Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Edmond VERDIÈRE (1920-2003)

Add this

    Il avait fière allure notre Edmond. Petit et râblé, il était tout en muscles. Il battait à la course tous les amis de son âge et sautait sa hauteur à pieds joints. Bon marcheur, une course de 300 kilomètres à travers forêts et montagnes lui allait fort bien. De caractère tenace, il n’aimait pas la contradiction et se bagarrait facilement. Dès qu’il put mettre un pied devant l’autre, il manifesta la violence qui était en lui au dépend de ceux qui auraient pu le contredire. On raconte qu’il fut renvoyé de l’école gardienne pour avoir battu les filles. Fonceur par nature, l’expérience se chargea de mettre un peu de sagesse dans ses entreprises, car il était fort intelligent et savait juger les actes aux fruits qu’ils portaient. Un jour qu’il voulait être le premier à la course comme d’habitude, il négligea de repérer le terrain à parcourir, il fonça si vite qu’il ne vit pas un fil de fer tendu en travers du chemin qui le stoppa net en l’attrapant à la gorge. Il manqua d’y perdre la vie. Il n’y laissa que les cordes vocales et perdit une voix de soprano qui promettait de beaux chants. Plus tard, il se renseigna sur l’état des chemins avant de partir en expédition. Un jour, sa mère désespérée par cette nature généreuse mais si violente lui dit d’une voix grave qui le toucha profondément et lui ouvrit d’autres perspectives que la violence : « Mon pauvre Edmond, je ne sais pas ce que l’on fera de toi plus tard ». La tristesse découverte sur le visage de sa mère en fit plus pour l’assagir que tout autres reproches. Il se dompta avec l’aide de Dieu qu’il aimait depuis toujours.

     

    Edmond Verdière naquit un matin à 6 heures, c’était le 16 février 1920 ; la ville de Tournai dans le Hainaut en Belgique en fut toute ensoleillée malgré la froidure. Son père, monsieur Edmond Verdière un notable de la ville, était journaliste et libraire ; sa mère, Rose Devoghel, était professeur à l’université de Liège. Edmond avait un frère et trois sœurs aux caractères aussi bien trempés que le sien. La famille était fortement ancrée dans la foi chrétienne. Un oncle était josephite, un autre conseiller ecclésiastique à l’ambassade de Belgique auprès du Vatican. Les parents très cultivés, un peu artistes, avaient une part active dans la vie de la ville. Epris de justice, ils étaient préoccupés du bien social de tous. Pour Edmond, l’influence de sa famille fut prépondérante, elle l’accompagna durant toute sa vie.

    Le 22 février, Edmond fut baptisé dans la paroisse Notre Dame de Tournai. Il reçut les prénoms de Edmond, Aubert, Edouard. Douze ans plus tard, il recevait la confirmation le 17 mai 1932. Renvoyé de l’école gardienne tenue par les Filles de la Sagesse, il fit quand même ses deux premières années d’études primaires chez ces mêmes Filles de la Sagesse. Il termina le cycle primaire dans une autre école tenue par les Frères des Ecoles Chrétiennes. Les Filles de la Sagesse et les Frères des Ecoles Chrétiennes s’étaient réfugiés à Tournai après les expulsions de 1905. Les Jésuites du collège Notre Dame, situé rue des Augustins à Tournai, se chargèrent de sa formation secondaire qui s’avéra particulièrement fructueuse et en fit l’homme cultivé que nous avons connu. Edmond y fit des études de lettres classiques, tout en s’intéressant aux mathématiques et aux sciences dites exactes qui l’aidèrent à avoir un jugement équilibré. Les Jésuites avaient coutume d’organiser des cercles selon les affinités de chacun dans leurs collèges. Edmond choisit le cercle missionnaire dont il devint le président, mais toujours espiègle plus que de raison, il en fut renvoyé. Ceci ne le guérit ni du virus missionnaire ni de l’espièglerie. Le scoutisme, qui marchait très fort dans le collège, l’amena à se former lui-même, à maîtriser ses violences et à acquérir des qualités de chef attentif aux autres.

    Arrivé à la fin de ses études secondaires, Edmond prit conseil de son directeur de conscience et sollicita son admission aux Missions Etrangères. Sa lettre de demande est datée du 23 juin 1938. Elle est contresignée par ses parents qui « prient Dieu de bénir l’apostolat » de leur fils. Pendant toute leur vie, les parents et la famille soutiendront Edmond dans ses activités. Sa demande fut agréée le 30 juin et il fit son entrée au séminaire de Bièvres le 17 septembre. Par contre, en septembre 1939, lors des débuts de la deuxième guerre mondiale, il dut demander asile au grand séminaire N.D. de Bonne Espérance à Tournai. En 1940, lors de l’attaque des allemands contre la Belgique, Edmond s’engagea dans l’armée en même temps que son frère pour se retrouver un ou deux mois plus tard à Montpellier et Perpignan après la débâcle du mois de juin. Il ne pouvait pas aller plus loin vers le Sud. De retour à Paris, il reprit sa formation d’aspirant pendant quatre ans avant d’arriver à la prêtrise. Comme beaucoup d’aspirants pendant ces temps de lutte, il eut des activités de résistant. Ainsi, après l’arrestation de Mr Cohen professeur à la Sorbonne, il travailla à la publication d’un journal clandestin édité par les étudiants juifs. Le P. Destombes avait donné son assentiment et même ses conseils, comme il l’avait fait pour plusieurs autres dans le grand secret fidèlement gardé de notre résistance commune. Le 18 juin 1943, il recevait le sous-diaconat et le 3 juin 1944, trois jours avant le débarquement des alliés, il était ordonné prêtre et recevait sa destination pour Bangkok. Il dut encore attendre deux ans avant le départ pour l’Asie. Il les employa pleinement. Il fut préfet au collège Saint Stanislas, aumônier routier, étudiant à la Sorbonne en vue d’une licence et aux Langues O pour s’initier à langue thaïe. Il s’engagea bientôt dans le Corps expéditionnaire anglais dans l’espoir d’atteindre plus rapidement la Birmanie puis la Thaïlande, mais il se retrouva en Irlande pour faire ses classes de jeune soldat. A défaut de partir, il profita de ce séjour pour se faire des amis irlandais qui lui seront fidèles pendant toute sa vie de missionnaire. Enfin dégagé de ses obligations militaires, il put prendre le bateau à Marseille le 6 mars 1946.

     

    En raison d’un parcours peu ordinaire pour atteindre Bangkok et des moyens de locomotion hasardeux, le P. Verdière arriva de nuit et incognito dans la capitale de la Thaïlande. Il se présenta au petit matin à la procure du diocèse. Soupçonneux, le maître des lieux le prit pour un voyageur plus ou moins vagabond. La conversation s’engagea d’abord en anglais puis se poursuivit ensuite dans la belle langue franco-belge qui était celle des deux interlocuteurs, lorsque la méprise se fut enfin dissipée. Après cet accueil original et digne des deux protagonistes et le temps d’un repas, Edmond fut envoyé à Samsen pour étudier l’annamite. Ce qu’il fit de son mieux, c’est-à-dire à fond comme tout ce qu’il entreprenait. Il resta dans cette paroisse de Bangkok jusqu’en 1947 et profita de cette année pour parfaire la langue thaïe dont il avait commencé l’étude aux Langues O.

    Pendant ce temps, la mission de Bangkok reprenait un vieux projet d’ouverture vers le Nord du pays. L’entreprise n’était pas nouvelle mais n’avait pas encore aboutie. Au tout début de la mission, avant de devenir évêque, le P. Laneau et plusieurs autres missionnaires avaient déjà évangélisé Phitsanulok avec un certain succès dès 1671. Les guerres et autres évènements catastrophiques avaient tout réduit à néant. En 1846, Mgr Pallegoix envoya les Pères Grandjean et Vachal vers le Nord. Ils commencèrent un apostolat qui n’eut malheureusement pas de lendemain, expulsés qu’ils furent par les autorités de Chiengmaï. Mgr Perros reprit le projet dans les années 1920. La deuxième guerre mondiale survint, sinon pour détruire l’œuvre d’évangélisation tout juste amorcée du moins pour ralentir sa marche. La paix revenue, l’évêque envoya de nouveaux missionnaires seconder puis remplacer le dernier pionnier qui restait encore. Ils continuèrent le travail commencé chez les thaï-laos du Nord et chez les karians à peine contactés. De 1947 à 1949, Edmond fut vicaire à Chiengmaï, puis il fut envoyé plus loin en direction du Nord, vers Chiengraï et la frontière birmane. Tandis que le Père Levrel, un ancien missionnaire du Setchouan récemment explusé de Chine, fixait sa résidence à Viengpapao, Edmond s’arrêtait à Muang-Phan. Il y resta de 1949 à 1960. De ruines matérielles et morales désolantes, il fit un poste florissant. Il rameuta les chrétiens qui se croyaient délaissés, visita jusque chez eux ceux qui étaient dispersés dans huit dessertes, chacune éloignée de plusieurs dizaines de kilomètres du centre. Il catéchisa et fit catéchiser à longueur d’années. Il prêcha tellement et si bien qu’il lui fut demandé d’organiser et de diriger récollections et retraites jusqu’à Bangkok. Il construisit des écoles, une pour les primaires et un autre pour le secondaire. Il les confia aux « Anges gardiens » qui lui furent toujours fidèles. Comme il fallait des professeurs compétents et diplômés pour enseigner dans les classes du secondaire, il passa les diplômes requis à la stupéfaction des membres du ministère de l’éducation thaïlandais, qui n’avaient jamais vu un étranger faire cette démarche. Il fallait une directrice de nationalité thaïe, dévouée et munie des diplômes requis. Il fit plusieurs voyages jusqu’à Bangkok, soit plus de 800 kilomètres, jusque chez les religieuses de Klongtoey dont le couvent est proche du port de Bangkok. La Supérieure générale, pleine d’admiration pour le courage, le travail et la ténacité d’Edmond, finit par dégarnir une de ses écoles pour lui envoyer trois religieuses, dont la Sœur Aurélie amplement diplômée. C’est elle qui prit la responsabilité de l’école des « Anges gardiens » devant les membres de l’éducation nationale stupéfaits de voir une citoyenne de bonne famille de la capitale et diplômée de surcroît quitter la ville et s’exiler dans les montagnes du Nord. En souvenir de ce qu’il avait reçu de ses professeurs Jésuites de Tournai, Edmond construisit un laboratoire pour les élèves du secondaire. Il installa aussi une bibliothèque de livres en langues thaïe et anglais, fréquentables pour tous, chrétiens ou non chrétiens. Aux dires d’Edmond lui-même, cette institution hautement éducative fut cependant peu fréquentée. Il n’est pas donné à tout le monde d’être à la fois manuel, intellectuel et artiste comme l’était le Père Verdière.

    Les écoles ne furent pas ses seules constructions. La cahute de ses débuts qui fuyait de partout lorsque survenait une pluie malencontreuse et qui servait aussi de chapelle fut reconstruite en dur. Elle était ornée de vitraux dessinés et peints par le curé lui-même. Elle était aussi flanquée d’une clocher qui abritait une vraie cloche envoyée de Tournai par ses parents. Edmond ne travaillait-il pas en leur nom dans ce coin perdu de la Vigne du Seigneur ? Et tous ses anciens amis de Tournai, de France et d’Irlande – et ils étaient nombreux – ne s’associaient-ils pas à son apostolat ? Edmond dédia son église à N.D. secours des chrétiens en action de grâce pour tous les bienfaits reçus par l’intermédiaire de la Vierge Marie.

    Pour Edmond, le travail apostolique ne se bornait pas aux limites de la bourgade. Il devait aussi visiter ses paroissiens dispersés, certains éloignés de 200 kilomètres. Les chemins de montagnes et de forêts nécessitaient de rudes expéditions. Edmond les parcourait avec ardeur, il était bon marcheur et comme toujours aussi rapide qu’en ses jeunes années, ce qui lui fut très utile une fois ou l’autre. Il entreprenait avec la prudence requise ces expéditions qui le menaient chez les chrétiens éloignés. L’état des chemins et des rizières, les rencontres possibles de personnes peu recommandables ou d’animaux à éviter : il se renseignait sur tout cela. Au besoin, il faisait un détour de dix kilomètres pour ne pas rencontrer une ourse et son ourson ; vingt kilomètres pour ne pas croiser un troupeau d’éléphants sauvages. Cette prudence lui évita bien des dangers  et le fit admiré par les montagnards des régions parcourues ; il était du « même sang qu’eux ».

    Ses randonnées l’amenaient régulièrement chez son plus proche voisin et ami, le P. Levrel. Lorsque celui-ci fut assassiné, il fut le premier sur place pour veiller à tout. Ce drame lui causa une grande peine ; sous des dehors parfois abruptes, il avait le cœur sensible. C’était un ami fidèle. Il monta ensuite régulièrement pour remplacer son ami décédé, soutenir les chrétiens perturbés et terminer l’église dont celui-ci avait entrepris la construction, avant de remettre le poste au Père Pucheu, le nouveau curé, missionnaire de Bétharram.

    Il eut bientôt de nouveaux soucis. La partie Nord de la Thaïlande, qui comportait huit provinces, venait juste de s’ouvrir à l’apostolat missionnaire et les Missions Etrangères avaient dû lutter pendant près de trois siècles pour obtenir ce résultat. Seuls les Ursulines et les Frères de Saint Gabriel étaient venus leur prêter mains fortes. Le Père Verdière pensait qu’il revenait de droit à la Société de détacher ce territoire excentré de la mission de Bangkok pour en faire un nouveau vicariat apostolique. Mais la Société et l’Eglise avaient d’autres vues. Il faudrait donc tout quitter et partir vers de nouveaux champs apostoliques. N’est-ce pas la vocation même des Missions Etrangères ? Notre œuvre n’est pas celle d’une congrégation ou d’un institut mais celle de l’Eglise. Nos fondateurs étaient uniquement vicaires du Pape. De plus la nouvelle congrégation qui se présentait pour prendre la relève était celle du Sacré-Cœur de Bétharram. Les missionnaires qui arrivaient avaient été chassés de Chine où ils avaient déjà collaboré avec les MEP au Yunnan. Ils connaissaient déjà les populations aborigènes parentes de celles du Nord de la Thaïlande. Ils arrivaient en nombre important et, basques ou béarnais, ils étaient parents de certains membres de notre Société. On était fait pour se comprendre ; il convenait donc  de les recevoir avec joie. Edmond exposa ses raisons aux Supérieurs de Paris et à l’évêque de Bangkok, mais ceux-ci avaient les leurs. Elles prévalurent. De plus, trois ou quatre missionnaires MEP sans espoir de relève, quel poids avaient-ils face au grand nombre des Pères de Bétharram immédiatement prêts, avec un espoir de renforts nombreux dès les années suivantes. Ce n’était pas raisonnable de s’obstiner. Edmond et ses amis quittèrent donc cette partie Nord de la Thaïlande. L’obéissance est une grande vertu, mais combien difficile à pratiquer !

     

    Edmond laissa ce qu’il avait pensé être l’œuvre de sa vie et descendit sur Bangkok, le visage serein malgré tout et le sourire aux lèvres. L’évêque lui confia la paroisse N.D. de Fatima tout nouvellement établie. Edmond y mit une condition : n’avoir aucune responsabilité au niveau des finances. L’évêque accepta la condition et prit en charge les questions d’argent. Notre ami se remit à l’ouvrage plein d’idées et d’ardeur comme par le passé et sans retour sur ce qui fut son bonheur de pionnier. Il resta dans cette paroisse de mai 1960 à janvier 1962. Il y développa la Légion de Marie, installa la JOC introduite en Thaïlande par le Père Léon. Avec les jeunes de la Conférence de Saint Vincent de Paul, il fonda une œuvre qui donnait du travail et donc des revenus aux plus pauvres de ses paroissiens. Il l’appela « Maison de Nazareth ». D’autre part, il conserva ce qui existait sans rien y changer., car il se savait là pour un court séjour.

     

    Après cet intermède bien rempli dans la capitale, Edmond reprit son bâton de pèlerin et repartit en direction du Nord, là où les Missions Etrangères avaient encore des responsabilités. L’évêque l’envoyait prospecter les lieux délaissés faute de personnel où se trouvaient cependant des chrétiens. Il fixa son port d’attache à Phitsanulok et parcourut le centre du pays d’Ouest en Est, de la frontière birmane aux collines qui bordent le plateau du Nord-Est que l’on appelle le Phak Isan. Cette région avait été évangélisée au siècle dernier par Mgr Prodhomme. Elle a donné quatre évêchés en Thaïlande et quatre autres au Laos voisin. Il visita Tak, Nakhon Sawan, Sukhothaï, Phitsanulok, Lomsak, Phetchabun et la vallée de la Phasak pour arriver enfin à Vichien. C’est là qu’il apprit l’existence d’une petite communauté de quarante chrétiens dans un village proche, appelé Wang Hin Thong. Il y séjourna quelque temps. Ces chrétiens étaient descendus du village surpeuplé de Song-Yê, une grosse chrétienté de la mission d’Ubon. Ils espéraient trouver au pied du plateau des terrains fertiles non encore défrichés pour y établir un nouveau village. Ils avaient découvert dans ces coins reculés, au milieu de la forêt, ce qu’ils cherchaient ; il y avait là des terres fertiles à cultiver non encore occupées. C’était les pionniers d’un village qui devait s’étoffer avec l’arrivée de nouveaux immigrants venus du même village chrétien et devait devenir un des postes importants du futur diocèse de Nakhon Sawan. A ses débuts dans ce village, il eut ce qu’il affectionnait. Pour demeure et chapelle, il eut une cabane sur pilotis, sans murs, au toit de chaume qui protégeait du soleil mais laissait passer la pluie. Il eut à ses repas des mets délicats comme il les aimait : faisan doré, porc-épic, singe, œufs de fourmis rouges et grillons assaisonnés de piment. Heureux homme !

     

    Après cette expédition dont il rendit exactement compte à l’évêque, il partit s’installer à Maesot, une sous-préfecture sur les bords de la maenam Meui, la rivière qui, contrairement à ses consoeurs, coule du Sud vers le Nord pour rejoindre la Salaween en terre birmane et sert de frontière entre la Thaïlande et la Birmanie. Il préparait ainsi un nouveau poste pour ce qui devait devenir bientôt le centre de la mission kariane dans le nouveau diocèse de Nakhon Sawan récemment divisé de celui de Bangkok. A marches forcées dans la forêt emplie de sangsues ou dans la montagne, escalader ou descendre par le plus court chemin, c’est-à-dire tout droit sans les sentiers sinueux qui allongent la route mais permettent d’éviter toute escalade hasardeuse, il alla son chemin à la découverte du monde karian. Edmond visita tous les villages karians situés entre la sous-préfecture et la province voisine de Mae Hong Son. Grâce à un interprète, il commença à annoncer l’Evangile de Jésus. La Bonne Nouvelle de la « libération des génies innombrables et insatiables » dont les karians sont victimes semblait intéressait ces montagnards. Arrivé à Mae Hong Son, il prit contact avec le Père Mirco, un prêtre de Betharram qui travaillait lui aussi en milieu karian. Celui-ci lui remit une chrétienté qu’il avait convertie sur le territoire de Maesot. Ce voisin le plus proche était à 11 jours de marche à la boussole du point de départ de Edmond. Le retour fut moins pénible quoique beaucoup plus long ; routes, voitures et même avion facilitèrent le trajet.

    De retour à Maesot, Edmond se mit rapidement en quête d’un terrain où il établirait le poste. Pour ce faire, il entreprit une neuvaine à Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus qui lui trouva immédiatement le lieu idéal pour y bâtir chapelle, maison d’habitation et école. En signe de reconnaissance, il dédiera l’église du nouveau poste à la « Petite Thérèse ». Edmond travailla dans cette nouvelle mission de toutes ses forces comme tout ce qu’il faisait. L’évêque lui adjoignit bientôt un vicaire, le Père Quintard qui devait lui succéder.

     

    Mais le P. Verdière avait un autre projet en tête, entreprise originale mais plus difficile que toutes les autres. Dès les débuts de la « Mission de Siam », Mgr Lambert de la Motte et son successeur Mgr Laneau avaient compris la nécessité de fonder un monastère de religieux contemplatifs en accord avec les coutumes bouddhistes de la Thaïlande. Le désert missionnaire du siècle dit des lumières et la révolution française suivis d’un empire tout aussi aride du point de vue apostolique nuisirent grandement à ce projet qui fut mis en veilleuse. Le 19è siècle ne lui fut pas plus propice. Enfin, Mgr Perros devait reprendre ces idées et commencer les démarches pour implanter une trappe aux environs de Chiengmaï. La guerre de 1939-45 avait stopper encore une fois l’entreprise. La série impressionnante d’obstacles rencontrés était un signe pour Edmond de la nécessité d’un monachisme contemplatif en pays bouddhiste. Le P. Verdière voulait reprendre ce travail indispensable pour que la religion de Jésus Christ devienne crédible dans un pays couvert de pagodes de méditation.

     

    Au début de décembre 1968 se tint près de Bangkok une « rencontre des Supérieurs majeurs des ordres contemplatifs en Extrême-Orient ». Le P. Verdière fut chargé de l’organiser ; ce qu’il fit au contentement de tous. Il y avait parmi les participants le Père Thomas Merton qui devait y mourir électrocuté. Il fut décidé pendant cette rencontre que « l’aide à l’implantation monastique » soutiendrait le P. Verdière dans la fondation d’une trappe adaptée au pays bouddhiste qu’est la Thaïlande et Mgr Nittayo, l’évêque de Bangkok, offrit un terrain d’environ 7 hectares pour sa construction.

    Outre la vie ordinaire d’une trappe, celle-ci devait avoir un caractère singulier. A la différence des monastères ordinaires mais selon la coutume des pagodes thaïlandaises, les moines accueilleraient des personnes désireuses de se consacrer au Seigneur et à la prière pendant une période plus ou moins longue de leur vie. Les bouddhistes se consacrent ainsi pour obtenir le savoir et les vertus religieuses nécessaires à la vie quotidienne et gagner des mérites pour effacer les péchés. Les chrétiens viendraient se former à la vie chrétienne et, pour certains, expier des péchés qui pesaient sur leur conscience.

    Pour commencer, le P. Verdière partit vers la Belgique afin de se former lui-même à cette vie de trappiste. L’aide à l’implantation monastique lui ouvrit les portes de l’abbaye d’Orval, une trappe située dans le Sud de la Belgique, près de sa famille. Il devait être fidèle à ce monastère pendant toute la vie de son œuvre et les moines de cette trappe lui furent d’un grand secours. Enfin revenu en Thaïlande, il démarra son œuvre aidé de deux bénédictins olivétains envoyés par « l’aide à l’implantation monastique ». La greffe ne prit pas entre ces olivétains et l’olivier sauvage qu’était le Père Verdière. Il durent repartir, cependant l’aide à l’implantation continua de soutenir le P. Verdière. Selon la règle de Saint Benoît « Ora et labora », il organisa la vie de prière comme dans tous les monastères bénédictins et chacun y fut fidèle, père abbé en tête. Quant à l’exécution de la deuxième partie du binôme, il éprouva de grosses difficultés et des critiques sévères qui ne l’arrêtèrent cependant pas. Il entrepris la culture de l’hévéa pour fabriquer du caoutchouc. Il se fit aussi maraîcher et vendait ses légumes au marché ou à Bangkok pour vivre du travail de ses mains. Il eut un élevage de porcs ; de « bons chrétiens », ses voisins, se chargeaient de les vendre à leur propre compte. Il nourrit aussi des poules  qu’il tuait et vendait. Ce genre d’activités pratiquées dans toutes les trappes du monde étaient contraires à la pensée et aux pratiques bouddhistes des pagodes du pays. Le moine doit mendier sa nourriture et ne pas toucher à l’argent. Faire naître la vie c’est faire naître la souffrance, et supprimer volontairement cette vie est une souffrance plus grande encore. Dans une pagode, seuls les laïcs s’occupent des affaires matérielles et le bonze s’interdit de toucher à l’argent, serait-ce même une pièce d’un centime. Edmond connaissait aussi bien que d’autres ces habitudes bouddhistes, mais il les récusait dans un monastère chrétien à cause de leur fondement même qu’il jugeait contraire à la sagesse et à la volonté de Dieu dans sa création. Les contacts pris avec les pagodes voisines et leurs habitants lui firent rencontrer des moines qui devinrent ses amis, mais les obstacles à la compréhension mutuelle demeurèrent.

    Son monastère qu’il avait appelé « Phra-Christ-Aram » reçut de nombreuses personnes. Il y vint jusqu’à 80 « moines » qui s’engageaient pour une durée limitée. Des laïcs, des séminaristes, des prêtres et même des religieux vinrent y faire retraite ou gagner des mérites pour effacer leurs fautes. Mais le résultat obtenu selon leurs vues, chacun retourna à sa vie personnelle dans le monde ou au couvent. Quelques jeunes plus motivés demeurèrent un temps appréciable. L’un d’entre eux partit même pour la Belgique afin d’y faire un noviciat sérieux, puis il revint et quitta Phra-Christ-Aram, après avoir conduit Edmond dans la maison de retraite de Saraburi. Edmond ne pouvait plus se prendre en charge comme par le passé. De plus, des gens des environs qu’Edmond connaissait bien avait fracturé sa fenêtre, étaient entrés dans sa chambre en sa présence et avaient pillé ses biens. Edmond, incapable de se défendre, dut laisser faire pour sauver sa vie. Il se souvenait du Père Levrel. Le déménagement d’Edmond terminé, le moine rentra dans son village où il fait office de catéchiste comme son grand-père et se dit toujours cistercien de la stricte observance. Mais Phra-Christ-Aram a vécu. Echec ou vendredi saint ?

     

    Parmi les autres occupations qui jalonnèrent la vie du P. Verdière, il faut citer la composition et la publication du « Chavan », une revue de spiritualité lue par les prêtres et les religieuses thaïs. Les Jésuites l’avait lancée, elle était pratique et très utile pour le personnel religieux de la Thaïlande qui ne connaît pas suffisamment les langues étrangères pour avoir accès aux publications chrétiennes éditées de par le monde. Lorsque les fondateurs furent obligés d’abandonner la publication, le P. Verdière prit le relais aidé par ses moines temporaires et ses amis. Elle tint pendant de nombreuses années et fut l’occasion de la publication de livres toujours utilisés.

    Ces nombreuses initiatives et ses activités quelquefois dangereuses eurent finalement raison de sa constitution pourtant robuste. Il perdit un œil à la suite d’une opération de la cataracte qui s’avéra désastreuse. Il vécut et travailla pendant de longues années avec des artères artificielles. Enfin, contre son gré, il dut quitter son monastère à cause de sa mauvaise santé et une dépendance physique impossible à gérer sur place et s’installer à Saraburi en 1999. Il prit un dernier congé en Belgique pour revoir ses sœurs, ses amis et la trappe dont les moines l’avaient tant aidé. Malgré les avertissements circonstanciés des médecins et des infirmières, il partit avec une plaie mal soignée au pied gauche. Quand il revint, la gangrène commençait à s’installer et à le faire souffrir. Les chirurgiens durent l’amputer de toute la jambe gauche. En juin 2003, sa sœur Marie Rose qui l’avait suivi et aidé pendant toute sa vie apostolique venait lui rendre visite pour la dernière fois. Elle mourut dans l’avion avant qu’ils puissent se revoir. Finalement, Edmond termina sa vie à l’hôpital Saint Louis après avoir abandonné tout ce qu’il avait entreprit. L’œuvre du missionnaire ne lui appartient pas. Les médecins ne purent sauver son cœur mis à trop rude épreuve pendant toute sa vie. Il s’éteignit enfin le 16 novembre 2003 en serrant la main de la religieuse garde malade de l’hôpital qui fut toute bouleversée par ce geste. Lui, toujours si fort, lui avait demandé humblement son aide pour accomplir le grand passage.

     

    L’angoisse de sa mère devant la force indomptée et les paroles remplies de tristesse qu’elle lui avait dites avec son amour de mère firent beaucoup pour transformer ce nouveau « fils du tonnerre » en un apôtre zélé hors norme. Prêt à relever tous les défis, il était fonceur et intelligent tout à la fois. Il entreprit beaucoup d’œuvres et les mena à leur terme avant de les confier à d’autres, lorsque l’Eglise le lui demandait. La dernière, celle qu’il considérait comme essentielle pour l’Eglise de Thaïlande, celle où il avait mis le meilleur de lui-même semble un échec. Il ne manifesta aucune amertume. Le Phra-Christ-Aram cessa d’exister lorsqu’il dut le quitter, prendre sa retraite et que le dernier moine rentra dans son village. Profondément blessé cependant, Edmond manifesta très peu son chagrin, soutenu qu’il était par son attachement au Christ et à son Eglise. Seul le Seigneur est digne d’être servi sans désir d’être récompensé, ni même d’être reconnu par ses pairs. Edmond fut aussi puissamment soutenu dans ce combat de toute sa vie par sa dévotion toute simple envers la Vierge Marie dont il avait toujours le chapelet à portée de la main.

    Dans son monastère, il avait érigé une statue de Saint Benoît qui, un doigt sur les lèvres, demande le silence. Edmond et son ouvrage sont entrés dans le silence. Dieu seul et ses vieux amis savent ce qu’ils furent l’un et l’autre.

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3709
    • Pays : Thailande
    • Année : 1946