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Jean VERNEY (1856-1915)

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    Le mercredi saint 31 mars 1915, on conduisit à sa dernière demeure M. Verney, missionnaire en Cochinchine occidentale depuis 35 ans. Malgré les occupations de la semaine sainte, nombreux étaient les missionnaires, les prêtres annamites, et les représentants des com­munautés religieuses de Saïgon, qui étaient venus rendre les derniers devoirs au regretté défunt. Un certain nombre de Français, mais surtout les chrétiens de Lai-thieu, s’étaient également donné rendez-vous à la chapelle du séminaire, où avait lieu la cérémonie funèbre et qui, dans cette circonstance, se trouva beaucoup trop petite.

    Les morts ont plutôt besoin de prières que d’éloges ; cependant, il convient, après avoir prié pour le repos de l’âme de notre cher défunt, de dire quelque chose de sa vie si bien remplie.

    Jean-Marie-Ernest Verney naquit à Selongey (Dijon, Côte-d’Or), le 30 mai 1856. Sa mère, devenue veuve, alla offrir ses services à un de ses proches parents, prêtre et curé dans le diocèse. Il y eut réciprocité de services ; la veuve aida son parent à tenir son ménage, et le prêtre aida la veuve à élever ses enfants chrétiennement. Du presbytère, Ernest Verney passa au petit séminaire, puis au grand séminaire de Dijon. Après avoir reçu la tonsure, il demanda et obtint son admission au Séminaire des Missions-Etrangères. Ordonné prêtre le 21 février 1880, il se vit destiné à la mission de Cochinchine occidentale. Il arriva à Saïgon vers la fin d’avril et, de suite, il reçut un nom fort caractéristique. En effet, M. Louvet, voyant ce confrère de si petite taille et d’un si bon naturel, l’appela du nom de « petit frère ». Le mot fit fortune et lui resta. Inutile de dire qu’il n’y avait en cela absolument rien qui, de près ou de loin, ressemblât à du mépris. L’auteur de la Charité privée à Paris, raconte, non sans quelque émotion, que, dans une visite qu’il fit chez les Petites Sœurs des Pauvres, il fut émerveillé des gentilles appellations en usage dans leurs maisons. Les vieillards parlent de « la bonne petite mère », de « nos bonnes petites sœurs », et les Sœurs par­lent de « nos bons petits vieux ». Ainsi en était-il de M. Verney, qui pour ses amis et ses anciens condisciples, resta toujours « le bon petit frère ». Lui-même était loin de s’en fâcher et, quand il écrivait à ses amis, il aimait à signer de ce nom.

    À peine rendu dans sa mission, il fut placé au séminaire. Sans doute il eût mieux aimé aller en district, afin d’apprendre plus vite la langue annamite ; mais il sacrifia sans difficulté ses préférences à l’obéissance. À cette époque, le séminaire était en pleine prospérité ; les élèves étaient nombreux et le personnel enseignant, composé surtout de missionnaires encore jeunes, était aussi nombreux, plein d’entrain et de bonne vo­lonté. M. Thiriet, provicaire et supérieur de la maison, sachant combien 1’enseignement est pénible et fatigant en Cochinchine, aimait à voir ses coopérateurs travailler gaiement, et volontiers il poussait de ce côté. M. Verney, avec son caractère affable, se trouva de suite au niveau de ses confrères, sous le rapport de la gaieté et de la bonne volonté ; aussi, dès les premiers jours, eut-il l’affection de ses supérieurs, de ses con­frères et des élèves du séminaire. C’est à faire ce travail obscur et fati­gant qu’il devait passer environ 13 ans. Cependant il souffrait beaucoup de l’estomac, qui fut toujours son côté faible. On essaya donc d’un changement d’air et d’occupation, en l’envoyant faire un intérim de six mois à Bien-Hoa ; puis, il fut rappelé au séminaire où il continua à enseigner. Il fallut au bout de sept ans lui donner un nouveau congé, qu’il alla passer à Cai-Mong, chez M. Gernot. Il serait resté volontiers près de M. le provicaire qui l’affectionnait beaucoup ; mais on le regrettait au séminaire et Mgr Colombert dut le rendre à son premier emploi. En 1893, ses douleurs d’estomac le reprirent et la tâche de professeur lui devenant impossible, il alla se reposer chez M. Bourgeois à Bai-Xan où il demeura un an. M. Bourgeois, enchanté d’avoir avec lui un si aimable confrère, aurait désiré le garder longtemps, toujours même ; mais au séminaire, M. Thiriet et les professeurs le réclamaient pour eux. Sur ces entrefaites, un événement imprévu vint fixer la situation de M. Verney pour le reste de ses jours.

     

    M. Azémar revenait alors de Hong-Kong et désirait finir sa carrière à Lai-thieu où il avait travaillé pendant plus de 30 années. C’est lui qui avait reconstitué cette ancienne chrétienté, rebâti l’église et construit le presbytère. Il voulait mourir au milieu de ses enfants, mais il avait besoin d’un vicaire qui consentit à lui donner les soins que réclamait son état de santé, à lui tenir compagnie et à faire toute la besogne, en laissant au curé l’illusion qu’il était encore « tout à fait tout » dans la paroisse. M. Gernot, supérieur intérimaire de la mission après la mort de Mgr Colombert, et grand ami de M. Azémar, jeta de suite les yeux sur M. Verney et le nomma coadjuteur du vénérable curé de Lai-thieu.

    Pendant les sept mois que vécut encore M. Azémar, M. Verney lui témoigna un grand respect et une affection toute filiale, ne prenant jamais la plus petite décision sans le consulter, cherchant à lui faire plaisir en tout et l’entourant des soins les plus délicats. Après la mort de M. Azémar, M. Verney, devenu chef de la chrétienté, exécuta fidèlement les dernières volonté de son prédécesseur. Le défunt avait laissé, sur ses biens de famille, une somme d’argent, qui devant être employée à la construction d’une nouvelle église. Aidé de M. Boutier, M. Verney s’ingénia pour trouver tout ce qui manquait, et, à force de travail et de soins, il arriva à bâtir la belle église qui couronne la colline de Lai-thieu et dont la tour se voit de fort loin.

    Une autre œuvre que lui léguait également M. Azémar, c’était l’école des sourds-muets. M. Verney mit tout son cœur à continuer cette belle œuvre. Un peu plus tard, il appela à Lai-thieu les Sœurs de Saint-Paul de Chartres pour s’occuper particulièrement des sourdes-muettes, tenir l’école des filles et aussi la crèche, qu’il avait fondée afin de receuillir les petits enfants pauvres que leurs parents ne pouvaient nourrir. Notre zélé confrère avait emporté de son séjour au séminaire une grande affection pour la jeunesse, qui est ici comme partout l’espoir de l’avenir. Aussi les écoles de Lai-thieu ne laissaient-elles rien à désirer, sous le rapport de l’installation, du nombre des élèves et de leur bonne tenue. Il avait même  réussi à former une petite chorale et, à toutes les grandes fêtes, les offices étaient chantés. Mais c’étaient surtout les processions du Saint-Sacrement et du Rosaire qui faisaient plaisir à voir.

    M. Verney demeura ainsi 23 ans au milieu des bons et solides chré­tiens de Lai-thieu, leur faisant tout le bien qu’il pouvait. Mais sa qualité spéciale était une franche et cordiale hospitalité, dont ses nombreux amis usaient largement. Ses confrères et les missionnaires de passage aimaient à faire le voyage de Lai-thieu, où ils étaient toujours accueillis à bras ouverts par un ami, qui regrettait seulement de ne pouvoir assez bien traiter ses hôtes En vérité, peu de missionnaires ont été aimés comme le cher M. Verney : on peut affirmer qu’il n’eut aucun ennemi, ni parmi les Annamites, ni parmi les Français. Avec des moyens ordinaires, il a passé sa vie de missionnaire, relativement longue, en faisant le bien autour de lui, en se faisant aimer partout. Tous ses supérieurs, sans exception, ont témoigné une grande confiance. Oh ! la belle vie que la sienne ! En lui, on ne voit rien d’extraordinaire mais on remar­que une fidélité constante à toutes les obligations du sacerdoce. Son existence a été comme un ruisseau d’eau claire et limpide, coulant dou­cement entre ses deux rives, l’amour de Dieu et l’amour du prochain.

    M. Verney n’eut jamais une forte santé, et, comme je l’ai dit, il souffrait ordinairement de l’estomac. Au commencement de 1915, il put encore suivre la retraite commune, non sans difficulté. Rentré chez lui, il dut bientôt revenir à Saïgon pour consulter un médecin. Son état n’inspira d’abord aucune inquiétude  au docteur Angier, mais s’aggrava assez vite, car la fièvre ne le quittait presque pas. Quand la gravité du mal eut été reconnue, le cher malade en fut averti et se prépara à la mort par la réception des derniers sacrements. Il aurait bien voulu retourner à Lai-thieu pour arranger certaines affaires : mais lorsqu’il sut que la volonté de Dieu l’appelait à finir son pèlerinage d’ici-bas, il fit de bon cœur le sacrifice de sa vie. Son agonie et sa mort furent tranquilles comme avait été sa vie. Le corps du défunt fut transporté à l’in­firmerie du séminaire, où, pendant toute la nuit du mardi au mercredi saint, ses amis et, surtout, un grand nombre de chrétiens de Lai-thieu ne cessèrent de prier pour le repos de son âme. La messe des morts fut célébrée le mercredi matin, par un missionnaire ami intime du défunt. Les chrétiens de Lai-thieu avaient fait plusieurs démarches pour être autorisés à emporter le corps de leur Père et à l’enterrer dans leur pa­roisse. M. Verney, mis au courant de leur intention, avait simplement répondu : « Que les supérieurs fassent comme ils le jugeront à propos. » Or, il fut enterré dans le cimetière des missionnaires, près de la tombe du grand évêque d’Adran. Que Dieu donne à notre mission beaucoup de ces ouvriers, qui, avec des moyens ordinaires, font une bonne beso­gne ; qui sont entre les mains de leurs supérieurs des instruments si dociles, et auxquels on peut appliquer la parole de la sainte Ecriture :  Quorum memoria in benedictione est !

     

     

     

     

    • Numéro : 1455
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1880