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Henri VERSCHEURE (1860-1888)

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    « Une perte bien sensible vient d’affliger la mission du Mayssour, nous écrit M. Grandin, missionnaire : le 3 septembre dernier, le bon Dieu nous enlevait au début de sa carrière le cher et regretté P. Verscheure.

    « Permettez-moi de payer à sa mémoire le tribut de l’amitié, en retraçant en quelques lignes son trop court apostolat, ses souffrances et sa mort.

    « Né à Moorseele, au diocèse de Bruges, le 12 mars 1860, M. Henry-Ernest-Léopold Verscheure entra au Séminaire des Missions-Étrangères le 11 septembre 1880. Ordonné prêtre le 20 septembre 1884, il fut destiné à la mission du Mayssour, où il arriva dans les derniers jours de la même année. Le P. Verscheure se mit tout d’abord à apprendre la langue, et, après trois mois d’étude il fut jugé capable de commencer le ministère apostolique. A cette époque, le P. Rappart ne pouvant suffire aux besoins de l’immense district du Wynaad, demandait du renfort. Le district fut divisé en deux parts, et l’une d’elles confiée aux soins du P. Verscheure.

    « Pays de montagnes et de forêts, le Wynaad est aussi un pays de fièvres. L’insalubrité du climat et l’éloignement des chrétiens, pour la plupart dispersés dans les plantations de café, rendent ce district l’un des plus pénibles de la mission. Le P. Verscheure n’était pas homme à compter avec les difficultés et à s’effrayer. Essentiellement nerveux, il avait les défauts et les qualités de son tempérament. Impatient et quelque peu vif, toute résistance l’irritait, mais ne l’arrêtait pas. Il ne tournait pas l’obstacle, il le brisait. Homme d’action, il ne prenait de repos que quand la maladie venait fair trêve à ses travaux, ou que trahi par ses forces, il tombait d’épuisement. Il entre en campagne plein de jeunesse et d’entrain. A Vaïthery, qui devait être sa résidence ordinaire, n’ayant pas même un asile où s’abriter, il s’improvise charpentier et maçon, et en quelques semaines il bâtit une demeure simple mais suffisante. Les chrétiens de cette petite ville, inaccoutumés a la présence d’un prêtre au milieu d’eux, étaient par là même peu habitués à fréquenter l’église. Il fallait pourtant les y faire venir. Pour arriver à son but, le zélé petit Père ne négligea aucun moyen, ne recula devant aucune fatigue. Il se souvint du précepte  de saint Paul à Timothée et le mit en œuvre : Prædica verbum, insta opportune, importune: argue, opsecra, increpa in omni patientia et doctrina. Par son zèle et son ardeur, il réussit à amener ses chrétiens de Waïthery aux habitudes régulières de la vie de paroisse.

    « La difficulté était plus grande encore pour les plantations. On les a appelées refuge des pécheurs; le mot est littéralement juste. Soit à Bangalore, soit à Madras, ou partout ailleurs, quiconque a quelque chose à démêler avec la police ou avec son curé, est sûr en venant dans les plantations d’y trouver un asile assuré. Rechercher les chrétiens, tâcher de les ramener à leurs devoirs, c’est là une rude besogne, et trop souvent ingrate. Toujours à cheval, au soleil comme à la pluie, parcourant tous les sentiers de son vaste district, qui dira les fatigues du pauvre missionnaire, les souffrances qu’il endura ? Dans ses courses apostoliques, certes il manqua bien des repas, mail il s’en inquiétait fort peu ; volontiers, si l’occasion se présentait, il acceptait un peu de café qui stimule les forces un instant, ne les répare pas, et ne peut remplacer une alimentation saine et substantielle. L’âme du missionnaire se soutenait ardente toujours, comme son zèle ; le corps, lui, demandait grâce. L’époque de la retraite commune étant venue, le Père fut prié d’amener avec lui armes et bagages. Il était temps. De cette campagne de dix-huit mois, il rapportait une hernie, de larges plaies aux jambes, et une santé ruinée par les attaques réitérées de la fièvre, et par d’excessives fatigues.

    « Le P. Verscheure ne fit guère que passer dans les districts de Closepet et de Kolar. Aux mines d’or de Kolar, il y a parmi les ouvriers une centaine d’Italiens ne parlant ni l’anglais, ni les langues indigènes. Mais ce n’était pas une difficulté pour un ancien colon de Bolognano, au Tyrol ; le P.Verscheure se fit Italien avec les Italiens. Ces braves gens n’ont pas perdu son souvenir, et à la messe qui fut célébrée pour le repos de son âme à Kolar, tous étaient présents.

    « Vers la fin de janvier 1888, le P.Verscheure était nommé à Shimoga. Il apportait dans ce nouveau poste la même ardeur qu’au  Wynaad trois ans auparavant, mais non pas la même vigueur corporelle. Il était donc mal préparé pour soutenir les assauts de la terrible fièvre de Shimoga, cette fièvre tenace qui ne tue pas toujours, mais qui ne lâche jamais sa victime qu’à la mort. Quatre mois après son arrivée à Shimoga, le P.Verscheure ressentit les atteintes du mal ; le P. Gerbier, supérieur du district, en devina la gravité, et fit partir le cher malade pour Bangalore. Ni l’habilité du docteur Mac-Gann, ni les petits soins des religieuses de l’hôpital Sainte-Marthe ne purent rien contre la fièvre. Ses ravages se poursuivaient ; la mort devenait imminente. Le jeune missionnaire dicta ses dernières volontés, reçut les sacrements en pleine connaissance, et attendit l’appel du divin Maitre sans effroi. Mais l’heure n’était pas venue de mourir. Quand tout a été inutile, médecins et remèdes, le changement d’air et de climat est une dernière chance de salut. On voulut l’essayer, et, profitant d’un mieux relatif dans l’état du malade, on le fit partir pour Pondichéry. De passage à Madras, il reçut à la mission Irlandaise les soins que réclamait son état et que lui prodiguait de si grand cæur le digne archevêque, Mgr Colgan, et le 17 juillet il arrivait à Pondichéry, nullement fatigué d’un si long voyage. Souffrant moi-même, j’étais à Pondichéry depuis un mois, demandant à son climat force et santé, et j’allais repartir pour le Mayssour quand arriva le P.Verscheure. Son compagnon de route, le P. Bonnétraine me signifia l’ordre de Mgr Coadou d’ajourner mon départ ; j’étais constitué garde-malade. Je m’installai donc au chevet du cher Père, et de ce jour jusqu’au 20 août, je ne le quittai plus. C’est ainsi que j’ai été témoin du dévouement bien digne d’éloges du docteur Cassien, de la charité fraternelle des missionnaires, et par dessus tout de la sollicitude vraiment admirable de Mgr Gandy. Quel homme et quel évêque ! répétait le malade après les visites que lui faisait journellement Mgr de Tricala ; et les mots ne lui venaient pas pour exprimer sa gratitude et son admiration.

    « Cependant la fièvre suivait son cours, et le médecin était impuissant à l’arrêter. Bientôt l’appétit disparut, et les forces s’en allèrent. « Souffrez-vous beaucoup, demandait-on parfois « à notre cher malade ? – Non, répondait-il invariablement, je suis très bien. » Un jour je lui « dis : « Si vous n’êtes pas content de la manière dont on vous soigne, dites-le, on tâchera de « vous satisfaire. – Vous me soignez à la perfection, répondit-il ; ma mère ne le ferait pas si « bien, elle pleurerait trop ! » Pauvre ami, il s’en allait, sans trouble, sans secousse. Pourquoi donc eût-il eu peur ? N’avait-il pas combattu le bon combat ; son âme purifiée par la souffrance et par la réception de la sainte Eucharistie n’était-elle pas prête à paraître devant son Créateur ? Certes, mourir n’était pas de son goût ; il eût préféré travailler ; il était si jeune encore ! Mais, serviteur fidèle, il ne voulait que la volonté de son Maître. Il me dicta une lettre d’adieux à Mgr Coadou. Sa Grandeur y répondit avec une une bonté encore plus touchante que d’ordinaire ; n’étaient-ce pas les adieux suprêmes d’un père à son enfant ; cette réponse, il la conservait soigneusement sous son oreiller et la relisait souvent avec une visible émotion. Je lui demandai s’il ne voulait rien écrire à sa famille. « Non, répondit-il, que leur dirais-je ?» Puis se ravisant. « Donnez-moi, dit-il, ce qu’il faut pour écrire.» Et d’une main mal assurée, il traça lentement ces quelques mots : «Ma chère mère, ceci est pour vous dire adieu. On me « soigne bien, mais c’est en vain. Adieu, au revoir au beau Ciel. Votre fils, Henri.»

    « C’était fini, croyait-on. Quelle ne fut pas l’heureuse surprise du médecin et la nôtre, quand le lundi 6 août, nous constatâmes que la fièvre avait complètement disparu ! C’était une vraie résurrection. Les forces revinrent, promptement, et, à moins d’une rechute, notre ami était sauvé. Mon séjour à Pondichéry n’avait plus de raison d’être ; le docteur m’autorisa à partir. Bientôt le convalescent reprit la récitation du bréviaire et la célébration du Saint Sacrifice, et chaque jour il put faire une petite sortie en ville. Le dimanche 2 septembre, je recevais de lui une lettre dans laquelle il me disait qu’il avait espoir de revenir au Mayssour quelques jours plus tard, avec le nouveau confrère qui arrivait de France. Et le lendemain lundi , comme une bombe qui éclate, une dépêche jeta au milieu de nous cette terrible nouvelle :  le P.Verscheure vient de mourir !

    «Plus tard vinrent les détails. Le matin de ce jour funeste, vers neuf heures, le docteur Cassien étant venu visiter un autre malade, demanda comme par hasard des nouvelles du P.Verscheure. Le Père qui était près de là se présente lui-même. À peine le docteur lui eût-il pris la main qu’il s’écria : « Mais vous avez la fièvre ! – Non, docteur, je n’ai rien. – Ah si, fit « le docteur, soyez prudent, ne prenez qu’une nourriture légère et gardez la chambre.» Vers onze heures, il prit un bouillon et s’endormit jusqu’à deux heures et demie ; le domestique lui ayant alors offert du lait, il le refusa pour le moment, disant qu’il le prendrait un peu plus tard. À trois heures, le domestique revint et trouva le Père sans connaissance. Mgr Gandy, prévenu aussitôt, accourt près du malade, et y trouve le P.Ligeon tout ému, qui achève les prières de l’Extrême-Onction. Le docteur arrive peu après, prend la main du malade et la laisse retomber en disant : c’est fini ! Il administre cependant un remède, mais en vain. Peu après, notre cher confrère rendait le dernier soupir. Il était quatre heures. Le lendemain on conduisait à sa dernière demeure sa dépouille mortelle, et Mgr Gandy «l’accompagnait, dit-il lui-même, « comme un père désolé de son enfant. »

    « Moi, j’ai perdu un bon ami, et la mission un ouvrier vaillant ; mais j’ai confiance que l’ami d’ici-bas est devenu un ange tutélaire, et que l’apôtre continue son œuvre en intercédant pour notre cher Mayssour ! »

     

    • Numéro : 1622
    • Pays : Inde
    • Année : 1884