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Eugène VERCHERY (1854-1896)

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    « Eugène Verchery naquit, le 25 août 1854, à Chavasoux, commune de Saint-Just-en-Bas, dans le département de la Loire.

    « Saint-Just-en-Bas est une des nombreuses paroisses échelonnées le long de la lisière des magnifiques forêts de sapins, qui couronnent la chaîne des monts d’Auvergne. Le pays est très accidenté et coupé par des vallées profondes et solitaires. En bas, c’est la rivière bordée d’aulnes, de frênes et de peupliers ; çà et là, des champs de froment ou la prairie toujours verdoyante. Les coteaux, au contraire, présentent un sol ingrat, qui demande un travail constant et pénible.

    « En 1580, lisons-nous dans les papiers de M. Verchery, au milieu des forêts possédées par la famille Geneste, fût bâtie une petite cabane, où le berger venait s’abriter... A quelques pas de la cabane, sort une source abondante, qui arrose la prairie des environs. La grande quantité de ses eaux et leur rapidité, au temps des crues, finirent par creuser un lit large et profond. » La cabane du pasteur fit place, d’abord, à une humble ferme. Celle-ci s’agrandit, les terres qui en dépendaient s’élargirent et devinrent une belle propriété.

    « C’est là que, le 13 mars 1790, s’établit la famille Verchery, famille patriarcale, recommandable tant par la vivacité de sa foi et la simplicité de ses mœurs, que par l’amour du travail et les doux liens de la paix et de la concorde.

    « La sève chrétienne qui nourrissait et vivifiait cette famille bénie de Dieu, ne pouvait manquer de se développer en fleurs et en fruits de charité et de dévoûment. Aussi la voyons-nous, à chaque génération, offrir à Dieu un ou deux de ses membres.

    « Jean-Pierre, né en 1787, va mourir en Amérique comme missionnaire de la Compagnie de Jésus.

    « Mariette, née en 1823, devient religieuse et meurt, en 1874, au monastère cloîtré de Sainte-Ursule.

    « L’oncle d’Eugène, Siméon-Jean, et deux de ses frères aînés sont ordonnés prêtres et exercent le saint ministère dans le diocèse de Lyon, où ils meurent encore bien jeunes.

    « Eugène, leur digne émule, devient missionnaire ; c’est lui qui fait l’objet de cette notice. Un de ses neveux a pris sa place au séminaire de Lyon.

    « La divine Providence, dont la sagesse sait tout faire servir à l’accomplissement de ses desseins éternels, entoura le berceau d’Eugène de tout ce qui était le plus apte à le préparer à sa vocation future.

    « Nous lisons dans une lettre écrite sur la mort de son digne père : « Que pouvait la mort « sur un vieillard de 80 ans, dont toute la vie s’était passée à faire le bien sous les yeux de « Dieu ? L’amour des siens et la conscience du devoir l’avaient toujours dirigé et soutenu « dans l’exercice, d’un travail difficile, constant et souvent ingrat. Une économie sévère lui « inspirait des sacrifices pénibles, même jusqu’à se priver du nécessaire, pour les siens qu’il « aima jusqu’aux derniers moments. »

    « Voilà le modèle qui fut donné à Eugène. C’est à cette école qu’il fut formé. C’est donc dans le sanctuaire d’une famille profondément chrétienne que s’écoulèrent les beaux jours de son enfance. Là il puisa les principes d’une vie de foi et d’amour de Dieu, fondements les plus solides de toutes les vertus.

    « Dès ses plus tendres années, il vit au milieu du travail et de la peine, il assiste aux labeurs pénibles et souvent ingrats de la campagne, il est témoin des déceptions auxquelles est soumis le laboureur, il y prend même part. Par là il se forme à l’amour du travail, à cette constante énergie qui ne se lasse point, ne se rebute de rien et ne se permet aucun repos, qu’elle n’ait achevé son œuvre ; il acquiert enfin cette force d’âme qui sait conserver le calme le plus parfait au milieu des contradictions et des souffrances.

    « Loin du bruit du monde qui dissipe l’âme et l’entraîne vers les choses extérieures pour la faire vivre hors d’elle-même, Eugène se plaît dans le calme d’une solitude où la contem-plation de la belle nature saisit son âme et la fait rentrer en elle-même pour l’unir à Dieu. Elle lui imprime ce je ne sais quoi d’intime qui lui dit : « Dieu est ici » ; il le sent, il jouit de sa présence et apprend le secret de la conversation intérieure avec le divin Maître. C’est là que Dieu, sans doute, déposa dans son cœur les premiers germes de sa vocation ; car ses notes indiquent que, dès lors, le désir de se consacrer au service du Seigneur le conduisit au petit séminaire de Montbrison, puis au grand séminaire de Lyon, où il reçut la première tonsure.

    « Sa conduite régulière, son caractère calme, sa patience et son amour du travail faisaient déjà pressentir ce qu’il deviendrait par la suite. « Il était, dit M. Mignery, son condisciple, un « séminariste modèle. Jamais une infraction à la règle. Il se montra toujours laborieux, et « pieux d’une piété franche, naturelle et toute de bon aloi. Dans les récréations, il se « promenait peu ; il passait son temps à s’occuper de mécanisme. Il avait la patience de « préparer avec son couteau les pièces requises pour le travail qu’il se proposait. »

    « C’est ainsi qu’il se préparait à la vocation sainte, vers laquelle l’attiraient ses désirs.

    « En 1878, il fit une demande d’admission au Séminaire des Missions-Etrangères, où il entra le 14 septembre. Nous ne le suivrons pas dans l’exercice de cette vie de sacrifice ; elle fut ce qu’elle avait été à Lyon. Son âme soupirait après le jour heureux où il lui serait donné de travailler au salut de ses frères, dans les pays lointains.

    « Vers la fin de 1881, M. Eugène Verchery mettait le pied sur la terre de l’Inde. Il fut nommé professeur au collège de Karikal. Là, loin de se refroidir, son zèle pour ainsi dire comprimé par l’obéissance, ne fit que se développer et acquérir plus de force. Il employait ses loisirs du dimanche à parcourir les villages des environs, à rechercher les païens et faire le catéchisme aux chrétiens qu’il pouvait réunir.

    « Mgr Laouënan sut découvrir cette lampe cachée sous le boisseau, et la choisir pour éclairer une portion de sa famille chérie, qui réclamait des soins tout particuliers.

    « M. Ligeon, si compétent quand il s’agissait de juger les hommes, disait de son côté : « La connaissance que j’ai, de l’esprit de foi, du caractère calme et du zèle de M. Verchery, « fait que je l’ai recommandé à Sa Grandeur pour le district de Polour, et je n’ai pas le « moindre doute sur les succès qu’il obtiendra. » Ce bon Père vint lui-même l’installer dans son nouveau poste. C’est au mois de janvier 1884, le jour de la fête de la Chaire de saint Pierre à Rome, que M. Verchery prit possession de l’église et du district de Polour.

    « Petit de taille, faible de tempérament, il ne pourra, semble-t-il, résister au travail pénible qu’il va commencer et à la vie dure qu’il va embrasser. Mais sa foi le soutient. Il n’a ni le temps de songer à sa santé, ni le souci de s’en occuper, parce que ses pensées, ses désirs, toutes les forces de son âme sont concentrées sur un seul objet, l’œuvre importante qu’il doit diriger.

    « Heureux de trouver son église consacrée au Sacré-Cœur de Jésus, il s’abandonne à la direction de ce divin Cœur et lui confie toute la contrée, en particulier les âmes dont il est le pasteur. Il ne se fait point illusion sur l’état du district et sur les difficultés qu’il va rencontrer, car tout lui a été exposé. C’est en ce moment que les souvenirs de son courageux père seront puissants à le soutenir ; car, comme le dit M. Mignery : « Le travail que M. Verchery devait « accomplir, n’était-il pas, dans une sphère différente, le même que celui qu’il avait vu « s’exécuter sous ses yeux, dans son enfance, sur un sol ingrat qui demandait un travail « pénible et des soins constants ? Chaque année, les eaux entraînaient une partie de la bonne « terre. Il fallait sans cesse combler les ravins, entretenir les fossés et réparer les murs de « soutènement. » Le diable, en effet, rassemblera bien souvent les eaux de la tribulation sur le sol chrétien que notre confrère doit cultiver ; la malveillance des ennemis de la religion, la colère des païens, les insultes, les menaces, tout se réunira pour détruire la bonne terre de la foi et des sentiments chrétiens chez les népohytes. Il faudra sans cesse les renouveler par l’instruction et les œuvres de charité ; combler les ravins creusés par la pauvreté et la misère ; subvenir aux besoins des membres souffrants de Jésus-Christ ; les mettre à l’abri des insultes et des menaces, et soutenir leurs droits contre les injustices les plus criantes. Il fera tout cela, sous la direction et avec la charité de Jésus qu’il porte dans son cœur.

    « Le district de Polour avait été soumis à bien des épreuves, mais dès le jour où il en fut chargé, M. Verchery se dévoua tout entier à son relèvement.

    « Qui nous dira les plans conçus dans les élans de son zèle d’apôtre ? Plans où il cherche les moyens les plus efficaces pour ramener les pécheurs et les apostats ; plans pour la direction spirituelle des nou­velles chrétientés ; plans pour obtenir la conversion des païens et surtout pour la conversion des castes supérieures ; plans pour l’établissement des chapelles. L’activité de son esprit ne s’arrêtait pas au spéculatif. Il réalisait ses plans avec une confiance et une persévérance qui ne connaissaient ni bornes ni obstacles.

    « Former les néophytes, instruire les catéchumènes, c’était une sainte joie pour lui. Ceux qu’il peut réunir au chef-lieu, il les y amène, leur enseigne les prières et la doctrine chrétienne, se les attache par l’aménité de son caractère, par ses paroles pleines de charité, et par la confiance qu’il leur témoigne et qu’il leur inspire. Il se fait tout à tous pour les gagner à Jésus-Christ. Il sait prendre les parents par l’affection réelle qu’il témoigne à leurs enfants.

    « Pour ceux qu’il ne peut amener à l’église, à cause de la servitude qui les lie à des maîtres païens, il va lui-même les trouver, établit sa tente près d’eux. Là, il réunit parents et enfants, grands et petits ; il les instruit de la religion par ses conseils et ses exemples. Rien ne le rebute ni ne le décourage. Si Dieu est avec moi, qui sera contre moi ? Voilà sa maxime ; et son courage le fait triompher de toutes les résistances.

    « Se voit-il insulté par ceux pour lesquels il se dévoue, il écoute avec calme, il s’humilie et prie pour eux son divin Maître, comme lui-même priait sur la croix : « Mon Père, pardonnez-leur ; car ils ne savent ce qu’ils font ». Mais si les insultes s’attaquent à Dieu ou à la religion, il se souvient alors de l’indignation de Jésus dans le temple, quand il voit les vendeurs le déshonorer par leur trafic. Il stigmatise le malheureux, le punit, puis verse sur la plaie l’huile de la consolation et le vin de la charité, pour cicatriser les plaies que ses paroles un peu fortes auraient pu leur faire.

    « Ainsi sont formés les villages de Kanguenour et Poudoupaleam. Pour y maintenir le bien, il bâtit une chapelle et y retourne souvent, afin d’entretenir le feu qu’il a allumé.

    « Deux villages voisins, abandonnés depuis longtemps, Coupam et Capelour ont résisté à toutes les démarches de l’apôtre de Dieu. Il a essayé tous les moyens, frappé à toutes les portes, exploré toutes les voies. Il comprend que ce sont les chefs, qui retiennent la masse des néophytes. Ceux-ci par eux-mêmes n’ont pas d’opposition à la religion, et seraient heureux d’accomplir leurs devoirs ; l’entraînement seul et la crainte les retiennent.

    « Son cœur gémit de voir ses enfants errer dans les routes détournées et les sentiers perdus, comme des brebis qu’on éloigne par force de leur pasteur ; il aborde les chefs, leur fait des présents, se les attache, les gagne à Jésus-Christ ; puis, par leur moyen, amène les autres néophytes et construit une chapelle qui sanctionne leur retour.

    « Le protestant, comme le loup revêtu de la peau de l’agneau, veut pénétrer dans la bergerie. Il le suit pour le démasquer. Il réunit ses enfants, leur montre le danger de perdre leur âme, leur présente un grand nombre d’exemples des victimes qu’a faites le protestantisme et des malheurs qui ont affligé ceux qui s’étaient livrés à lui.

    « Les hérétiques eux-mêmes reconnaissent à sa charité et à son zèle le véritable apôtre de Jésus-Christ, le bon pasteur de l’Evangile, et plusieurs parmi eux se convertissent et reviennent à leur mère la sainte Eglise.

    « Il a déjà du travail au-dessus de ses forces ; malgré cela, pour obéir à son évêque, il accepte l’administration du district de Kortampett dont le chef-lieu est éloigné de Polour de 20 milles anglais. Les deux districts réunis mesurent une étendue de 50 milles, du nord au sud.

    « Il parcourt toute cette étendue en charrette, fait halte sous un arbre pour prendre son repas et se reposer quelque temps, puis continue sa route. La chaleur, la pluie, rien ne l’arrête. Il se rend à Singamah, extrémité sud. Il y trouve l’emplacement d’une ancienne chapelle entièrement détruite. Il voit dans ces ruines l’état spirituel de toute cette contrée. Comme Jésus pleurant sur les ruines de Jérusalem, il ressent dans son âme les sentiments de la douleur la plus vive, de la tristesse la plus profonde. Puis dans la prière et dans les larmes il cherche les moyens de restaurer cette chrétienté.

    « Un grand nombre de blanchisseurs abandonnés vivent à peu près en païens. Il va à leur recherche, les aborde avec bonté, leur montre leur triste état, fait appel à la foi de leurs pères, les ramène, baptise les enfants, régularise les mariages, les prémunit contre la rechute en leur construisant une chapelle au prix de mille démarches et de mille sacrifices.

    « Au milieu de tant de travaux, il n’oublie point la parole de notre divin Maître : Et alias oves habeo, quœ non sunt ex hoc ovili, et illas oportet me adducere et vocem meam audient et fiet unum ovile et unus pastor.

    « Il est un véritable père pour tous, tant chrétiens que païens, il les aime pour les amener à Jésus-Christ. Il profite de toutes les circonstances qui se présentent pour les convertir et en faire des serviteurs de Dieu. L’un vient, pressé par la misère et par la faim ; ses intentions pourraient être plus pures. Le digne apôtre de Celui qui aima la pauvreté, les douleurs, les souffrances et la peine pour sauver les pécheurs, se dit en lui-même : « N’est-ce pas la faim qui a ramené l’enfant prodigue près de son père et cependant son père le reçoit avec amour, fête son retour et lui rend tous ses droits. » Alors, considérant avec amour ces âmes rachetées au prix du sang de Jésus-Christ comme les héritières du ciel, il les aime pour Dieu, les lui offre et les reçoit avec bonté. Il les instruit, supporte leurs défauts, leurs exigences, prend tous les moyens de purifier leurs intentions, leur fait sentir la vanité du monde, le bonheur du ciel et la sublimité de la religion, qui est la voie pour y arriver. Bientôt, devenus enfants de Dieu, ils remercient le Père du bienfait qu’il leur a accordé.

    « Un autre apporte un procès, un troisième se propose d’acquérir des terres, un quatrième veut sortir d’une impasse difficile. Pour tous, il a non seulement de bonnes paroles, mais il se dit : « Si je me trouvais dans le même cas, je serais bien heureux de trouver quelqu’un qui m’aidât ». Et le voici à l’œuvre. Il écoute, puis envoie près du catéchiste pour plus de renseignements. Il rappelle l’intéressé, examine, réexamine, compare ce qui lui a été dit avec ce qui a été dit au catéchiste. La cause lui paraît-elle bonne ? Confiant dans la bonté divine, il l’accepte et n’épargne rien pour la mener à bonne fin. Faut-il recourir au gouvernement, à la cour civile ; sa présence est-elle nécessaire et doit-il faire des démarches auprès des fonction­naires anglais ? Il ne doute de rien. « Jésus est avec moi », dit-il, et il marche et il ne se donne point de repos qu’il n’ait obtenu ce qu’il désire. C’est pour lui plus que pour tout autre qu’on peut dire : Audaces fortuna juvat.

    « Est-il débouté sur un point, il reprend sur un autre et sa constance obtient la victoire. Un pauvre taléari (garde-champêtre) se voit dépouillé de ses biens par le maire du village, qui ne craint pas de faire des faux pour arriver à ses fins. Le Père, plein de commisération pour cette victime de l’injustice, se présente devant les officiers du gouvernement avec le malheureux. Il expose sa cause, en montre la justice, fait toucher du doigt l’iniquité du maire. On promet tout ; le Père revient, espérant que l’affaire s’arrangera. La cause est mise au panier ; mais le Père veille ; il retourne, il argumente, il fait honte à ceux qui se sont laissé gagner. De nouveau il se retire... nouvelle supercherie. Alors le Père s’adresse plus haut, et le subalterne est obligé de s’exécuter. La victoire est complète, le taléari rentre dans sa propriété, bénit le Père qui l’a sauvé et glorifie Dieu. Voilà une famille gagnée pour toujours à la religion et un exemple qui attirera bien d’autres familles.

    « Son amour pour Jésus-Eucharistie le détermine à bâtir une église convenable, afin de pouvoir y conserver le Saint-Sacrement. Il est pauvre, sans ressources, assailli par toutes sortes de demandes qu’il ne peut satisfaire, malgré sa vie de privations. Il retranchera encore sur son nécessaire. Il se fait mendiant pour Jésus, il gagne ceux auxquels il s’adresse. Jésus l’aide et bientôt il parvient à réaliser son projet.

    « Voilà ce que M. Verchery était envers Dieu et envers les âmes à lui confiées ; que dire de sa vie intime ? Nous avons vu déjà que sa pauvreté était absolue ; il craignait de dépenser pour lui-même la moindre chose. Il était pauvre dans sa nourriture, laquelle le plus souvent consistait en un peu de riz, assaisonné d’eau poivrée ; dans ses vêtements très souvent déchirés ou rapiécés, et si peu nombreux qu’il n’avait pas toujours de quoi changer pour faire blanchir ceux qu’il portait. Mais s’il craignait les dépenses pour lui, il était d’une générosité sans égale pour les pauvres ; quand il avait quelque chose en main, il ne savait pas refuser.

    « Que dirai-je enfin de l’aménité de son caractère, de sa gaieté et de sa bonté dans ses rapports avec les confrères ? C’était souvent lui qui entretenait la conversation, qui sous une forme agréable proposait des questions sérieuses et importantes. Aimant ses confrères, il en était aimé ; il était toujours disposé à les aider ; d’eux aussi il recevait volontiers des observations et s’y soumettait avec joie.

     

    « La mort l’a surpris au milieu de ses courses apostoliques Il était allé faire l’adminis-tration de Martambady, village à huit milles au sud de Polour.

    « Des affaires, pendantes depuis bien longtemps, l’inquiétaient. Il se rendit à Tirounamalay pour les terminer et revint le même jour au village dont il faisait la visite, afin d’y célébrer la fête de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, le lendemain, samedi. Après le triomphe qu’il venait de remporter sur les protestants et la réussite de l’affaire qu’il était allé terminer, quelles ne devaient pas être sa joie et sa reconnaissance pour la Reine des cieux ! Quelle ne dut pas être l’allégresse de son âme, quand il répéta les premières paroles de l’office : « La Sainte Mère de Dieu est élevée dans les cieux au-dessus des chœurs des anges et par Elle les portes du ciel nous sont ouvertes. »

    « Le soir de la fête, il confessa une douzaine de personnes, mais en quittant le confessionnal, il se sentit fatigué. Il prit pourtant son souper comme à l’ordinaire, causa quelque temps avec les chrétiens, puis se retira sous sa tente qu’il avait fixée près de l’étang du village. Vers minuit, une diarrhée se déclara, accompagnée de fortes coliques. Il crut que c’était seulement une indisposition ; mais, le dimanche matin, les vomissements et les crampes ne laissèrent aucun doute sur la nature de la maladie, dont il avait pris sans doute le germe à Tirounamalay.

    « Immédiatement, on alla chercher le P. Gnanadicam qui se trou­vait à Kortampett, à huit milles de distance. Le Père arriva vers huit heures. M. Verchery avait sa pleine connaissance, il se confessa, reçut les derniers sacrements avec la plus grande dévotion, et se remit entre les mains de Dieu.

    « Le Père le fit placer en charrette pour le reconduire à Polour. Sur ces entrefaites, le tahsildar catholique, ayant appris ce qui s’était passé, appela le médecin de la ville, le prit dans sa voiture, et tous deux partirent pour porter secours au malade. Celui-ci, étendu sur sa char­rette, entre son domestique et son disciple qui l’entouraient de soins, voyant sa fin approcher, leur dit de se mettre à genoux, leur donna sa bénédiction et ajouta : « Ne craignez rien, Dieu est votre Père, il vous soutiendra », — et quelque temps après il rendit son âme à Dieu, en prononçant avec amour les noms de Jésus, Marie, Joseph. Le tahsildar et le médecin ne trouvèrent plus qu’un cadavre. Le digne magistrat ne put retenir ses larmes à la vue des restes d’un Père qu’il aimait tant. Il l’accompagna jusqu’à l’église, l’exposa sur un lit funèbre, et dépêcha des lettres à tous les confrères voisins. Quatre missionnaires des environs arrivèrent en toute hâte, à cette nouvelle qui fut pour eux un coup de foudre.

    « Euge serve bone et fidelis, quia in pauca fuisti fidelis, super multa te constituam, intra in gaudium Domini tui : Voilà les paroles qui s’imposèrent à mon esprit et que mes oreilles semblaient entendre, quand je contemplai une dernière fois les traits, toujours calmes, de mon confrère. Depuis douze ans, en effet, il se dépensait tout entier pour l’œuvre de Dieu. Il avait repris les villages, les uns après les autres ; en mêlant la douceur à la fermeté, il avait fini par vaincre les résistances. Et ce district qu’on voulait regarder comme perdu, s’était relevé de ses ruines et se trouvait même doublé !

    « C’est quelque temps avant la nomination du bon M. Verchery, que Sa Grandeur Mgr Laouënan m’écrivait : « Le district de Polour nous donne bien de la tablature, à vous et à « moi ; mais confiance ! Dieu ne l’abandonnera pas ; nous finirons par trouver l’homme qui « lui convient. » Je ne sais ce qu’il y a de plus à admirer ici, de la loi et de la confiance de ce grand évêque que son cœur attachait à ces nouveaux enfants par les liens de la charité la plus parfaite, ou du courage de cet apôtre qui sut, au milieu de mille difficultés, conduire l’œuvre  qui lui était confiée, avec une constance inébranlable et une fidélité admirable.

    « Sa mort fut douce et calme, malgré ses souffrances ; et nous pouvons répéter pour le fils ce que l’on avait dit du père : Que pouvait la mort sur un apôtre qui avait passé sa vie à faire le bien, tous les yeux de Dieu ? L’amour de Dieu et de ses enfants l’avait toujours dirigé et soutenu dans l’exercice d’un travail difficile, constant et souvent ingrat. Une économie sévère lui inspirait des sacrifices pénibles, même jusqu’à se priver du nécessaire pour ses enfants, qu’il aima jusqu’aux derniers moments. »

     

     

    • Numéro : 1492
    • Pays : Inde
    • Année : 1881