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Auguste VEAUX (1869-1948)

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    La modestie de M. Veaux ne l’inclinait pas à parler de soi. Dans ses rares moments d’expansion, il évoquait toutefois la maison paternelle de Chartrier-Ferrière, au diocèse de Tulle où il naquit le 26 février 1869. Dans sa famille aux traditions chrétiennes vivaces, les vocations sacerdotales n’étaient pas inconnues ; durant la tourmente de 1793, un grand-oncle avait exercé le ministère, et à la maison le jeune Auguste pouvait voir son propre oncle, de douze ans plus âgé que lui, se préparer à entrer en 1879 au séminaire des Missions-Étrangères ; il devait mourir en 1942 à Karikal.

     

    Quand le jeune Auguste entendit-il à son tour l’appel de Dieu pour les missions ? Il n’en fit jamais confidence. Mais, dès l’enfance arrivait à ses oreilles le nom de son compatriote, le Bienheureux Borie dont le frère d’abord missionnaire en Malaisie, avait dû regagner la France pour rétablir sa santé, et y avait pris le ministère dans son diocèse d’origine. Accompagné de son fils, la mère de notre futur confrère lui rendit visite ; naturellement on parla du Bienheureux et M. Veaux se souvenait du respect du cadet pour son aîné qu’il appelait « le martyr ».

     

    Auguste eut pour compagnon d’éducation sa propre cousine. « Nous avons été éduqués comme frère et sœur », disait-il. Rencontre providentielle. Celle-ci après avoir été d’abord élève des Ursulines entra ensuite dans leur Ordre sous le nom de Mère Marie-Bernard ; elle y remplit une longue carrière de maîtresse des novices. De France, puis du Canada, elle resta en relation avec son cousin, approvisionnant sa bibliothèque mariale de revues et livres de toutes sortes. Notre confrère n’en faisait pas mystère : sa cousine avait une grande part dans l’orientation de sa piété envers Marie.

     

    À cette époque-là, du diocèse de Tulle venaient de nombreuses recrues aux Missions-Étrangères et c’est en compagnie de MM. Claval et Peyrical, ses compatriotes, que Auguste Veaux y arriva en septembre 1887. Ses études au Séminaire furent interrompues par la caserne : il fit partie des séminaristes astreints pour la première fois au service militaire qu’il accomplit à Brive-la-Gaillarde.

     

    Ordonné prêtre le 24 septembre 1892, M. Veaux reçut sa destination pour le Kwang-Tung. Mgr Chausse garda d’abord le nouveau venu près de lui, tout en lui confiant la surveillance de l’orphelinat. Simple étape, car au début de 1893, le jeune missionnaire dut gagner la frontière du Tonkin pour être vicaire de M. Grandpierre à Tchouc-San. La forte personnalité du curé marqua le nouvel arrivé de France et les deux commensaux gardèrent toujours le meilleur souvenir de leur vie commune malgré sa brièveté.

     

    À la fin de 1893, M. Veaux partait en effet de Tchouc-San pour Lin-San que venait de quitter M. Mérel polir se rendre dans « l’Est », comme on nommait alors l’actuel diocèse de Swatow. Lin-San toutefois ne devait pas être le principal théâtre de la vie missionnaire de M. Veaux. Dès 1895, lui aussi abandonnait Lin-San pour « l’Est » et arrivait à Hop’o ; il devait y passer cinquante ans et y donner toute sa mesure.

     

    Le district n’était pas de tout repos. À bon droit la population passait pour difficile. Avant tout, le nouveau curé dut se mettre à l’étude, car la langue de Hop’o est toute différente de celles qu il connaissait jusque-là. Il eut à cœur de la parler le mieux possible ; à cette époque-là c’était assez malaisé, car il n’y avait pas de dictionnaire hak-ka. Comme M. Rey au P’in-Yen, M. Veaux à Rop’o démêla de son côté l’écheveau encore vierge des tons ; il devait y passer maître. Nombre de Chinois qui l’entendront sans le voir, croiront entendre un des leurs.

     

    Cette connaissance de la langue lui fut plus qu’utile, car il était arbitre né des différends survenus entre chrétiens. En outre, que de païens lui portaient les leurs. Pour des fins peu désintéressées, certains d’entre eux allèrent même jusqu’à se déclarer catéchumènes : ils disaient la vérité mais si bien habillée que tout d’abord, il fallait décaper ces maquillages ; toutes les connaissances linguistiques du missionnaire n’étaient pas superflues. Que de contestations eut ainsi à connaître M. Veaux ; ce n’était pas toujours du goût de ses visiteurs, car parfois un importun faisant irruption, venait interrompue le tête-à-tête des deux confrères.

     

    Jusque-là l’instruction des chrétiens avait été confiée aux catéchistes. Grâce à sa parfaite connaissance du hak-ka, notre confrère remplit lui-même ce devoir pastoral. Et voici un trait important de la physionomie de M. Veaux, il était homme de progrès ; traditionnel sans routine, il ne boudait aucune nouveauté parce que telle : calme, il en pesait le pour et le contre et si elle en valait la peine, faisait litière de ses habitudes anciennes. Aussi, lors des Décrets sur la communion, on peut se demander si dans la Mission il y eut plus empressé que lui à suivre les règles de Pie X. Il abattit tous les obstacles au « Sinite parvulos » et pratiqua vraiment le « Compelle intrare ». Il regrettait même pour le bien des enfants que pareille directive n’eût pas été donnée plus tôt. « Que de temps perdu ! » confiait-il en 1915 à un nouvel arrivé de France.

     

    Une nouvelle fonction venait encore de lui échoir. L’année précédente, avait été érigée la Mission de Swatow dont l’évêque, Monseigneur Rayssac, décida que désormais tout jeune arrivé de France consacrerait d’abord deux ans à l’étude de la langue. Le mentor nécessaire était désigné d’avance : Mgr Rayssac ajouta donc ce surcroît de travail à son ancien condisciple et voisin qu’un vicaire chinois aidait déjà à administrer son vaste district.

     

    Et alors on ne sait plus où suivre l’activité de notre confrère. Il a la direction de 2.700 chrétiens, a chez lui un séminariste en probation, doit se muer en professeur de « bon ton », comme plaisantaient certains missionnaires, sans pour autant cesser d’arbitrer litiges de toutes sortes, faire rendre justice à des chrétiens opprimés, préparer la construction d’une grande église, ni manquer jamais au devoir de la prédication. Journées d’autant plus pleines qu’il ne rejette nullement sur son vicaire l’administration des chrétientés excentriques : il en assume aussi sa part, comme il assure de longues séances de confessionnal dans des conditions souvent inconfortables. Entre temps, il visite aussi un district voisin dont le titulaire gît sur un lit d’hôpital, puis un second : là, les chrétiens peu fervents et sans prêtre, il est vrai, avaient besoin d’un confesseur à larges manches. Jamais M. Veaux ne se récuse : il ne dit pas « non recuso laborem », il le pratique.

     

    Pour faire face à pareil labeur, était-il donc d’une santé de fer ? Loin de là. A la rue du Bac, une imprudence lui avait fait cracher le sang et toujours sa poitrine s’en ressentit, surtout au printemps si humide de nos régions ; c’est grâce à des précautions quotidiennes qu’il pût vivre si longtemps en dépit de ses cuisiniers : aucun ne descendait de Vatel ! Légère ombre d’un tableau où les tons clairs dominent, et qui n’empêcha pas le missionnaire de faire beaucoup de bien.

     

    Telle est la grande église de Hop’o qu’il parvint à construire au prix de bien des soucis, de privations et de dettes. Elle lui rapporta incompréhensions, malveillance et calomnie. Il garda un silence absolu, mais des témoins ont connu sa souffrance. Elle lui venait d’un auxiliaire de qui il devait le moins l’attendre ; il est vrai qu’on le lui avait envoyé « pour le réformer », s’il était « réformable ». « Pietas ad omnia utilis est » oui ; mais sainteté n’est pas synonyme d’autorité, et l’on avait trop présumé de l’énergie de l’un et plus encore de la bonne volonté de l’autre. M. Veaux qui n’était pas un défaitiste écrivit alors à son supérieur : « Le district s’en va à la dérive. » La souffrance est le creuset de la sainteté. Ces jours pénibles firent mieux connaître M. Veaux.

     

    Le calme revenu, il continua à travailler. Déjà il avait dû commencer un couvent pour les Ursulines désireuses d’essaimer de Swatow à Hop’o. Après un premier essai, leur établissement définitif n’eut lieu qu’en 1929. Comme il devait, ce couvent attira des vocations religieuses pour devenir le berceau d’une Société de Vierges chinoises. En 1935 un orphelinat de soixante-dix enfants y fut adjoint ; nombre de nouvelles venues ignoraient le hak-ka : pour elles le missionnaire se mit au hok-lo à soixante ans passés. Sans parler des séances de confessionnal, pareil groupement réclamait des conférences et catéchismes particuliers qu’il ne savait pas refuser.

     

    Rien n’altérait son bon sourire, lui laissant le cœur et la main toujours ouverts pour accueillir les visiteurs. Voisins, anciens élèves de chinois (il en eut quatre) et aussi anciens paroissiens devenus prêtres (on en compte sept) aimaient à venir le voir. Avec tous il semblait ne pas avoir autre chose à faire que de s’entretenir, sans que l’enjouement ne perdît ses droits, ni que la charité ne reçût de lui un accroc. Ces visiteurs étaient pour ses chrétiens des confesseurs extraordinaires tout trouvés, voire des prédicateurs. Qui voulait alors le combler d’aise n’avait qu’à parler de la Sainte Vierge. Un songe, que M. Veaux ignorait, avait montré à Saint Jean-Bosco que ses enfants seraient sauvés par la double dévotion à l’Eucharistie et à Marie. Notre confrère en était pratiquement persuadé. En chaire il revenait souvent sur ces deux sujets. Par ses réactions, l’auditoire rappelait plutôt celui de saint Jean prêchant la charité. Mais M. Veaux pensait comme saint Bernard : « de Maria nunquam satis ». Pas un sermon où Marie ne fût nommée si même elle ne l’accaparait pas tout entier. Pour ce disciple de Grignon de Montfort, grand fut le plaisir de voir approuver l’office de Marie Médiatrice.

     

    C’est grâce à sa dévotion à Marie que ses anciens élèves purent fêter son jubilé sacerdotal en 1942 ; le 24 septembre, fête de la Sainte Vierge, comment ne pas chanter une grand’messe et prêcher ? La manœuvre réussit : le missionnaire s’en aperçut trop tard. Il prit alors le parti de se cacher, et suivit la cérémonie du fond de son confessionnal. Sa dernière grande joie fut la canonisation de saint Louis de Grignon de Montfort. À tous ce jour-là, il parut épanoui.

     

    Mais déjà M. Veaux avait pris sa retraite. La vieillesse était venue avec son cortège d’infirmités. Sa plus lourde croix fut la privation de toute lecture. Il lui restait son rosaire : Dieu seul sait combien il en récita ! Après la capitulation du Japon, dès la Toussaint 1945, il se replia sur Swatow pour y passer ses dernières années. Bientôt, la célébration de la messe, même assis, lui devint impossible. En novembre 1948 il entendit plutôt qu’il ne revit ses confrères réunis pour la retraite annuelle, et le 14 décembre, sans avoir jamais revu la France, il s’éteignit simplement comme il avait vécu.

     

    M. Veaux laisse le bel exemple d’une vie toute de zèle au service de Dieu. Prêtre d’une piété profonde par le rayonnement de sa foi intérieure non moins que par le dévouement, il attira à l’Eglise de nombreuses recrues. Doucement, comme sans relâche, il façonna des chrétiens pieux, voire fervents. En lui, la communauté des Vierges chinoises trouva à son berceau un directeur providentiel, et les Ursulines un confesseur prêt à les entendre toujours. Confrères ou anciens élèves eurent en lui un confident d’une rare discrétion, un conseiller prudent aux remarques laconiques mais avisées et au besoin réconfortantes. Pour tous il fut un ami véritable. L’existence de M. Veaux fait penser à ces cours d’eau calmes qui fertilisent les rives qu’ils côtoient sans remous ni méandres.

     

    Bref, comme le divin Maître, M. Veaux a passé ici-bas en y faisant le bien.

     

     

    • Numéro : 2038
    • Pays : Chine
    • Année : 1892