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Philippe VERCHÈRE (1838-1898)

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    Le P.Verchère était le missionnaire le plus original, qu’on veuille bien me passer l’expression, et en même temps le plus dévoué à ses chrétiens que j’ai jamais connu. Il ne voulait pas d’éloge après sa mort. Ayant été son ami de cœur à Paris, et son évêque pendant dix-neuf ans, je suis bien obligé de tenir un peu compte de son désir si nettement exprimé.

     

    Dans sa jeunesse, il fit le désespoir de ses maîtres, mais sa mère l’aimait d’un amour de prédilection et Philippe-Jean-Marie adorait sa mère.

    M. Verchère était né à Chaufailles (Saône-et–Loire) ; c’est là qu’il fit ses études primaires. Quand il les eut terminées ; Mme Verchère alla consulter le maître d’école pour savoir ce qu’elle devait faire de son fils. Le vieux pédagogue lui répondit, en élevant ses lunettes à une hauteur inaccoutumée : « Votre fils, Madame, est un paresseux ; il n’a jamais rien fait en classe, il ne fera jamais rien. Qu’il apprenne le métier de charron ou de ferblantier, c’est tout ce qu’il peut faire. »

    La mère ne goûta pas cet avis. Elle voulut que son fils allât au collège et elle eut raison.

     

    Après sa philosophie, Philippe partit pour les Missions Etrangères. Quand il annonça cette nouvelle au vieux pédagogue : « Comment ! s’écria-t-il ; MO….MO…..Mossieu Verchère aux Missions Etrangères !! pas possible !... » C’était pourtant la vérité . Nous étions alors à la fin de 1859 ; j’étais arrivé à la rue du Bac quelques mois avant lui.

    Il fit au séminaire de grands progrès dans la vertu. Son âme généreuse entrait  avec ardeur dans toutes les associations pieuses qui existaient entre aspirants.

    Mais « chassez le naturel, il revient au galop. » Le P.Verchère en arrivant à Hong-kong, débuta par un véritable coup de tête. Ce jour-là était la veille de la fête de saint Philippe, son patron. Il demanda au procureur l’autorisation de partir immédiatement pour mettre le pied dans sa Mission le jour de la Saint-Philippe. Son intention était excellente, et il partit, laissant son compagnon de route, le P.Houery, à Hong-Kong.

    Cette petite escapade nous amusa beaucoup, et le P.Verchère , prompt comme la poudre, se montra un peu vexé de nos petites railleries. Cela lui  passa vite. Mgr Guillemin découvrit tout de suite un cœur d’or sous la rude écorce du Père, il se l’attacha pour les travaux de son église.

    Le P.Verchère se donna tout entier à la besogne. On le voyait, du matin au soir, sur le chantier, dirigeant avec aisance 6 à 700 ouvriers les moins faciles à conduire de tout Canton.

    Par cette assiduité à surveiller les travaux, il avait gagné une belle place dans le cœur de son évêque.

    Souvent il arrivait au réfectoire dix minutes après les autres, couvert de chaux et de mortier :

    «  Excusez-moi, Monseigneur, disait-il, nous étions en train de poser une pierre importante ; je n’ai pas voulu quitter avant qu’elle fût mise en place….

    C’est bien, mon cher Père, asseyez-vous, et prenez un verre de vin pour réparer vos forces.

    Oui, Monseigneur, vous avez raison. »

     

    Ceux qui n’ont pas connu Mgr Guillemin, si sévère sur l’article de la politesse, ne comprendront pas tout ce qu’une telle familiarité de langage de la part et d’autre supposait d’attachement dans le cœur de l’évêque pour son missionnaire ; mais, nous, nous saluions toujours avec plaisir un colloque de ce genre entre Mgr de Cybistra et le P.Verchère.

    Après quelques années de ce travail incessant, le P.Verchère demanda un district :

    « Je ne puis pas être maçon toute ma vie, disait-il à son supérieur.

    Oui, mon cher Père, on vous donnera un district : vous l’avez bien gagné. »

    Mais on voyait que la séparation serait cruelle à l’évêque et qu’il la redoutait, tant il lui semblait difficile de trouver un remplaçant à notre cher confrère.

    Monseigneur l’envoya à Taï-yung, où il avait déjà fait quelques visites pendant son séjour à Canton. «  Je vais à mon antre, disait-il en nous quittant ; je ne reviendrai plus. »

    C’est sur ce plateau de Taï-yung, à 4.000 pieds au-dessus du niveau de la mer, qu’il a passé les trente dernières années de sa vie apostolique. De là, il rayonnait dans les environs. Il se donnait tout entier à l’apostolat ; ses courses à travers monts et vallées sont restées légendaires.

    Quelquefois, la nuit le surprenait dans les montagnes ; il s’endormait alors sur un rocher, près d’un précipice, entre les bras de la Providence ; le matin, il reprenait tranquillement sn chemin, sans se plaindre de la fatigue.

    Mais peu à peu les ans s’accumulèrent, et le missionnaire commença à trouver la route trop longue. « Cela ne peut pas aller ainsi » se dit-il, et il acheta un cheval. La pauvre bête était bien traitée à l’écurie ; mais en voyage, elle devait marcher et vite, là-dessus, le Père était intransigeant. Si le cavalier ne s’est pas cent fois cassé la tête dans les chemins abruptes, c’est qu’il existe vraiment une Providence spéciale pour les hommes de Dieu.

    Il y a  actuellement six ou sept districts dans la région que le P.Verchère évangélisait seul autrefois. C’est dire qu’il a bien travaillé.

    À une époque troublée, notre confrère a eu maille à partir avec un village voisin de sa résidence ; il fut même pris et retenu prisonnier pendant quinze jours, les ceps aux pieds. Il souffrit beaucoup ; on le frappa cruellement plusieurs fois, et il n’avait à manger qu’un peu de riz cuit à l’eau. Dans cette conjoncture, il montra une patience si admirable que les païens en étaient étonnés. Il fut consolé et assisté par une vieille païenne qui venait le voir et lui apportait du riz en cachette ; elle lui disait : « C’est à cause de ta mère que je te donne ces provisions. Oh ! qu’elle serait malheureuse, si elle connaissait ton état ! Il ne faut pas le lui dire, elle en souffrirait trop…. »

    Ces bonnes paroles d’une pauvre païenne l’avait rempli d’admiration et lui avaient arraché, plus d’une fois, des larmes d’attendrissement en souvenir de sa mère.

    En sortant de prison, il se rendit à Swa-tow, pour remercier le consul anglais qui l’avait fait délivrer. Ce magistrat exigea que le village fut sévèrement puni ; un mandarin reçut l’ordre de châtier les coupables ; le P.Verchère partit avec lui. En passant un bourbier, les porteurs de la chaise du Père perdirent l’équilibre et tombèrent dans la boue. Je laisse à penser dans quel état se trouvait le P.Verchère . Le mandarin avait déjà passé. Aux cris des suivants, il revint sur ses pas. Le Père, sans mot dire, se nettoyait, changeait d’habits et se remettait en chaise….Cette patience à l’égard de ses porteurs, dans un accident dont ils étaient responsables, selon les usages du pays, fit l’admiration du mandarin qui ne manqua pas , à son retour à Swa-tow, de faire au consul anglais un éloge dithyrambique du missionnaire.

    Enfin, après une vie bien remplie, le bon Dieu voulut rappeler à Lui son serviteur. Pour mieux le préparer, Il lui envoya une maladie qui lui laissa sa connaissance jusqu’au dernier moment . Le Père supportait son mal sans se plaindre.

    J’allai le voir à Béthanie trois jours avant sa mort ; il était encore vigoureux, car il me serra la main plus fort que je n’aurais pu le faire moi-même. Il est mort de faim, à la suite d’un cancer qu’il avait à l’estomac ; mais sa résignation ne s’est pas démentie un seul instant. Que Dieu ait son âme.

     

     

     

     

    • Numéro : 823
    • Pays : Chine
    • Année : 1863