit par les longs et pénibles voyages qu’il avait dû faire, il est rappelé à Sui-fou pour se reposer. On ignorait alors sa maladie. Quand il paraît bien remis, il prend le chemin de Kuin-lin-hien, sous-préfecture qui dépend de Sui-fou, pour faire ses premières armes comme vicaire de M. Galibert. Il lui succède en 1896. Mais le  district, assez montagneux, était au-dessus de ses forces.

    L’année suivante, son évêque lui confie celui de Fou-kiang-hien, moins étendu, situé en plaine et d’un parcours facile. Il y passe les années, 1898-1899, qui voient la rébellion du fameux Yu-man-tse. Pendant que la partie orientale de la mission est à feu et à sang, M. Veyrac, dans la partie occidentale, est relativement tranquille. Cependant comme il souffre du cœur depuis quelque temps, il est envoyé à Tchong- king consulter les docteurs européens. M. Laville, médecin du consulat français, lui trouva, en effet, une maladie de cœur congénitale, qu’il appela : insuffisance mitrale.

    Au commencement de 1900, il est appelé par son évêque à Kiatin où il reste prés de quatre mois. Mgr Chatagnon, ne pouvant se résoudre à la sentence du docteur Laville, adresse son missionnaire aux sommites médicales de Shanghai. La réponse fut la même qu’à Tchong-king : Il n’y a rien à faire pour arrêter le mal, mais il faut éviter la fatigue et les émotions qui pourraient occasionner une mort subite.

    A son retour au Su-tchuen, en 1901, M. Veyrac est mis comme en repos dans le poste le plus facile et plus paisible près de Lou-tchéou, à la campagne. Il y reste deux ans et rend un signalé service à la mission en fondant la résidence de Ho-kiang-hien, sous-préfecture dépendant de Lou-tchéou. C’est une œuvre toujours difficile que 1e premier établissement dans une ville. Parce qu’on n’y est connu que par les calomnies répandues contre les chrétiens, il y a généralement opposition, et le démon ne manque jamais de susciter toutes sortes d’obstacles. Il faut, pour mener cette entreprise à bonne fin, beaucoup de prudence et d’habileté. M.Veyrac ne manquait ni de l’une, ni de l’autre, aussi réussit-il sans querelle , ni procès avec les païens.

    Cette affaire est à peine terminée, que notre confrère est transféré à un autre poste, celui de Loui-kiang-hien, sous-préfecture qui dépend de Tze-tcheou. La résidence n’était pas des plus agréables, ses prédécesseurs avaient tenté, à plusieurs reprises, l’acquisition d’une autre maison ; ils avaient rompu les pourparlers, les uns après les autres, tant étaient grandes les difficultés. M. Veyrac reprend les négociations et finit par acquérir la maison à des conditions très avantageuses. Il semble que le bon Dieu l’avait destiné pour ces deux œuvres; cette dernière était heureusement terminée depuis un mois, lorsque le mal dont il souffrait s’aggrava subitement. Jusque-là il allait tout doucement, évitant les excès de tout genre, assistant rarement aux réunions de confrères où le bruit est inévitable. On y était habitué et semblait que cela devait durer longtemps encore.

    Au commencement de cette année, en janvier, lorsqu’il vint à Sui-fou avec MM.Sapin et Cadart, il s’aperçut que les pieds enflaient légèrement la nuit. Il n’y attacha pas grande importance et c’est à peine s’il en dit un mot à deux ou trois confrères. Rentré à Loui-kiang le 18 février, les premières lettres qu’il écrivit ne laissèrent pas soupçonner la gravité du mal, Jusqu’au dimanche de la Passion il suivit son régime ordinaire, montant chaque jour à l’autel. Il ressentit, ce jour-là, une lassitude extraordinaire : c’était le commencement de la fin. Le cœur, fatigué de lutter contre son insuffisance mitrale, faiblissait et la circulation du sang se ralentissait.

    Il écrivait le 20 avril : « Le cœur ne va pas bien, ni l’estomac non plus : à la volonté de « Dieu ! Voilà longtemps que dure ma maladie, et, d’après les dires des docteurs, je ne croyais « pas tenir si long-temps. Depuis quinze jours, je monte seulement les dimanches et les fêtes « au saint autel. L’enflure des pieds et surtout la difficulté de respirer me fatiguent « beaucoup. »

    Cette lettre arriva à Kia-tin au commencement de la retraite annuelle. Vers la mi-mai, le malade appelle un confrère à son secours. Celui-ci, indisposé lui-même depuis plusieurs jours, ne peut répondre à son invitation.

    M. Doussine part de Soui-fou le 20 mai pour secourir M.Veyrac, avec mission de le ramener, si possible. C’était aussi l’intention du regretté défunt de venir voir le docteur de la canonnière française qui, chaque été, monte de Tchong-kin à Soui-fou. Ne voyant arriver personne au jour espéré, il s’embarqua avec deux domestiques, le 22 mai. Ce jour-là même M. Doussine put le rejoindre dons sa barque à minuit. Le reste du voyage, que le malade supporta bien, se fit sans incident. Voici, sur ses derniers jours et sur sa mort, la relation envoyée aux confrères de la mission :

    « Arrivé le 29 mai au soir, la première nuit et la journée du lendemain samedi furent mauvaises; il se sentit mieux le dimanche. A la proposition qu’on lui faisait pour la troisième fois d’appeler le docteur de la canonnière anglaise, il répondit : « Attendons la canonnière française, elle ne peut tarder d’arriver. » Le pouls restait très irrégulier, nous craignions un dénouement fatal subit. On lui parla de l’Extrême-Onction; il la reçut le mardi soir des mains de son évêque .Il communia quatre fois pendant les derniers jours qu’il passa à Soui-fou. L’Obry arrivait enfin le 4 juin, vers les 11 heures du matin . Invité, dès 1 heure de l’après-midi, le docteur était à 6 heures au Kong-kouan. «Je pense pouvoir le soulager», dit-il, et voyant que M. Veyrac n’éprouvait aucune répugnance à aller à l’hôpital, il nous dit de l’y faire transporter le lendemain. Ce jour-là devait être pour notre cher confrère le dernier de son pèlerinage ici-bas. La nuit avait été très agitée, plus agitée que les précédentes. Porté sur une chaise longue, le voyage ne parut pas l’avoir fatigué. Nous nous en réjouissions. Le docteur se présentait à 10 heures à l’hôpital; il nous dit, après avoir tâté le pouls : « Le Père est perdu, il « peut mourir d’un moment à l’autre, je vais lui faire des injections de caféine; s’il n’en « éprouve pas du soulagement, c’est fini, le sang ne circule plus. » On le mit au courant de la situation: « Le sacrifice de ma vie est fait, dit-il, je ne croyais pas durer si longtemps ; je suis « prêt. Je me recommande aux prières des confrères, je n’oublierai personne, je prierai pour la « mission, je demande pardon à tout ceux que j’ai pu offenser, je me confesserai dans dix « minutes. »

    « Son état empira rapidement et, à 5 h. 40, il rendit son âme à Dieu, après avoir reçu l’indulgence in articulo mortis et une dernière absolution en présence de MM. Moutot, Fayolle et  Doussine. Le cher défunt a conservé sa connaissance jusqu’à la fin; ses dernières paroles ont été : « Je vous remercie de m’avoir parlé clairement, c’est comme cela qu’il fallait «faire; je suis prêt. Priez pour moi, je n’oublierai pas la mission. »

    « Puissions-nous tout faire une aussi belle mort que lui. Prions cependant beaucoup pour lui, il faut être si pur pour entrer au ciel ! C’est dans l’église du Si-men que les chrétiens ont prié pour lui. L’enterrement a eu lieu à Ho-ti-keou le 9 juin, l’absoute a été donnée par monseigneur; y assistaient MM. Moutot, Scherrier, Tarrisse, Brotte, Fayolle, Breuil, Doussine et deux prêtres indigènes.

    « Quand je songe au passage rapide du cher défunt au milieu de nous, je ne puis m’empêcher de déplorer la perte que notre mission vient de faire. M. Veyrac était intelligent, instruit et d’une vertu éprouvée. Sévère pour lui-même, il le paraissait aussi pour les autres, mais ceux qui l’ont le mieux connu s’accordent à lui reconnaître un cœur d’or. Personne n’était plus propre à réformer les abus et à réprimer les scandales dans un district. D’une fermeté inébranlable, il se possédait parfaitement. J’en fis l’expérience dans une circonstance mémorable. C’était en 1900, au commencement de la guerre des Boxeurs, je me trouvais seul avec lui à Kia-tin. Une foule  ameutée contre les protestants les assiégeait dans leur résidence. S’ils succombaient nous ne pouvions échapper. Les mandarins luttaient contre l’émeute, mais seraient-ils les plus forts ?...Les chrétiens venaient nous dire : «Ils sont débordés. » M. Veyrac ne s’en troublait pas. Avec un sang-froid admirable, il m’aidait à prendre les dispositions pour nous réfugier chez le Préfet si la chose devenait nécessaire. Les mandarins eurent enfin le dessus et parvinrent à disperser la foule.

    « Rarement aussi j’ai vu quelqu’un, souffrant d’une aussi grave et aussi longue maladie, montrer tant de patience et de résignation. Très sensible par nature, il était toujours reconnaissant pour les services qu’on lui rendait et les ménagements qu’on avait pour lui. Esprit très vif, il avait la répartie facile sans blesser jamais cependant les règles de la charité. Il était arrivé à se dominer parfaitement et à posséder son âme dans la patience, si nécessaire aux apôtres. Que Dieu lui accorde la récompense de ses vertus, et de tout le bien qu’il a fait parmi nous : qu’il lui donne dans le ciel d’être encore utile à la mission qu’il a tant aimée et si bien servie ! »

     

     

     

    • Numéro : 2104
    • Pays : Chine
    • Année : 1894