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Michel VERDIER (1840-1899)

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    J’ai appris avec un réel déchirement de coeur la mort subite quoique prévue ou redoutée depuis plusieurs mois des PP. Firminhac et Verdier. Le même diocèse les avait vu naître; la même mission les a eus pour ouvriers; leurs tombes se sont ouvertes aussi l'une peu de temps après l'autre; et le ciel, hélas! ne m'a pas donné la consolation de me trouver auprès d'eux pour recueillir leur dernier soupir et leur rendre les suprêmes devoirs de l'amitié.

    Votre Grandeur (Cette lettre était adressée à Mgr Gandy, archevêque de Pondichéry.) a perdu en eux de vaillants et zélés missionnaires ; moi, je pleure la perte de deux vrais amis, dont la vieille et fidèle affection a largement contribué jusqu'ici à me rendre la vie supportable, je dirais presque douce. Ah! notre mutuel attachement n'était point vulgaire! il était fondé, moins sur une conformité d'humeur et de caractère, que sur une estime réciproque; il était généreux et désintéressé, et il a résisté à tous les orages de la vie.

    Ces deux chers Pères n'avaient aucun secret pour moi, et je les laissais volontiers aussi lire dans mon coeur, comme dans un livre ouvert, car, avec une trempe de caractère peu commune, ils portaient en eux ce fond de droiture, de candeur et de noble simplicité qui invite à l'estime et à la confiance, en même temps qu'il révèle des âmes pures et une vertu plus qu'ordinaire. Vous le savez, Monseigneur, vos missionnaires sont rarement dans l'abondance. Les privations sont la règle. Ils ne peuvent qu'à grand'peine, souvent en se dépouillant du nécessaire, fournir à ceux de leurs chrétiens qui sont pauvres, assez de riz pour les empêcher de mourir de faim, ou assez d'aunes de cotonade pour couvrir leur nudité. Les PP. Firminhac et Verdier et moi ne faisions certes pas exception à cette règle; mais pour pauvres que nous fussions, si l'un de nous venait à soupçonner que l'autre était dans le besoin, il était toujours prêt à lui venir en aide, dût-il pour cela vendre un souvenir de famille, sa montre ou son cheval.

    En ces dernières années, nous étions si éloignés les uns des autres, moi surtout, qu'il était rare de nous rencontrer. Mais quelle joie, lorsqu'une fois, chaque deux ou trois ans, nous avions l'occasion de nous revoir! Oui vraiment, nous étions bons amis, que dis-je? nous étions des frères unis par le désir d'aimer Dieu et de nous aider mutuellement à le bien servir. Maintenant qu'ils ne sont plus sur terre, cela me soulage de parler d'eux.

     

    Le fruit des mêmes plants de vigne ne produit pas, dans tous les pays, une liqueur identique. Les qualités du vin diffèrent selon le terroir, et aussi suivant la manière de cultiver le vignoble ou de traiter la vendange. Il en est ainsi des races chrétiennes qui sont la vigne du Seigneur : Vinea jacta est dilecto meo.

    Telle nation produit une race plus virile, plus noble, plus vaillante que telle autre. La France occupait autrefois et peut-être occupe encore la place d'honneur parmi les premières. Si je ne me trompe, la Vénérable Jeanne d'Arc avait une particulière vénération pour le “sang de France”. Toutefois, même chez nous, tous les pays ne sont pas égaux à cet égard. Il y en a dont la population est restée plus fidèle à Dieu et à la sainte Église, dont les moeurs ont moins souffert que d'autres des mollesses de la prétendue civilisation moderne. La vie y est généralement pure ; le Décalogue y subit moins de violentes endorses ; les parents y prennent un plus grand soin de l'âme de leurs enfants. Ces pays-là produisent plus d'intelligences robustes, sinon brillantes, plus de vaillants soldats et de prêtres fidèles que d'autres, “en apparence” plus riches ou plus policés.

    Les regrettés PP. Verdier et Firminhac étaient de ce bon terrain français que j'appellerai le pays du Centre. Ils appartenaient tous deux au département de l'Aveyron et au diocèse de Rodez. Mais le berceau du premier était Saint-Grégoire, sur la frontière de l'ancienne province d'Auvergne; celui du second était Entraygues, sur la limite nord-ouest du Rouergue. Ils n'étaient guère distants l'un de l'autre que de dix ou douze kilomètres. Mais avec des ressemblances frappantes, il y avait, entre mes deux amis, des dissemblances physiques, morales et intellectuelles non moins manifestes.

    Le P. Verdier avait une carrure athlétique, il regorgeait de santé et de vigueur. Son intelligence était, comme son corps, robuste, mais elle manquait de lustre. Il était à la fois gascon et plein de bonhomie, doué de beaucoup de sens commun et de finesse matoise. Il ne manquait jamais l'occasion de se proclamer hautement, non sans une pointe d'orgueil, « enfant de la vieille Auvergne », et il était toujours prêt à entrer en lice contre tout homme qui aurait eu l'audace d'en plaisanter... Ah! mais oui!

    Le P. Firminhac avec moins de puissance musculaire, une taille moins avantageuse, avait une nature plus enthousiaste et des facultés plus brillantes. Il avait aussi son faible: il était fier d'être Rouergat; mais il protestait vivement contre tout mal appris qui se permettait de dire qu'il appartenait à l'Auvergne. Un jour, nous nous trouvions ensemble dans son pays natal; car une maladie de foie chez lui, et une dysenterie opiniâtre chez moi, avaient forcé nos supérieurs à nous renvoyer temporairement en France en 1876. Le P. Firminhac m'avait emmené à la promenade à une certaine distance d'Entraygues. Tout à coup il s'arrêta, et me montrant, à quelques pas de nous, une antique pierre de granit, il me dit: “Regardez bien cette pierre! c'est la borne qui séparait jadis le Rouergue de l'Auvergne. On me calomnie, quand on prétend me faire passer pour un Auvergnat. A l'avenir, défendez-moi quand l'occasion se présentera.”» Je le lui promis en souriant dans ma barbe, et je crois vraiment que la nuit suivante il reposa plus tranquille que d'habitude. Je reviens maintenant au P. Verdier.

     

     

    Le cher P. Jérôme-Michel Verdier était donc né dans l'Aveyron en 184o. Ses parents, m'a-t-on dit, étaient de bons cultivateurs, qui jouissaient d'une certaine aisance. Ses premières années s'écoulèrent dans la ferme paternelle, et il grandit au milieu des champs, comme un palmier dans le désert. Bientôt il dut se rendre à. l'école chez M. le curé, où étudiaient un certain nombre de garçons de son âge. Etait-il à cette époque le premier de sa classe? Je n'oserais l'affirmer; mais en dehors du presbytère, il n'y a pas lieu de douter qu'il ne fut “facile princeps” de tous ses camarades. Sa force et son agilité peu communes, son verbe vif, tranchant et narquois, son mépris du danger, son ton impérieux, et aussi peut-être son tempérament tant soit peu batailleur, lui conquirent bientôt le premier rang parmi la gent écolière. Un jour, il y eut entre eux et lui une vive querelle. Ses camarades avec plus de prudence que de bravoure s'étaient donné le mot pour le rouer de coups. Michel ne recula pas au delà d'un pont qui était à trente ou trente-cinq mètres de là. C'était un “mouvement stratégique “. Il ne voulait pas qu'on pût l'envelopper. S'adossant contre le parapet, il leur dit : “Et venez-y donc maintenant!” Les petits guerriers se précipitèrent sur lui; mais ils n'arrivèrent en courant que l'un après l'autre, et Jérôme-Michel les défit à mesure qu'ils se présentaient. Depuis ce jour fatidique, tous les gamins le proclamèrent leur chef.

    Le jeune Verdier fut, peu de temps après, envoyé au petit séminaire, où il fut fourbi et poussé en une certaine mesure : il n'y a rien comme la discipline pour former un homme!

    Dans les premières semaines, cela dut paraître dur à notre lionceau de se voir mis en cage! mais on est souple à douze ou à treize ans, et l’on apprend vite à faire de nécessité vertu. Bientôt l'envie de rivaliser avec ses compagnons le poussa à travailler avec ardeur, afin d'occuper un bon rang dans sa classe. C'est durant le temps de son petit séminaire, je crois, que le bon Dieu lui inspira un vif désir de devenir prêtre. Seulement la vie paisible du curé de campagne lui souriait médiocrement. Il fallait à sa jeune âme, pleine de feu et de bonne volonté, une carrière où il pût se sacrifier entièrement. Après avoir mûri son projet et l'avoir fait approuver du Directeur de sa conscience, il partit pour le séminaire des Missions-Étrangères. Son caractère droit, sa nature ardente et pleine de générosité plurent à ses supérieurs de la rue du Bac. Ils achevèrent sa formation, l'élevèrent au sacerdoce et le désignèrent pour la mission de Pondichéry où il arriva en 1864.

     

    Je l'avais précédé de quatre ans sur cette terre infidèle, et j'étais professeur au collège colonial de cette petite capitale des établissements français dans l'Inde. Jérôme-Michel, à son grand regret, fut envoyé par ses supérieurs à la même institution en qualité de Préfet des études. Mais il était décidé à tous les sacrifices, et de bon cœur il se mit à l'ingrate besogne. Cc fut un grand succès. Autant il était sévère pour exiger de tous l'observation de la règle et de la plus stricte discipline, autant il était plein d'entrain et de gentille humeur avec eux durant les récréations. Le “Maître” s'éclipsait alors, et c'était le bon camarade qui paraissait. De mémoire d'écolier, jamais l'on n'avait vu un préfet d'études aussi habile, aussi juste, aussi franchement aimable que lui. On l'adorait. Quand venaient les vacances, quelques-uns des “grands” sollicitaient le privilège de les passer en sa compagnie. Il leur faisait faire des expéditions dans les campagnes du voisinage. On chassait dans les forêts sombres, on avait des parties de pêche, de natation, on escaladait les montagnes, on cuisinait au pied des arbres comme des bohémiens. Bref, on s'amusait énormément, et de retour chez eux, les jeunes gens ne tarissaient pas de raconter leurs exploits à leurs parents et amis.

    Après avoir ainsi passé sept on huit ans au collège colonial, le cher Missionnaire fut envoyé dans l’ ” intérieur” se former à la vie apostolique sous la direction du P. Pierre. Celui-ci était le grand prédicateur des païens. Il allait de village en village, faisait battre le tambour pour attirer de nombreux auditeurs, et au moyen de grandes peintures représentant les principaux événements de l'ancien et du nouveau Testament, il leur expliquait les vérités du salut éternel. L'instruction terminée, c'était au P. Verdier de visiter les gens et de rechercher ceux que la grâce divine avait touchés. Alors on leur apprenait les prières et le catéchisme pour les préparer au saint baptême. C'était une rude vie que celle-là; travail opiniâtre, et rarement un bon repas ou une confortable couchette. Mais c'est ce qu'aimait notre ami. Quelques années s'écoulèrent ainsi. En 1876-1877, l'Inde presque entière fut en proie à un épouvantable fléau. Pas de pluie, conséquemment pas de moisson. Des milliers de personnes mouraient de faim dans leurs cases ou le long des voies publiques. On en voyait qui mâchaient des feuilles d'arbre ou mangeaient de la terre pour apaiser leur tourment. C'était affreux! Le P. Verdier venait d'être envoyé à Shettiapetty. Son premier soin fut de venir en aide à ceux de ses chrétiens qui étaient dans le plus grand dénûment. Puis il se tourna du côté des gentils et tout en les secourant par de larges aumônes, il leur montrait dans le fléau qui les visitait, la main de Dieu qui ne frappe que pour nous attirer à lui. Sa parole fut bénie du ciel. De nombreuses familles à Nagavaré abandonnèrent le culte des idoles. Le zélé missionnaire sut entretenir ce mouvement de conversions avec la prudence qui le distinguait, et en peu de temps quatorze on quinze cents Hindous de bonne caste s'étaient soumis à la loi du Christ.

    Les circonstances le conduisirent plus tard dans le district de Viriour, où il eut pour compagnon le P. Féron. C'était une ancienne chrétienté aussi fidèle qu'elle est généralement pauvre. Là encore, le cher P. Verdier a laissé une immortelle réputation. Son confrère avait une certaine richesse personnelle et il dépensait son argent en bonnes oeuvres. Il avait commencé la construction d'une vaste et magnifique église. C'est le P. Verdier qui termina le saint édifice, passant ses journées au milieu des maçons sous le soleil brûlant des tropiques. Enfin il fut chargé du district d'Attipakam où il acheva de ruiner sa santé dans les multiples travaux du saint ministère. Un jour vint qu'il se sentit épuisé. Il alla à Pondichéry consulter les docteurs. Ceux-ci branlèrent la tête et lui conseillèrent l'air des montagnes. Il y alla. Pendant quelques jours, on put croire que sa robuste constitution vaincrait le mal. Ce fut une illusion : il était mûr pour le Ciel. Son état ayant empiré, un confrère le ramena au chef-lieu ; chemin faisant, il fut frappé d'apoplexie, et quand il arriva à la Mission de Pondichéry, on vit bien qu'il n'avait plus que peu de jours à vivre. On lui donna sans retard les derniers sacrements, et il mourut dans la paix du Seigneur le 3 du mois d'août 1899.

     

     

    Quant au regretté P. Firminhac, il était venu au monde, comme je l'ai dit, à Entraygues. C'était en l'année 1846. Il reçut au saint baptême les noms d'Émile Crépin, et il fut l'aîné de quatre ou cinq enfants. Loin d'avoir la vigueur et la surabondante santé de son compatriote Verdier (j'espère qu'il ne m’en voudra pas au ciel pour cette liberté grande), il était plutôt d'une complexion délicate. Je ne veux pas dire maladive; mais il était doué comme lui d'un bon naturel, d'une vivacité et d'une activité sans égale. Son intelligence le faisait remarquer parmi les petits garçons de son âge. Dans le cercle familial, il faisait les délices de tous par son enfantine amabilité, sa pétulance et la tendre affection qu'il témoignait à ses frère et sœurs et à ses parents, surtout à sa bonne mère, qui lui avait fait sucer, avec le lait de son sein, celui mille fois plus doux encore de l'amour de Dieu, de la sainte Église et de ses frères. J'ai eu l'honneur, il y a quelque vingt-trois ans, de connaître Mme Firminhac qui vit encore pour pleurer son Émile bien-aimé. Elle rappelait à mon souvenir la femme forte des livres saints par sa profonde piété, son dévoûment au bien de ses enfants, son activité et son application au travail. Sa noblesse et sa grandeur d'âme parurent avec éclat en même temps que la sincérité de sa dévotion, lorsqu'il plut à Dieu de la faire participer aux mystères de la croix de Jésus-Christ. Dans l'espace de peu d'années, elle eut à supporter les plus cruelles épreuves: la mort de son mari, la perte d'une partie de sa fortune par l'incendie et une terrible inondation qui mit, elle et les siens, à deux doigts du tombeau.

    En outre, son second fils Justin ne vivait qu'à force de soins aussi assidus que dispendieux.

    Pour combler la mesure, voici qu'en 1856, son Émile arrivait des Indes, anémié, épuisé de force. Au milieu de toutes ces épreuves et calamités diverses, elle n'ouvrit jamais la bouche pour se plaindre, mais seulement pour prier. Elle lutta avec vaillance contre la mauvaise fortune et sut pourtant rester résignée à la sainte volonté de Dieu. Elle ne savait pas alors que dans peu d'années elle aurait à ajouter à ses deuils un autre plus cruel encore, la mort d'une de ses filles et enfin celle de son Émile.

     

     

    Ce dernier se fit remarquer au petit séminaire par son naturel enthousiaste, par son intelligence précoce et son caractère aimable autant qu'étrange.

    Il eut des succès en ses études au cours d'humanités il se distingua de tous par la facilité avec laquelle il versifiait. Ses professeurs en étaient eux-mêmes dans l'étonnement. Cet amour de la poésie française a poursuivi le cher P. Firminhac jusqu'à sa mort. II a publié en France sa traduction du livre de l'apocalypse. Depuis il a composé une masse de petits poèmes et d'odes et autres poésies fugitives. Écrire des vers était sa meilleure récréation ; quand il se sentait inspiré, il en alignait plus en deux heures qu'un honnête rhétoricien en deux ans.

    Quelle est la valeur de ces poésies? Je ne suis qu'un profane, et je pourrais me retrancher sur mon incompétence en pareille matière. Toutefois voici ce que j'en pense. La poésie du P. Firminhac est généralement riche en images; il y a chez lui l'enthousiasme, l'âme, le souffle, la sensibilité et l'imagination du poète. Mais presque toujours il y a en ses vers, quelque chose de fruste. Sa pensée est loin d'être toujours fort limpide ; sa phrase manque d'art, d'harmonie, et il a des tournures forcées, des inversions violentes. C'est de la poésie, mais trop souvent de la poésie qui n'a pas fini sa toilette et reste en robe de chambre. Il est fâcheux de voir des perles, même des diamants, que l'artiste n'a pas su mettre en relief. J'ai fait plus d'une fois observer à ce regretté confrère, qu'il était nécessaire de retoucher et polir ses compositions. Mais à vrai dire, cela était contraire à sa nature “et puis, ajoutait-il, je n'ai point la prétention de faire des vers pour le public lettré, mais plutôt pour l'édification et l'agrément de mes parents et amis. ”

     

    Le P. Firminhac arriva en Mission en 1870. Pendant les dix-neuf ans qu'il y a passés, il a été un rude travailleur. Il fut d'abord placé au collège colonial de Pondichéry, où il sut former de bons élèves et gagner leur affection. Quand son évêque le crut suffisamment acclimaté, il le chargea du district de Vetthavalam.

     

    Pendant la famine, ce cher ami, non seulement se privait de tout pour secourir les chrétiens victimes du fléau, mais aussi il se montra si plein de dévouement envers les gentils, qu'ils s'attachèrent à lui, comme des enfants à leur père. Plusieurs milliers d'entre eux lui sont redevables et de la vie corporelle et de la vie spirituelle qu'ils reçurent aux fonts baptismaux. Il avait tant sué et peiné pendant les deux ans que dura la famine, que sa santé menaçait ruine. Ses supérieurs crurent devoir le tirer du district sauvage et montagneux de Vetthavalam pour le charger de la chrétienté de Tranquebar, petite ville située sur le bord de la mer, à quelques milles de la possession française de Karikal. Il y vécut heureux sans doute; mais la vie y était moins pénible qu'à Vetthavalam, et de temps à autre il manifestait le regret d'avoir quitté ses fidèles montagnards pour lesquels il s'était imposé tant de sacrifices et avait usé ses forces. Il y avait surtout un certain village, Cangoupettou, dont il me parlait toujours avec enthousiasme. À Tranquebar, comme partout où il a passé, ce regretté confrère a laissé la réputation d'un saint prêtre et d'un infatigable missionnaire. Que n'a-t-il pas fait plus tard à Mayavaram pour la gloire de Dieu et l'amour de ses pauvres Indiens? Il embellit leurs églises de magnifiques statues; il les accoutuma à la pratique de la communion mensuelle, et répandit parmi eux la dévotion au Sacre-Cœur de Jésus. Il y avait, à quelques lieues de Mayavaram, le village de Tiruvoulancadhou, qui contenait une forte congrégation chrétienne. Le P. Firminhac n'eut pas de repos qu'il ne leur eût construit une vaste chapelle.

    Après cela, il réunit toutes ses ressources et fit un suprême effort pour achever un beau presbytère au chef-lieu du district. Le voilà à l'œuvre.

    Du matin au soir au milieu des maçons pour activer le travail, le soleil darde sur lui des rayons à fendre les pierres, il n'en a cure. Il se flattait de vaincre et de triompher du soleil. Ce fut le soleil qui sortit victorieux de la lutte. Le Père avait déjà, l'année précédente, à Tiruvoulancadhou, été frappé d'une terrible insolation qui avait faille lui coûter la vie. À la fin d'une pénible journée où il s'était exposé imprudemment à la chaleur, se sentant la tête lourde, il voulut se soulager en allant prendre à la rivière un bain rafraîchissant. Il vit que la rivière coulait plus d'eau que d'habitude. Il ne savait pas nager. Rentrer chez lui sans se baigner eût été sage; car il était évident qu'il n'aurait pied nulle part. Mais il avait pour principe de ne jamais reculer devant les difficultés; il cherche le long de la rive un endroit où les jungles poussaient bien serré. L'ayant trouvé, il se déshabilla et saisissant d'une main la branche d'un de ces buissons, il se laissa glisser dans l'eau. Que se passa-t-il alors? Le courant était fort; la branche tint bon.

    Notre brave se félicitait d'avoir tourné l'obstacle. Mais à ce moment, le coup de soleil qu'il avait subi durant la journée, détermina en lui une sorte d'apoplexie soudaine, il lâcha la branche protectrice et fut entraîné par le courant vainqueur. Heureusement que son bon ange veillait sur lui. Il échoua sur la rive du fleuve parmi les hautes herbes. Des laboureurs rentrant au logis, l'aperçurent, et après s'être assures que le cœur battait encore, ils le soulevèrent sur la berge et lui rendirent tous les soins possibles.

    Il avait échappé à la noyade; il se remit avec peine; mais plusieurs autres attaques successives lui firent comprendre qu'il arrivait au terme de sa carrière.

    L'archevêque de Pondichéry l'envoya en France pour essayer encore de le sauver. Il était trop tard. Toute l'habilité des docteurs français ne put que prolonger d'un an sa pauvre vie. Le 3 avril 1899, à Montbeton, le cher Père étant allé aux offices à la paroisse, s'y sentit mal. Il sortit sans être accompagné, et se dirigea vers le sanatorium. Arrivé près de la porte cochère, il tomba lourdement sur le sol ; il était mort... son bon ange seul veillait sur lui!

     

    Chers PP. Verdier et Firminhac, braves entre les braves, aimés entre mille, âmes d'élite, dormez en paix votre dernier sommeil. Vous étiez des hommes et non des Anges. Mais j'ai connu peu de gentilshommes qui fussent à votre taille! Dormez, l'un sur la terre de l'Inde, l'autre sur le sol de la vieille France, dormez en sécurité “Vos voies ont été belles et vos sentiers étaient pleins de paix,” dormez! rien ne troublera votre sommeil, “ car le Seigneur est à vos côtés. “

     

     

     

    • Numéro : 861
    • Pays : Inde
    • Année : 1864