Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Charles VENAULT (1806-1884)

Add this

    Le 12 janvier, le doyen de la Mandchourie, M. Venault, s’endormait pieusement dans le Seigneur, en la 78e année de son âge et la 42e de son apostolat.

    M. Charles-Joseph Venault naquit à Anché, au diocèse de Poitiers, le 2 novembre 1806. Ordonné prêtre le 28 mai 1831, il exerça pendant onze ans le saint ministère dans son pays natal, où il laissa le souvenir d’une piété, d’une vertu et d’un zèle qui ne se démentirent jamais. Son entrée au séminaire des Missions le 31 août 1842, affligea vivement la paroisse de Saint-Benoît dont il était le pasteur, mais sans étonner personne, tant était grande l’idée qu’il avait donnée de sa sainteté et de son dévouement.

    Après quelques mois de séjour au Séminaire, M. Venault partit le 19 décembre 1842 pour la mission de Mandchourie, où il n’arriva qu’après un long et périlleux voyage.

    La Mandchourie nouvellement constituée en vicariat apostolique, n’avait encore que deux missionnaires : Mgr Verroles et M. de la Brunière. Mais le nouyeau venu était accompagné de M. Berneux. Le futur évêque de Capse venait de confesser la foi au Tong-King, et ne pouvant retourner dans sa mission, avait été dirigé vers le nord où, après de nouveaux et non moins glorieux combats, il devait cueillir la palme du martyre.

    M. Venault n’était pas appelé à verser son sang pour Jésus-Christ. Dieu le destinait à fournir une longue carrière qu’il sanctifia par la pratique de toutes les vertus, et qu ’il employa aux plus rudes labeurs de l’apostolat

    A l’arrivée des deux nouveaux venus, les quatre missionnaires se partagent leur immense mission. M. Venault est chargé du nord de la province. Il part aussitôt. Cependant, il ignore la langue, les distances à franchir sont immenses, le froid est rigoureux, le pays est infesté de brigands, la persécution sévit jusque dans ces lointaines solitudes. Qu’importe ! Son zèle n’a pas de bornes, son courage ne connaît pas d’obstacles. Pendant plus de vingt ans, au prix de mille fatigues, malgré de continuels dangers, il parcourt dans tous les sens ces contrées inhospitalières, pour porter à quelques centaines de néophytes les consolations de son ministère.

    En 1849, sur l’ordre de son Évêque, il interrompt ses courses apostoliques et va à la recherche de M. de la Brunière. « C’était, écrit M. Boyer de qui nous tenons ces détails, un voyage de cinq cents lieues, dans un pays désert, dont l’accès est interdit aux Chinois eux mêmes. » Ce voyage, il le fait tantôt à pied, tantôt sur un misérable chariot, quelquefois à bord d’une mauvaise barque. Il n’a d’autre abri que sa tente, sa nourriture souvent se compose de racines et de fruits sauvages. Enfin, après deux ans d’absence, il revient seul, hélas ! Il n’avait, de son confrère, retrouvé que la tombe et les meurtriers.

    A son retour, M.Venault se fixa de nouveau dans sa chère province de Kiang-Toung, à Achsehen d’abord d’où un mauvais chrétien, autre Judas, le fit bientôt partir. Chassé de cette localité, il s’établit à Ieou-kia-touen, à neuf lieues de la ville de Ghirin. Ses premières prédications y eurent un grand succès ; nombre de païens manifestaient le désir d’embrasser la foi. Un incident qui parut merveilleux ne fit que les confirmer dans ces bonnes dispositions. La maison du missionnaire se trouvait sur les bords d’un torrent, elle était construite en terre. Un jour, à la suite d’un ouragan, le torrent grossit, les eaux s’élèvent et sortent de leur lit. Le danger est imminent, le Père est menacé, tout le monde le croit perdu. Lui demeure impassible, il est à genoux au pied de la statue de Marie. Cette bonne Mère ne I’abandonne pas dans cette extrémité : le torrent se fraye un passage de l’autre côté de la maison qui reste debout, et le missionnaire est sain et sauf dans cet îlot improvisé.

    Mais Dieu voulait soumettre son serviteur à une nouvelle épreuve. Des païens ne tardent pas à dénoncer le missionnaire et à réduire à néant ses espérances. Il est obligé de fuir la persécution et de se réfugier à Pa-kia-tse.

    Cependant, à la suite de la prise de Péking par les alliés, la liberté religieuse est proclamée en Chine. M.Venault en profite pour remonter dans le nord jusqu’aux bouches de l’Amour, dans l’espoir de procurer les secours de la religion aux malheureux Polonais, exilés dans ces steppes désolées. Cette fois il n’est pas seul, un autre missionnaire, M. Franclet, l’accompagne. Parvenu au terme de son voyage, il y laisse son confrère, et revient informer son Évêque de l’état des choses et prendre ses intructions.

    Durant le voyage de retour, sa barque surprise par la tempête est engloutie avec toutes les provisions qu’elle contient. Le Père et les gens qui l’accompagnent ont la vie sauve, mais ils sont à la merci des Tartares. Après de longs pourparlers, ceux-ci consentent à leur vendre, mais à prix d’argent, une mauvaise barque. Malheureusement tous ces accidents leur avaient fait perdre un temps considérable, la saison était avancée. A peine sont-ils entrés dans le Soungari que la barque est prise par les glaces : impossible d’avancer. Il faut débarquer. Tous, M. Venault comme les autres, portant un paquet de hardes sur le dos, font soixante-dix à quatre-vingts lieues à pied, dans la neige et sur la glace, avant d’arriver à San-Sing où ils purent se procurer une charrette qui les ramena à la chrétienté d’Ouang-houtze.

    Cependant, le généreux missionnaire depuis longtemps désirait s’établir dans la ville même de Ghirin, et implanter la foi dans cette capitale de la province. Il croit le moment venu de réaliser son projet. Mais à peine y est-il établi que, trahi par un catéchumène indigne de sa confiance, il est dépouillé de tout et obligé encore une fois de battre en retraite.

    À son retour à Ouang-houtze, il trouve cette chrétienté désolée par le choléra qui fait de nombreuses victimes. Il vole au secours de ses néophytes, leur prodigue ses soins, les prépare à la mort et a le bonheur de baptiser plusieurs païens que le spectacle de son dévouement a touchés et convertis.

    En 1864, plusieurs missionnaires se disposaient à tenter une nouvelle expédition dans le nord. M. Venault sollicite comme une faveur de partager leurs dangers et leurs fatigues. Il a 58 ans, son Évêque hésite, mais Dieu se contente de sa bonne volonté ; une maladie qui le conduit aux portes du tombeau l’empêche de partir.

    À peine est-il guéri qu’il lui faut se séparer de ses chères ouailles, et prendre la direction d’un nouveau district, situé au sud-ouest de la mission. Ce district qui s’étend de la grande muraille au fleuve Léao, a plus de cinquante lieues de long. Il fut seul à l’administrer pendant neuf ans, et durant tout ce temps, malgré le délabrement de sa santé, il n’a cessé de le parcourir dans tous les sens, fécondant de ses aumônes et de ses sueurs cette terre jusque-là stérile. Ses chrétiens ne tardèrent pas à l’apprécier, ils le vénéraient et l’aimaient comme un père. Les païens ne l’appelaient que le bon vieux Sieen et en 1872, toute la ville de Siao-hei-chan lui fit comme une ovation spontanée, en reconnaissance d’une pluie abondante que, lors d’une grande sécheresse, il avait obtenue par ses prières.

    En 1873, son district ayant été divisé, il fut chargé de celui de Sin-taï où il devait achever sa longgue et admirable carrière.

    Bien que presque septuagénaire, ni l’âge, ni les infirmités n’avaient diminué les ardeurs de son zèle. Loin de se ménager, il trouvait mille prétextes pour multiplier ses jeûnes et ses austérités, et se livrer aux plus rudes travaux. A le voir à l’œuvre on eût cru qu’il était insensible à la souffrance.

    Un jour, on l’appelle auprès d’un moribond qui habite à vingt-cinq lieues de sa résidence, c’était la saison des pluies. Il part aussitôt, mais, au sortir du village, sa mule prend peur, se cabre et le jette violemment à terre. Le missionnaire se relève tout brisé, l’épaule droite démise ; au lieu de rentrer chez lui pour se soigner, uniquement préoccupé de son malade, il remonte sur sa mule et le voilà parti. Cependant, les pluies le retiennent plus d’un mois dans les montagnes, et ce n’est que deux mois après sa chute, que son supérieur, prévenu de son état, lui donne l’ordre de se rendre au port d’Ing-tse pour y recevoir des médecins européens les soins qu’exige son état.

    On comprend ce qu’il dut souffrir, mais sa plus grande peine était de ne pouvoir dire la sainte Messe. Aussi, malgré les prescriptions du chirurgien, ne tarda-t-il pas à monter de nouveau à l’autel et à reprendre la chemin de son district.

    Ces excès de zèle ne pouvaient manquer de l’affaiblir, plusieurs fois on craignit de le perdre. Cependant, avant de mourir, il devait avoir, en 1881, la consolation de célébrer le cinquantième anniversaire de son ordination sacerdotale. Ce fut pour son Évêque, ses confrères et les chrétiens une précieuse occasion de lui témoigner leur vénération et leur attachement. Mgr Dubail voulut présider luimême à la solennité et, en cette circonstance, Sa Grandeur lui conféra à la grande satisfaction de tous, le titre de provicaire de la mission.

    Les deux dernières années de la vie du vénérable missionnaire, furent deux années de souffrances. Malheureusement, il était impossible d’obtenir de lui qu’il prît quelque repos et s’accordât les soins indispensables. Lui, dont la bourse était ouverte à toutes les infortunes, se refusait impitoyablement tout ce qui aurait pu lui procurer quelque soulagement, au détriment de ses œuvres et de ses pauvres.

    Rien, cependant, ne faisait entrevoir une mort prochaine. Son corps faiblissait, il est vrai, sous le poids des ans, des labeurs et des infirmités ; mais son âme demeurait toujours forte et indomptable ; quelques mois avant de mourir il se plaignait encore que le travail lui manquât.

    Cet homme qui avait affronté tous les prérils, supporté toutes les privations, enduré toutes les fatigues, devait être sur la brèche pour terminer son admirable carrière. La veille de Noël, il se trouvait seul, en l’absence de son confrère alors en tournée d’administration, il en profite pour donner une dernière fois libre cours à son zèle. Malgré les supplications des catéchistes, il jeûne comme d’habitude, passe la journée à entendre les confessions et à catéchiser les catéchumènes ; à minuit il quitte la chaire pour monter à l’autel ; le matin il prêche de nouveau, mais à la fin de la messe du jour les forces lui manquèrent, il put à peine achever le saint Sacrifice, et cette Messe fut la dernière qu’il célébra. Avertis de l’état de leur vénéré confrère, MM. Lalouyer et Choulet accoururent aussitôt et, sur sa demande, lui administrèrent les derniers sacrements.

    « Le mercredi, 9 janvier, écrit M. Choulet, il parut plus tranquille ; je lui demandai s’il allait mieux, il me répondit que la douleur était encore plus forte qu’auparavant. Mais la souffrance avait dompté ce corps de fer, et sa tranquillité apparente n’avait d’autre cause que la trop grande faiblesse.

    « Homme de patience toujours, M. Venault fut aussi jusqu’à la fin un homme de devoir. Ce même jour, on vint me chercher pour présider à des funérailles. Vu son état et sachant qu’il me désirait auprès de lui, je n’osais promettre, je craignais de m’absenter. Mais apercevant dans sa chambre l’homme qui était venu me chercher, il voulut savoir le but de sa venue, je le lui dis : « Votre devoir est d’y aller », me répondit-il, et comme je lui objectais son état, il m’enjoignit aussitôt d’aller là où mon ministère m’appelait.

    « Hélas ! j’étais à peine parti, que déjà il m’envoyait chercher ; je revins aussitôt sur mes pas, et le trouvai en proie à une crise violente.

    « Croyant le dernier moment arrivé, je l’avertis que j’allais lui donner une dernière absolution. Il voulut se confesser encore une fois et fit placer en face de lui les images de Notre-Seigneur sur la croix, de la sainte Vierge, de saint Hilaire et de sainte Radegonde. La douleur était si forte qu’il se plaignait de ne pouvoir prier. Sans cesse cependant, il répétait de pieuses invocations, et il prenait à tenir son chapelet à la main.

    « C’est dans ces sentiments qu’il passa les derniers jours de sa vie. Enfin, le 12 dans la soirée, il rendit son âme à Dieu... »

    À la nouvelle de sa mort, ce fut dans toute la chrétienté une véritable explosion de douleur et de regrets. Ses néophytes, en reconnaissance de ses bienfaits, ont voulu se cotiser pour élever un petit monument sur sa tombe. De son vivant, le vénéré défunt s’était dépensé au service de tous, mais les pauvres surtout avaient été l’objet de ses prédilections ; jusqu’au dernier moment il s’est préoccupé de leurs besoins. Quelques jours avant de mourir il leur fit distribuer ses vêtements. Toute sa vie, il s’était privé pour soulager leur misère, « leur donnant ce qu’il avait de mieux et se réservant le plus mauvais, sous prétexte que dans sa chambre il n’avait pas froid, ou que devant bientôt mourir, il n’avait pas besoin de bons habits. »

     

    • Numéro : 470
    • Pays : Chine
    • Année : 1842