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Joseph VERMOREL (1860-1937)

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    M. Vermorel était le plus jeune d’une famille de seize enfants. Il fit ses études sous la direction du P. Chevrier dont il parlait souvent en termes émus, louant en particulier son esprit de pau­vreté qu’il admirait et dont il se fit lui-même une règle de vie jusqu’à la fin. Ses études classiques terminées, il fit sa philosophie au séminaire d’Alix. C’est à cette époque qu’il demanda et obtint son admission au Séminaire des Missions-Étrangères de la rue du Bac ; mais avant de s’y rendre, il passa deux ans avec le P. Che­vrier, rendant ainsi dans l’institution du vénérable prêtre, tous les services qu’il put, pour le remercier de ce qu’il avait fait pour lui. Ordonné prêtre le 24 septembre 1887, il partit de Paris le 2 novembre suivant et ne revit jamais la France. Et même sauf un voyage à Pékin, fait en 1918 pour y subir l’opération de l’ap­pendicite, pendant cinquante ans il ne sortit pas des frontières de la Corée.

    Après quelques mois passés à Séoul, où il arriva le 14 janvier 1888, il fut envoyé dans la partie de la Corée méridionale, qui vient d’être érigée en Mission indigène. Il prit l’habit coréenque l’on ne portait plus guère à Séoul ; il fallait pourtant le revêtir encore pour voyager en province. Ce n’était plus le costume de deuil, mais le vêtement ordinaire des Coréens avec serre-tête, retenant les cheveux roulés en toupet au sommet de la tête, chapeau noir et une espèce de redingote blanche, fendue sur les côtés, que l’on ne voit plus guère aujourd’hui, endossée sur gilet blanc et  pantalon blanc très large ; les bas ouatés blancs et les souliers de chanvre complétant le costume. M. Vermorel est le dernier mis­sionnaire ayant porté l’habit coréen ; il éprouva une vraie peine quand, rien ne s’opposant plus au port de la soutane, il dut re­prendre le costume ecclésiastique et couper sa chevelure, dont une partie, du reste était postiche. Et pourtant c’est à elle et aux migraines continues que lui causait le serre-tête, qu’il attribuait sa calvitie précoce.

    Il arriva à Kosan, dans le village de Paitjai pour administrer les derniers sacrements à M. Lafourcade, moribond ; puis il alla s’ins­taller dans un tout petit village, qui s’appelait aussi Paitjai, où vivaient cachées quelques familles chrétiennes. Dans ce trou de montagne, le confort était évidemment réduit au minimum ; mais M. Vermorel garda toute sa vie le meilleur souvenir de ces débuts. La réciproque était vraie aussi de la part de ses chrétiens ; les vieillards qui l’ont connu, en parlent toujours avec une grande affection et un profond respect. C’est pendant son séjour dans ce premier district, que, en 1891, comme il chevauchait en compagnie ­de M. Baudounet, se rendant à Séoul pour la retraite, ils rencon­trèrent une bande de brigands, comme il y en avait tant à cette époque. Nos deux confrères furent modérément maltraités, mais dépouillés de tout ce qu’ils possédaient ; et, pour les empêcher d’aller chercher du secours rapidement, en leur laissant leur pan­talon bouffant, on leur enleva leur ceinture, ce qui les obligeait à avoir les mains occupées et à marcher avec lenteur jusqu’à la ville la plus proche, où le mandarin leur fournit le reste du cos­tume, et les aida à poursuivre leur route, modestement du reste, leurs montures ne pouvant être remplacées.

    Pendant ce séjour dans son premier poste, le missionnaire avait comme servant de messe le jeune Etienne Kim, que, avant sa mort, il avait la joie de voir nommé premier Supérieur indigène, puis Préfet apostolique de Zenshu, nouvelle Mission dans laquelle notre vénéré doyen avait dépensé la plus grande partie de sa vie apostolique.

    Il avait passé cinq ans dans sa paillote de Paitjai, quand en 1893, à la mort de M. Liouville, il alla le remplacer comme pro­fesseur au séminaire de Ryongsan. Il y resta trois ans, et, le mis­sionnaire, titulaire du poste de Wonsan, devant pour un temps s’éloigner de sa paroisse, où un incident regrettable avait excité contre lui une partie de la population, M. Vermorel allait, pour un an, prendre sa place dans ce port oriental, alors le plus au nord de la péninsule. C’est pendant cette année que lui arrivèrent quelques Coréens, défricheurs du Kanto. Parmi ces colons, quelques-uns avaient entendu parler du christianisme et venaient à la décou­verte. M. Vermorel baptisa le premier de ces néophytes. Quand il eut quitté Wonsan, M. Bret, qui y était rentré sans difficulté, se rendit dans ce pays neuf et en mena l’évangélisation avec succès, au point que cette région confiée plus tard aux Bénédictins de Sainte Odile, forme aujourd’hui le Vicariat Apostolique de Yenki, qui compte près de 15.000 chrétiens. L’an dernier, Mgr Breher voulut célébrer l’anniversaire du baptême du premier chrétien de cette région et le souvenir de M. Vermorel, qui l’avait conféré, quarante ans plus tôt, fut délicatement rappelé dans les belles solennités auxquelles notre doyen s’unit de cœur.

    Il revint dans la province de ses premières armes en 1897. Mais Mgr Mutel lui dit de trouver comme résidence un endroit plus central et plus peuplé que son premier village montagneux. Ins­tallé dans une incommode paillote à Antaitong, il portait ses regards aux environs. Après quelques mois de recherche, il eut la chance de rencontrer un ancien riche, qui, propriétaire d’un grand et magnifique terrain, souffrait d’impécuniosité ; il le guérit, pour un temps, en lui achetant la montagne où dormaient les nobles ancêtres du prodigue et le terrain qui la prolongeait. Ce fut pen­dans les vingt-deux ans passés à Napaoui que M. Vermorel donna son plein rendement. Une opposition païenne qui, au début faillit tourner à l’émeute, fut vaincue par sa calme persévérance. Du train qui traverse le nord du Zenla, on voit pendant des kilomètres le clocher de l’église du Sacré-Cœur qui domine la plaine. Presbytère, écoles, dépendances viennent  avec l’église faire un ensemble tel que Napaoui est le plus beau poste de la nouvelle Mission indigène. Ce qui est mieux, ce gros village qui, à l’arrivée du missionnaire, ne comptait que quelques unités catholiques, enregistre maintenant plus de 1.200 fidèles. Napaoui est bien l’œuvre de M. Vermorel. Nommé Provicaire dès le début de la Mission de Taikou, en 1911, il ne quitte Napaoui pour la cathédrale qu’en 1919, quand Mgr Demange, partant pour la conférence de Rome, voulut que, pour l’administration de la Mission, il fût au centre. Une nouvelle absence du Vicaire apostolique, en 1928, fit croire à notre confrère qu’il valait mieux qu’un Provicaire plus jeune tînt la place de supérieur. Il devint alors Provicaire honoraire. Il resta curé de la cathédrale jusqu’en 1931 ; mais vu le développement des œuvres, il préféra en laisser la direction à un jeune missionnaire.

    Devenu alors Aumônier des Sœurs de Saint-Paul et ayant le soin spirituel des orphelins, il conserva cette charge jusqu’au dernier moment. Ce n’était pas pour lui une retraite ; son zèle y produisit les fruits que son dévouement avait fournis pendant quarante-quatre ans dans des champs plus vastes. C’est seulement quand, deux semaines avant sa mort, il ne put plus quitter la chambre, qu’il cessa ses catéchismes aux enfants et les confessions des religieuses.

    Conservant jusqu’à la fin la complète maîtrise de ses facultés, toujours gai et aimablement reconnaissant des moindres attentions que l’on avait pour lui, il s’achemina vers la fin de sa carrière. A Monseigneur qui lui faisait, la veille de sa mort, sa visite quoti­dienne, il dit : « Je n’en ai plus pour longtemps. » Le lendemain il demanda son confesseur. Après la confession et pendant qu’on allait chercher le Saint Viatique, il dit au Provicaire, son succes­seur : « Cette fois, c’est sérieux : je ne passerai pas ici la prochaine nuit. »

    Ayant reçu le Saint Viatique, il fit silencieusement son action de grâces ; vers la fin du quart d’heure, le jeune prêtre indigène qui l’assistait, ouvrit la porte du corridor et dit à la Sœur infir­mière : « Le Père s’en va ! » Il était parti, allant terminer son action de grâces au Ciel. C’était le 31 mai.

    Les chrétiens de la cathédrale et des paroisses voisines veillèrent le vénéré défunt pendant les trente heures qui précédèrent son transport à l’église. Les confrères de la Société et un bon nombre de prêtres indigènes assistèrent aux funérailles. Après la psal­modie de l’Office des morts, M. Taquet, Supérieur du séminaire, son confesseur, chanta la messe, assisté des deux plus jeunes mis­sionnaires français. Monseigneur donna l’absoute et le corps fut porté sur les épaules de vingt jeunes chrétiens jusqu’au cimetière de l’évêché, où il repose à côté du prêtre indigène que, un an plus tôt, il assistait à ses derniers moments.

    M.  Villemot, Provicaire de Séoul, son ancien voisin et ami de toujours, était venu se joindre à nous pour lui rendre les derniers devoirs. Un des confrères de Taikou qui l’a connu en Corée depuis quarante ans, et à qui nous devons plusieurs précisions de cette notice, terminait ses notes par ces réflexions que signeraient tous ceux qui ont connu notre vénéré défunt : « M. Vermorel avait le jugement très sûr et connaissait parfaitement les hommes. Il était très calme, toujours posé et charitable. Sa vie a toujours été simple et frugale ; et c’est pourquoi, par ses économies, il a pu faire beaucoup. Très pieux, il ne trouvait jamais trop longues ou trop fatigantes les séances du confessionnal et combien en a-t-il fait de séances ! Je ne crois pas qu’on ait jamais parlé mal de M. Vermorel. Il a pu y avoir quelque mécontentement une fois ou l’autre, mais d’animosité à son égard, il n’y en a jamais eu. »

     

     

    • Numéro : 1748
    • Pays : Corée
    • Année : 1887