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Jules VERBIER (1864-1895)

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    Dieu, écrit Mgr Gendreau, vient d’envoyer une terrible épreuve au malheureux district du Laos, rétabli depuis quelques mois à peine. Le 10 février dernier, M Verbier était attaqué à l’improviste et mas­sacré dans le poste de Yen-khuong ; son compagnon, M. Soubeyre, n’échappait qu’à grand’peine aux coups des assassins ; la résidence des missionnaires était livrée aux flammes ; en un mot, c’était la ruine complète. Puisse-t-elle n’être pas définitive !

    M. Jules-Marius Verbier naquit à Labruguière, diocèse d’Albi, le 10 avril 1864. Son père, simple artisan, homme droit et excellent ouvrier, donnait à tous 1’exemple du travail et de la loyauté. La fré­quentation de l’atelier lui avait un moment fait oublier ses devoirs religieux; mais, par une de ces grâces que Dieu accorde souvent à ceux qui se dévouent à son service, Jules-Marius eut la consolation de voir la foi se réveiller dans le cœur de son père bien-aimé : sort départ pour les Missions le convertit. D’ailleurs l’indifférence du père était en quelque sorte compensée par la piété de la mère, fer­vente chrétienne qui s’appliquait à élever ses enfants dans la crainte de Dieu.

    Jules profita si bien de ses leçons qu’il résolut de bonne heure de s’engager au service des autels. On le mit, sur sa demande, au petit séminaire de Castres. C’est là qu’il fit toutes ses études. D’une intel­ligence au-dessus de la moyenne, il pouvait sans beaucoup d’efforts tenir un rang honorable dans sa classe. Aussi son devoir achevé, ne résistait-il pas toujours à la tentation de passer agréablement ses moments libres aux dépens de la règle ; et ces infractions lui atti­raient, de temps en temps, des punitions méritées quil acceptait sans murmurer, mais aussi sans se corriger. Par suite, quand arri­vaient les jours de congé, son nom se trouvait fréquemment sur la liste de « retenue ».

    Le préfet de discipline, homme d’une grande expérience, voyait avec regret les élèves privés des ébats si nécessaires à  l’ardeur de leur âge. Il les mandait chez lui, et pour maintenir le respect de la règle, il leur donnait à choisir entre la retenue ou la férule avec la promenade au bout. Jamais Jules n’hésitait un instant ; il achetait la promenade au prix demandé. Toutefois, à cette exubérance de vie, il joignait de sérieuses qualités qui le faisaient apprécier de ses maîtres. On le savait réfléchi, dévoué, généreux, et sa vocation de mission­naire n’étonna point ceux qui le connaissaient intimement. Entré au Séminaire des Missions-Étrangères en 1883, il passa la première année à Meudon.

    Il revint ensuite à Paris pour y faire sa théologie et achever son noviciat.

    Dès son arrivée à Meudon, il se distingua par son entrain et sa bonne humeur. On le recherchait en récréation, parce qu’il mettait de la gaieté partout où il se trouvait. S’agissait-il de préparer les petites fêtes si chères aux aspirants, il s’y employait de tout cœur.

    Pendant les vacances qu’il passa à Ferrières, un incendie ayant éclaté aux environs, M. Verbier se signala par son intrépidité et son intelligence à organiser les secours, ce qui lui valut les félicitations du maire de la commune.

    Sous ces dehors ardents, il cachait une vertu solide. Ni les jeux, ni les récréations ne faisaient tort à ses exercices de piété, pas plus qu’au règlement de vacances qu’il s’était lui-même tracé. À certains moments, ses confrères le voyaient s’éloigner de leur groupe, sans rien dire ; il allait faire sa lecture spirituelle ou sa visite au Saint-Sacrement.

    Par un choix qui l’honore, ses supérieurs lui confièrent la charge d’aumônier des pauvres. Il était fier de ces humbles fonctions, et il s’en acquitta avec un dévouement dont sa clientèle n’a pas encore perdu le souvenir.

    Le 30 novembre 1887, il partait pour le Tonkin occidental, en compagnie de M. Renevey, qui devait bientôt nous quitter pour un monde meilleur en nous laissant un suave parfum de douceur et d’angélique piété.

    Mgr Puginier envoya d’abord M. Verbier à la communauté de Ke-so ; puis il le plaça à But-dong, où il pouvait plus facilement apprendre la langue et se familiariser avec les usages annamites. But-­dong est un village entièrement chrétien, qui a eu l’honneur de don­ner asile au Vénérable Vénard pendant la persécution.

    Tout heureux de trouver des souvenirs si bien faits pour échauffer son zèle, le jeune missionnaire se mit avec ardeur à l’étude de la langue. Grâce à son heureuse mémoire, ce travail ne 1ui coûta beaucoup ; mais, comme presque tous les nouveaux arrivants, il dut payer son tribut au climat du Tonkin. Une éruption des plus opi­niâtres exerça sa patience pendant plus d’un an. Pour s’en débarras­ser, il employa les remèdes énergiques, et particulièrement la tein­ture d’iode. « Après chaque opération, racontait-il ensuite, c’étaient des douleurs atroces ; « tout mon corps était en feu, au point que je ne pouvais rester en place. Oh ! que l’enfer doit « être terrible, et quelles souffrances doivent endurer les malheureux réprouvés !

    Au commencement de 1889, M. Verbier fut envoyé dans la grosse paroisse de Nam-xang, pour y faire ses premières armes sous la di­rection de M. Ramond. Ses débuts furent si remarquables, qu’au mois de novembre de la même année, Mgr Puginier le choisit pour aller au Laos avec M. Faisandier. En route, ils rencontrèrent M. Ma­quignaz, seul survivant des missionnaires du Laos, que la maladie avait épuisé, et qui devait succomber quelques jours après à Ninh-­binh. Les deux confrères étaient à peine arrivés et installés que la terrible fièvre des bois terrassait à son tour M. Faisandier, dont la robuste santé et la grande égalité de caractère promettaient tant pour le bien de cette pauvre Mission laotienne.

    Vers la même époque, le poste militaire français de Phu-lé était abandonné, et nos troupes rentraient au Tonkin : c’était encore un malheur. Comme le pays était trop troublé pour qu’un missionnaire pût y demeurer seul avec ses catéchistes, Mgr  Puginier rappela M. Verbier à Nang-xang. Il resta dans cette paroisse jusqu’en juil­let 1892.

    Le zèle et le dévouement de notre confrère lui avaient gagné l’affection des chrétiens. Il ne reculait devant aucune fatigue. Chaque fois qu’il en était besoin, il prêchait et confessait. Mais sa délicatesse l’empêchait de s’occuper des affaires dont il n’était pas chargé direc­tement. « Patientez un peu, disait-il alors aux chrétiens ; je rencontrerai « le vieux Père » dans « quelques jours, et il arrangera lui­-même les choses selon vos désirs. »

    Sa piété n’était point mystique, mais elle était solide, s’appuyant sur les grandes vérités de la Foi. La pensée de l’Enfer lui faisait en particulier la plus vive impression. Ayant eu à prêcher sur ce sujet dans une retraite des catéchistes, il dit à ses confrères : « Voilà cinq jours que je tremble en méditant sur les peines éternelles. Oh ! que ce sujet est effrayant ! »

    Les deux vertus qui frappaient le plus chez lui, étaient sa charité et sa discrétion absolue dans tout ce qui regardait le prochain. Jamais il n’aurait répété une parole ou une appréciation désagréable à autrui. Il s’interdisait également les plaisanteries dans les conversations, parce que, trop souvent mal interprétées, elles jettent la froideur et la méfiance dans les rapports mutuels.

    Pendant que M. Verbier se prodiguait à Nam-xang, la situation s’améliorait de jour en jour au Laos, et les chrétiens dispersés par les pirates pouvaient rentrer peu à peu dans leurs villages. Au cours de la tournée que je fis en Thanh-hoa, dans les derniers mois de 1891, des députations du haut et du bas Laos vinrent me trouver, me demandant avec instance des missionnaires. Ces dispositions me touchèrent profondément et j’en rendis compte à Mgr Puginier. Malheureusement notre bien-aimé Père était peu après atteint de la maladie qui nous l’a ravi, et s’éteignait en donnant une dernière bénédiction à cette œuvre si chère à son cœur.

    Je regardai comme un devoir sacré d’exécuter le dessein de mon vénéré prédécesseur. Comme je connaissais l’expérience et les désirs de M. Verbier, c’est sur lui tout naturellement que je jetai les yeux pour restaurer cet intéressant district du Laos. Mais il fallait user d’une grande prudence, de peur de s’exposer à un échec et d’attirer de nouveaux malheurs sur les chrétiens. Je me bornai tout d’abord à envoyer notre confrère dans la province de Thang-hoa, en lui assignant pour district les paroisses limitrophes des montagnes, d’où il pou­vait facilement entrer en relation avec les chrétiens du Laos. Ces derniers eurent bien vite connaissance de la présence du missionnaire dans leur voisinage. Ils vinrent le voir fréquemment, et, à chaque visite, ils le suppliaient d’aller s’établir chez eux.

    Nous crûmes nécessaire avant tout que M. Verbier se rendit sur les lieux mêmes afin de connaître exactement les dispositions des principaux chefs. Dans le haut Laos, M. Verbier lutta en vain contre l’influence dominatrice de Ba-tho, l’ennemi juré des missionnaires. Dans le bas Laos, au contraire, on le reçut avec allégresse : tous les notables, dont plusieurs étaient d’anciens catéchumènes, se déclarè­rent prêts à lui construire un logement. Seul, le Dao-muong (chef de la tribu) se montra hostile à cette installation. Mais comme il n’avait alors aucune autorité, notre confrère ne s’inquiéta point de son opposition. C’était pourtant cet individu qui devait préparer le guet-apens du 10 février.

    Il fut donc convenu qu’au mois d’octobre, plusieurs catéchistes iraient préparer l’habitation de M. Verbier, à Yen-khuong, ancienne résidence de M. Pinabel, et que le missionnaire s’y rendrait à son tour au mois de décembre. Au jour fixé, les Laotiens vinrent le cher­cher à Muc-son. Le trajet fut pénible ; mais les démonstrations de joie qui accueillirent le Père à son arrivée à Yen-khuong, le dédom­magèrent amplement de ses fatigues. Lui-même a raconté dans une lettre publiée, l’année dernière, par les Missions catholiques, les prin­cipaux incidents de ce premier séjour au Laos : la reconnaissance des chrétiens, l’empressement des païens à venir le voir, leur désir d’em­brasser la Religion, le baptême conféré à l’article de la mort à un vieillard de 60 ans, qui avait fait sept jours de marche dans les mon­tagnes afin de rencontrer le missionnaire, etc.

    À cette époque, Cam-ba-thuoc, l’un des chefs des pirates, avait repris les armes et menaçait de soulever la province de Thanh-hoa. Quelques-unes de ses bandes étaient cantonnées aux environs de Yen-khuong ; aussi les chrétiens étaient-ils sans cesse sur le qui-vive. Une fois même, la panique leur fit prendre la fuite. M. Verbier dut les suivre ; mais peu à peu son sang-froid ramena la confiance dans tous les cœurs et les rassura. D’ailleurs, une colonne française dirigée contre les pirates réussit à les refouler au loin.

    M. Verbier ne devait séjourner que trois mois à Yen-khuong ; il revint donc au Tonkin ; mais la divine Providence ayant couronné de succès son premier essai, il reprit, au mois de novembre dernier, la route du Laos, où ses catéchistes étaient restés. Il était accompa­gné de M. Soubeyre. Dans ma pensée, l’établissement de nos deux confrères chez les sauvages devait être définitif ; il n’a duré que trois mois.

    Dès son arrivée, M. Verbier s’occupa d’organiser les chrétientés, d’instruire les néophytes et de les préparer à la réception des sacre­ments. Il était très satisfait des dispositions de ses chrétiens et se plaignait seulement de l’insouciance naturelle qui les rendait paresseux à étudier les prières. D’autre part, la région était tranquille ; aucun danger ne paraissait à craindre. Toutefois on avait signalé la présence d’un bande de pirates à une demi-journée de Yen-khuong.

    Le 5 février, notre cher confrère m’écrivait encore une longue lettre, mais ne me disait pas un mot qui pût faire soupçonner chez lui la moindre inquiétude pour l’avenir, et cependant, cinq jours après, il était assassiné. Bien plus, en tête des meurtriers devait se trouver un individu qu’il me représentait dans sa lettre comme un homme absolument sûr et dévoué. Que s’était-il donc passé ?

    Ecoutons les aveux arrachés aux coupables. Le Dao-muong et cer­tains notables, jaloux de l’influence des missionnaires, résolurent de se débarrasser d’eux. Le complot fut ourdi avec une habileté diabo­lique. Comme ces misérables savaient qu’ils ne pourraient arriver, à leurs fins s’ils ne gagnaient le maire du village qui avait été jusque-là le bras droit des missionnaires et le personnage le plus influent de la contrée, ils mirent tout en œuvre pour le corrompre, et n’y réus­sirent que trop bien ! Ce malheureux, comme Judas, se mit à leur tête. L’odieux attentat était dirigé principalement contre M. Verbier, chef et soutien du district. Ils choisirent le moment où les catéchistes étaient réunis à la chapelle pour la prière du soir. Les mission­naires habitaient une maison construite sur pilotis, à quelques pieds au-dessus du sol, et leurs chambres étaient contiguës mais sans communication directe. Ce soir là, M. Soubeyre, indisposé, s’était retiré chez lui plus tôt que de coutume ; M. Verbier, assis auprès du feu, faisait sa lecture d’Ecriture Sainte ; il était environ 9 heures ½ .

    M. Soubeyre venait à peine de se mettre au lit qu’il entendit la porte de son confrère s’ouvrir avec fracas. En même temps, une bande de forcenés se précipitaient dans la chambre en poussant des cris sauvages. « Qu’est-ce que tout ceci ? s’écrie M. Verbier avec émotion. Aussitôt partent deux coups de fusil dont le premier est tiré par le maire. M. Verbier, atteint à l’épaule et au ventre, s’affaisse sur le bord du foyer en poussant un long gémissement. Les assaillants, le croyant mort, prennent l’argent, les effets et les quelques armes qui se trouvaient là ; puis se retirent en mettant le feu à la chapelle. Après leur départ, le blessé, revenu à lui, essaye de fuir dans le taillis ; mais, en traversant la cour, il est atteint d’un troisième coup de feu qui lui brise la jambe. Alors, avec une énergie indomptable, il se traîne sur les genoux jusqu’à une maison chré­tienne, distante d’une centaine de mètres. C’est là qu’il expire, seul au milieu de la nuit, après avoir eu l’immense douleur de se voir trahi et assassiné par ceux mêmes auxquels il avait si généreusement consacré sa vie.

    Seigneur, qui avez compté les souffrances de votre apôtre, qui avez vu les tortures qu’il a endurées dans son corps et plus encore dans son âme, entendez la voix de son sang qui maintenant vous demande miséricorde pour ses meurtriers ; pardonnez à ces malheu­reux, éclairez-les, sauvez-les !

    Cependant, M. Soubeyre n’échappait lui-même à la mort que par miracle, puisque l’un des bandits lui tirait, sans l’atteindre, un coup de fusil presque à bout portant. Il put, avec les catéchistes qui l’avaient rejoint dans la forêt, gagner le poste français de Chieng-­trac ; M. Cuvelier, inspecteur de la milice, le reçut avec une sympa­thie vraiment fraternelle. Dès le lendemain, cet homme de cœur se rendit à Yen-khuong pour chercher les précieux restes de la victime. Il les rapporta à Chieng-trac, et leur fit donner une sépulture chré­tienne. Que Dieu daigne récompenser son dévouement et sa charité !

    M. Verbier est le dix-huitième missionnaire que dévore la terre du Laos. Après tant d’efforts et de sacrifices, l’œuvre semble plus compromise que jamais. Néanmoins la Foi nous crie : Spem contra spem, car aujourd’hui comme autrefois, le sang des martyrs est une semence de chrétiens : Sanguis martyrum, semen christianorum.

     

     

     

     

    • Numéro : 1771
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1887