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Joseph VAXELAIRE (1914-1962)

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    Premières années

     

    Joseph VAXELAIRE est né à La Bresse, grosse bourgade de la région montagneuse des Vosges, le 25 juillet 1914. Quelques jours plus tard, c’est la guerre, et son père est mobilisé ; Joseph ne le verra qu’au printemps de 1919. Pour lui, l’homme qui s’installera alors au foyer ne sera d’abord qu’un monsieur et ne redeviendra un « papa » qu’après bien des mois de lente adaptation. Et c’est peut-être sous l’influence de ce fait qu’il scellera au- dedans de son cœur sa vie intérieure et qu’il restera, toute sa vie, peu enclin à s’épancher au dehors.

     

    La maison qu’il habite est assez éloignée du centre de la paroisse ; aussi n’est-ce qu’à six ans qu’il commence à fréquenter l’église et l’école. Mais déjà, auprès de sa mère, il a appris à lire et à écrire, à prier et à connaître les principales vérités de la foi ; c’est près d’elle aussi qu’il a entendu les premiers appels des « Petits Chinois ». Très vite il se révèle un excellent élève, studieux, réfléchi, personnel et bon camarade, prêt à toutes les générosités envers ceux qu’il voit dans la peine. A douze ans, il obtient son certificat d’études et fait sa communion solennelle. C’est alors qu’il fait part à ses parents de sa volonté d’être missionnaire et qu’il commence à prendre des leçons de latin près d’un vicaire de La Bresse.

     

    En 1928, il entre en quatrième au petit séminaire diocésain. Son intelligence lui permet de se hisser à la tête de la classe et de s’y maintenir pendant les trois années qu’il passe à Mattaincourt et pendant l’année de rhétorique, à Autrey ; et ses études sont couronnées par le baccalauréat. Son dévouement le fait choisir par ses maîtres pour les fonctions de procureur et de sacristain. C’est donc un excellent séminariste plein de promesses ; et ses compatriotes ne sont pas les derniers à le reconnaître ; pour eux c’est un jeune homme qui cherche à s’aguerrir à la fatigue en de longues courses à pied ou à bicyclette, par monts et par vaux, à travers bois et rocailles, qui ne craint pas sa peine, lorsqu’il s’agit de rendre service. Ne le voit-on pas se lever de nuit et parcourir des kilomètres à la recherche d’un médecin pour un voisin malade ; se lancer à pied toute une autre nuit dans l’ascension de la montagne sur un parcours de 40 km, tout simplement pour faire la bonne surprise d’une visite à une personne alitée ; s’étendre à même le plancher soit dans le train pour que ses compagnons de voyage puissent s’allonger sur la banquette, soit dans un hôtel de Lourdes pour permettre à ses frères de mieux se reposer dans l’unique lit de leur chambre !  Au-delà de ces prouesses, par lesquelles il cherche à s’endurcir à la vie pénible de l’apostolat, ceux qui le connaissent perçoivent la grande générosité de cœur de quelqu’un qui se tient attentif aux besoins des autres et sait se donner pour y porter remède.

     

    Sa réputation est telle qu’au sortir du petit séminaire, durant l’été 1932, lorsqu’il expose à Mgr Marmottin sa volonté de se faire missionnaire, il se heurte à une vive opposition de son évêque, qui voudrait le garder pour son diocèse. Mais il tient bon, se sentant soutenu par ses parents, qui sont assurés de la solidité de sa vocation, et se décide à exposer ses difficultés au supérieur général de la société des Missions Etrangères de Paris. Grâce à l’intervention de Mgr de Guébriant, il obtient enfin la permission et c’est tout joyeux qu’il entre au séminaire de philosophie de Bièvres, le 15 septembre 1932.

     

    Il s’y montre tel qu’il a été au petit séminaire. Chaque jour de congé, avec le groupe des « grands marcheurs », il s’impose une promenade de 30 à 40 kilomètres ; c’est toujours chez lui volonté de faire un effort physique pénible pour se préparer à la vie missionnaire ; mais c’est aussi un besoin impérieux de trouver un exutoire à la tension nerveuse que provoque une occupation trop sédentaire. Il s’applique avec ardeur à ses études, mais quand il ne parvient pas à saisir immédiatement les thèses rébarbatives de « Farges et Barbedette », il lui arrive de jeter le livre par la fenêtre, quitte à descendre quatre à quatre les escaliers pour aller le ramasser ; cela lui calme les nerfs.

     

    En 1935, il part, sur sa demande, pour le Liban, afin d’y faire son service militaire en qualité de professeur. Il espère y éprouver un avant-goût de la vie missionnaire ; il en rapportera surtout les germes du paludisme qui écloront, de temps en temps, en de terribles crises de fièvre, qui le maintiendront prostré pendant plusieurs jours. Au bout de deux ans, il rentre au séminaire de la rue du Bac. Le 29 juin 1939, il est ordonné sous-diacre. Quelques mois après, c’est la guerre et il est mobilisé dans le train. À plusieurs reprises, il demande, mais en vain, à être muté dans l’infanterie, à la place d’un père de famille qu’il sait exposé au danger et qu’il voudrait voir plus à l’abri. En septembre 1940, il est de retour au séminaire ; le 8 mars 1941, il reçoit le diaconat, et le 29 juin suivant, il est ordonné prêtre.

     

     

    Le professeur

     

    La France est alors occupée par les Allemands, qui poursuivent la guerre sur tous les fronts. Il est donc inutile de songer à partir en mission immédiatement. Le jeune Père VAXELAIRE est nommé professeur au petit séminaire de la société, à Beaupréau. Le supérieur lui confie les cours de latin, de grec et de français en troisième ; et, selon les besoins du moment, lui demande encore d’enseigner en d’autres classes, spécialement en seconde, les mathématiques et surtout le grec, matière qu’il aime beaucoup et dont il devient un véritable spécialiste. Il est un excellent professeur, tout dévoué à ses élèves, préparant ses cours avec une rare conscience, afin de pouvoir se mettre à leur portée et les intéresser. Et l’on peut dire qu’il sut gagner leur estime et leur affection.

     

    Mais quand arrive le samedi midi, il est tout heureux de pouvoir s’évader jusqu’à Bégrolle, gros bourg à sept kilomètres de Beaupréau, où, le dimanche, il remplit les fonctions de vicaire. Il y va par tous les temps, et, s’il ne peut utiliser sa bicyclette par suite du verglas ou d’une trop forte pluie, il fait la route à pied. C’est pour lui un véritable moment de détente, pendant lequel il fait preuve d’une disponibilité sans réserve, ne sachant rien refuser, même lorsqu’il s’aperçoit qu’on abuse parfois de sa bonne volonté.

     

    Au séminaire, il se montre un charmant confrère, toujours prêt à rendre service ; il est gai, enjoué, prenant une part active à la recherche des mots croisés que les professeurs font en commun, à la récréation du soir, chez le P. LOUISON, et où il est passé maître. Sa très grande vivacité d’esprit se traduit parfois par des réparties un peu brusques et mordantes, mais qui ne parviennent pas à blesser, tant on le sent immédiatement peiné de les avoir laissé échapper, et à l’affût de ce qui lui permettra de se faire pardonner.

     

    Très mortifié, il n’accepte à aucun prix de se couvrir davantage, même par les températures les plus froides, alors qu’à cette époque le séminaire n’est pratiquement pas chauffé. Quand il a vraiment trop froid pour pouvoir travailler, il va pendant quelques minutes courir dans la cour de récréation ou marcher dans le dortoir contigu à sa chambre. On ne saurait compter les centaines de kilomètres faits par lui dans ce dortoir qu’il arpente pendant des heures, pour se détendre, dit-il. Pour se détendre, il a aussi sa bicyclette ; mais personne ne s’avise de le suivre ; ceux qui ont voulu l’accompagner un jour ou l’autre n’ont jamais eu envie de recommencer, tellement ils étaient fatigués au retour.

     

    Il reste à Beaupréau jusqu’en juillet 1946. Son enseignement n’a été interrompu que pendant les quelques mois de l’occupation du séminaire par les Allemands à la fin de 1942. Il s’est alors mis à la disposition du curé de N.-D. de Beaupréau ; et les paroissiens ont gardé un excellent souvenir de ce vicaire qui réussissait à être toujours à leur disposition.

     

     

    Le missionnaire

     

    En 1946, les jeunes missionnaires, dont un grand nombre attendent l’heure du départ depuis des mois, vont enfin pouvoir s’élancer vers l’Extrême-Orient. Le P. VAXELAIRE, affecté à la mission de Thanh-Hoa, au Tonkin, s’embarque sur le « bateau des professeurs » en septembre, et arrive à destination le 13 octobre.

     

     

    DERRIÈRE LE RIDEAU DE BAMBOUS

     

    Le Tonkin, qui, pendant presque toute la seconde guerre mondiale, a su se maintenir dans la paix, est alors en pleine période de troubles. Naguère sous protectorat français, il a été occupe en mars 1945 par les Japonais, puis, après l’armistice d’août, par les Chinois. Profitant de l’absence de toute autorité réelle dans le pays, le mouvement révolutionnaire Viet-Minh s’est développé très rapidement et a réussi à constituer un gouvernement vietnamien indépendant qui, en mars 1946, a signé un accord avec la France : les civils français, concentrés dans certaines villes de province, ont été évacués ; seuls sont restés sur place quelques petits « groupes de liaison » militaires et les missionnaires. Ceux-ci voient renaître en leur cœur l’espoir de pouvoir bientôt reprendre leur ministère en toute liberté ; et déjà quelques-uns ont pu rejoindre leur poste. Cependant, à cause de l’insécurité qui règne encore dans le pays, la plupart sont encore rassemblés en communautés, sur ordre des autorités.

     

    C’est ainsi que le P. VAXELAIRE trouve à Thanh-Hoa tous les confrères de sa mission réunis à l’évêché. Ils sont plutôt pessimistes et hésitent à s’éloigner, car l’un de leurs aînés, le P. CANILHAC, qui était pourtant parti muni d’un sauf-conduit délivré par les autorités provinciales, vient d’être assassiné. Le jeune Père est au contraire plein d’optimisme et déclare à son évêque, Mgr DE COOMAN : « J’ai déjà plus de trente ans ; mais comme je vivrai au moins jusqu’à quatre-vingts ans, j’ai encore une cinquantaine d’années de vie missionnaire ».

     

    Drôle de vie missionnaire ! Au bout de deux mois, il n’a pas encore pu sortir en ville. Et voici que le 19 décembre 1946, les accords signés sont rompus ; le Vietnam est en état de guerre contre la France. Les missionnaires qui sont en province en subissent les contrecoups ; et ceux de Thanh-Hoa, au nombre de treize, laissant sur place leur évêque, qui est belge, sont dirigés sur Vinh, ville importante située plus au sud, où les Viet Minh se sentent à l’abri de toute surprise. Après deux jours de car, ils arrivent à Xa-Doai, siège de l’évêché de la mission de Vinh, à une douzaine de kilomètres de la ville ; ils sont enfermés au grand séminaire avec les confrères qui, depuis un mois, étaient revenus occuper leur place de professeurs. Ils y restent près de trois mois, ayant au moins la consolation de puiser dans la bibliothèque leur nourriture spirituelle. Au mois de mars, envisageant l’hypothèse d’un débarquement français dans la région, les autorités Viet Minh décident d’emmener les missionnaires dans les montagnes. Dans ce dessein ils font monter dans deux camions ceux qui sont enfermés au grand séminaire ; mais une pluie diluvienne, une vraie pluie tropicale, les oblige à déposer les Pères à la cure de Vinh, pour y passer la nuit. Là sont enfermés les autres confrères de la mission et une dizaine d’autres missionnaires de la Mission de Hué. La nuit passée, on commence à se caser comme l’on peut, lorsque les policiers viennent les avertir de se tenir prêts pour un nouveau départ. C’est alors que le P. GONNET, au nom de tous, oppose un refus catégorique : « Vous voulez nous emmener dans la montagne ; et la plupart d’entre nous avons dépassé la soixantaine ; c’est la mort certaine dans les huit jours ; alors autant mourir tout de suite ; fusillez-nous, mais nous ne partirons pas ». Une attitude si énergique, révélatrice de l’état d’esprit des trente-trois missionnaires désormais unis en un seul bloc, fait reculer les autorités qui abandonnent provisoirement leur projet.

     

    Alors chacun s’installe. La maison du catéchiste est mise à la disposition des PP. GOUIN, AUDIGOU, LEVREY et VAXELAIRE. Celui-ci jette son dévolu sur une petite chambre de 1 m x 3 m ; il aura au moins l’avantage de se croire un peu chez lui.

     

    Pendant près de six ans, il va partager le sort commun des Pères internés. Ils peuvent se promener dans les allées ombragées qui longent un grand jardin potager, se rendre à l’église paroissiale qui jouxte la clôture du presbytère. Mais toute relation avec les gens de l’extérieur est interdite ; et par mesure de « protection » les autorités s’opposent à toute sortie en ville. D’ailleurs il n’y a plus de ville ; elle a été complètement évacuée dès 1947, puis rasée systématiquement, les maisons ayant dû être détruites par leurs propriétaires ou, à leur défaut, par des démolisseurs venus des villages voisins ; il ne reste debout que les édifices religieux. La solitude est donc grande et l’espace vital fort restreint. Chacun s’occupe comme il peut, soit à la lecture de quelques livres et anciennes revues ou du journal local, soit à la culture du jardin ; la monotonie de l’existence n’est rompue que par le passage des avions qui mitraillent et bombardent, ou la visite des soldats attirés par la curiosité et des policiers qui viennent, à intervalles réguliers, faire renouveler aux Pères leur demande de libération, la précédente n’étant plus valable lorsqu’elle arrivait entre les mains du gouvernement central.

     

    Au début, le P. VAXELAIRE fait de l’étude du vietnamien sa principale occupation. Mais les circonstances ne sont guère favorables et l’avenir est plus qu’incertain. Sans contact avec la population, il lui est difficile de parler cette langue nouvelle qu’il apprend dans les livres. Il n’abandonnera jamais cette étude, mais malgré toute sa bonne volonté, il n’y fera jamais de réels progrès.

     

    D’ailleurs l’activité extérieure, hors de sa chambre, l’attire davantage, elle trouve à s’exercer dans la culture. Avec quelques jeunes confrères, il se met à défricher les abords du jardin potager afin d’en augmenter la surface cultivable, car il faut améliorer la ration alimentaire de la communauté dont ne se soucient guère les autorités. Il n’a pas son pareil pour bêcher un carré en un tournemain ; on le voit même retourner à plus d’un mètre de profondeur toute la surface autrefois couverte par l’ancienne église afin d’avoir une terre plus meuble et plus propice à la culture, ce qui force l’admiration de nos policiers qui voient en lui un véritable « héros du travail ». Il s’adjuge aussi le monopole de la confection des rames de haricots ; et il en faut environ 3 000 chaque année. Seul il coupe les gros bambous épineux de plus de dix mètres de longueur, grimpant dans les touffes où ils savent si bien s’entrelacer. Avec une patience sans égale et un travail d’Hercule, il réussit avec son coupe-coupe à les arracher, puis à les fendre et à les débiter en rames de 2 m, 50. Aussi n’est-il pas beau à voir avec les chiffons dont il bande les plaies qu’il s’est faites aux pieds et aux mains.

     

    Malgré tout ce déploiement d’activités, la captivité lui pèse, à lui qui n’a rêvé que de larges horizons, et il souffre terriblement. Sa santé décline à mesure que passent les mois. Il a des crises de paludisme d’une extrême violence ; et alors il reste calfeutré dans sa chambre, n’acceptant pas qu’on s’occupe de lui. Souvent aussi des maux de tête, des rages de dents, qu’aucun médicament ne vient calmer, le tourmentent, mais il n’en parle à personne, sauf parfois à quelques intimes, car il est aussi discret sur lui que vis-à-­vis des autres. Sa charité n’est pas démonstrative ; elle se traduit par son dévouement solitaire au service des autres.

     

    Enfin, à la suite d’une intervention du clergé de leur Mission, et après bien des tergiversations de la part des autorités, les Pères de Thanh-Hoa obtiennent leur libération, le 12 août 1952, laissant les autres missionnaires à leur triste sort. Après plusieurs jours d’un fatigant voyage, ils arrivent enfin dans la zone occupée par les Français. Ils ne tardent pas à être rapatriés par avion. Le P. VAXELAIRE aurait préféré rester au Vietnam : « Je n’ai pas encore travaillé, dit-il, et l’on veut déjà m’envoyer au repos ! » Mais les ordres sont formels : il doit rentrer en France, car il a bien besoin de reprendre des forces avant de songer à autre chose. Il s’en aperçoit d’ailleurs très vite ; lui qui autrefois prétendait n’avoir jamais froid ne trouve pas de vêtements suffisamment chauds pour se couvrir. Cependant il ne veut pas rester longtemps en France ; et il n’est pas encore bien remis des fatigues de la captivité lorsqu’il obtient, en janvier 1953, de repartir en mission ; et le 20 mars il s’embarque à destination du Cambodge.

     

     

    AU CAMBODGE

     

    Dès son arrivée à Phnom Penh, il se remet courageusement à l’étude de la langue vietnamienne ; et bientôt il s’en va faire son stage pratique auprès du jeune P. MARTIN, sur la rive gauche du Mékong : il s’occupera des Vietnamiens qui forment le gros de la chrétienté, laissant à son compagnon le soin des Cambodgiens.

     

    À la rentrée scolaire de 1954, il est nommé au petit séminaire pour enseigner les humanités. Plein de science et d’humour, il se montre un confrère très agréable, au calme imperturbable, qu’on ne voit jamais en colère, dont les fines réparties mettent tout le monde en joie et se répètent pendant des mois. Hélas ! il a le larynx très délicat ; et à la fin de l’année, il est condamné au grand silence pour pouvoir continuer à enseigner. A la rentrée, on juge plus prudent de ne pas insister, et il est nommé curé de Kratié,à près de 400 km au nord-est de Phnom Penh.

     

    Dans ce nouveau poste, il ne jouit pas d’une bonne santé. Lui qui est si dur pour lui-même est obligé fréquemment de prendre quelques jours de repos. Mais il est discret sur ses malaises. En janvier 1957, il tombe gravement malade ; il ne veut pas écouter ses chrétiens qui le pressent de descendre à Phnom Penh pour se faire soigner ; il ne veut même prévenir personne de son état. A son insu, un télégramme est envoyé au P. CHOIMET, curé de Kompong Cham, à 200 km plus au sud. Celui-ci part immédiatement et arrive à Kratié vers minuit ; il le trouve couché sur le ciment, au milieu de sa chambre, à demi inconscient, et le fait évacuer aussitôt. Sa convalescence est longue, car il est très anémié. Nous sommes toujours étonnés de le voir, à 7 heures du matin, le front tout en sueur, comme s’il venait de fournir déjà un gros travail ; il reste très déprimé des semaines entières.

     

    Cependant il se rétablit peu à peu ; et lorsque ses forces sont revenues, Mgr RABALLAND lui attribue un poste moins isolé que le précédent : c’est Thanh-Mâu, vieille chrétienté sur la rive droite du Mékong. De l’autre côté du fleuve, en face de lui, réside son premier compagnon d’apostolat, le P. MARTIN, curé de Krauchmar ; mais il va rarement le voir ; on dirait qu’il a peur de voyager sur l’eau. Son autre voisin, le P. CHOIMET, est toujours à Kompong Cham, à 30 km au sud ; il s’y rend volontiers, le plus souvent à mobylette, par la piste qui longe le fleuve, tantôt porté par sa machine, tantôt la tirant pour franchir un passage ensablé ou boueux, pour grimper une pente trop forte. Il n’hésite même plus à accomplir de véritables randonnées de plus de 200 km en pleine chaleur ; pour aller à Phnom Penh, il préfère sa mobylette au car, car cela lui permet de dire son bréviaire en cours de route, à l’ombre d’un arbre, sous le regard amusé des enfants qui ne tardent pas à l’entourer. Ces pérégrinations ne vont pas sans lui ménager parfois de désagréables rencontres ; un soir, c’est une panthère ; un jour qu’il revient de Kompong Cham par la forêt, ce sont deux tigres ; enfin c’est un gros python, heureusement endormi, qu’il réussit de justesse à éviter. Mais ce ne sont là que des ennuis passagers qui rompent la monotonie de l’existence !

     

    Son district de Thanh Mâu comprend trois chrétientés, auxquelles il se dévoue de toute son âme, peu soucieux des conseils de prudence et de modération qui lui sont donnés, circulant au plus fort de la chaleur du jour, rentrant le soir sous la pluie. Toujours serviable et charitable, il donne tout ce qu’il a en argent et en remèdes, lui-même vivant très pauvrement. Il n’a à son service qu’un cuisinier fort médiocre, qui lui prépare une nourriture capable de rebuter le plus robuste des appétits. Mais il ne se décide pas à le renvoyer, de crainte que ce jeune homme, ne puisse trouver une autre situation et surtout qu’il ne se relâche dans la pratique religieuse. Ce trait le peint tout entier.

     

    Les difficultés ne lui manquent pas ; celle de percevoir les fermages des quelques rizières qui procurent de maigres ressources à la chrétienté ; celle d’obtenir que les parents envoient régulièrement leurs enfants à l’école et fournissent l’infime rétribution nécessaire pour entretenir les sœurs ; celle surtout de transformer la religion de ses ouailles, souvent routinière et formaliste, en une vie chrétienne plus personnelle et plus généreuse.

     

    Sa santé, malgré une amélioration sensible, reste défectueuse. En 1961, il prend son congé régulier dans l’espoir de la fortifier. Il en profite pour parcourir la France à mobylette ; sa machine lui est devenue indispensable pour tous ses déplacements ; il lui doit même la vie, dit-il, car, sans elle, il aurait pris, pour se rendre de La Bresse à Vichy, un train qui a déraillé. Le 11 novembre, il est de retour au Cambodge et rejoint son poste de Thanh-Mâu, où il va continuer à travailler jusqu’à l’épuisement de ses forces.

     

    Pendant la retraite commune, au début de juin 1962, il se sent très fatigué et n’arrive plus à dormir. Pensant qu’il ne s’agit que d’un malaise passager occasionné par la chaleur, il refuse de consulter un médecin et rentre chez lui afin d’être au milieu de ses chrétiens pour la fête de la Pentecôte et la fin du temps pascal.

     

     

    La dernière maladie

     

    Quelques jours plus tard, il revient à Phnom Penh, se plaignant de maux de tête et de quelques troubles de la vue. Le 11 juin, il est hospitalisé à la Fondation Calmette. Le surlendemain, à son réveil, il se rend compte qu’il ne voit plus du tout et qu’il est comme paralysé, incapable d’aucun mouvement des bras. Au bout de quelques semaines son état s’est notablement amélioré, mais il n’est pas encore question de le renvoyer dans sa paroisse. Il passe donc encore quelque temps à l’évêché ; les examens médicaux se poursuivent, mais sans résultat ; aucun diagnostic précis ne peut être fait. Aussi les médecins prescrivent-ils son retour en France. Voyant encore, assez pour se conduire, il peut faire le voyage seul ; il prend l’avion et arrive à Paris le 23 juillet. Ceux qui le voient alors sont persuadés que quelques mois de repos suffiront pour son complet rétablissement.

     

    Il est hospitalisé à l’hôpital Saint-Joseph le 27 juillet ; pendant qu’on le soumet aux analyses usuelles, il fait une poussée de fièvre et manifeste des troubles de mémoire. Inquiet, le médecin traitant le fait transférer, à l’hôpital Tenon, le 8 août. Deux jours plus tard, il est transporté à l’hôpital Lariboisière et mis dans le service du Dr Houdard, un des plus grands neurologues de Paris. Ici, après de nouveaux examens, on croit diagnostiquer une tumeur tuberculeuse au cerveau. Le traitement antituberculeux auquel on le soumet le soulage un peu, et un faible espoir renaît. Vers la fin d’août, on l’amène à l’hôpital Pasteur, où il poursuit le traitement. Dans les premiers jours de septembre, il a une nouvelle crise de fièvre ; il délire et souffre de violentes douleurs de tête, qu’on essaye de calmer par des stupéfiants. On comprend cette fois qu’il est perdu, et le 23 septembre il est transporté d’urgence à la cli­nique du Dr Mazars, à Courbevoie Le 25 septembre, les PP. CUSSAC et t GRASLAND vont le voir ; il comprend encore ce qu’on lui dit, mais ne peut plus parler. Il y a déjà plus d’un mois qu’il s’est senti perdu et il est parfaitement soumis à la volonté de Dieu. C’est en pleine connaissance qu’il reçoit l’Extrême-Onction ; et il s’éteint le matin du 26. Il a beaucoup souffert, surtout pendant le dernier mois ; et ses souffrances, il les a offertes pour la Mission du Cambodge, qui occupait ses pensées dans ses accès de délire aussi bien que dans ses moments de pleine lucidité.

     

    Ses obsèques ont été célébrées le 29 septembre à la rue du Bac. Le P. AUDIGOU, supérieur du séminaire de Bièvres, assisté des PP. TRIMAILLE et RAMOUSSE, anciens missionnaires du Cambodge, chante la messe. Mgr RABALLAND, vicaire apostolique de Phnom Penh, donne l’absoute. Dans l’assistance, on remarque deux frères du P. VAXELAIRE, prêtres du diocèse de Saint-Dié.

     

     

    • Numéro : 3649
    • Pays : Vietnam Cambodge
    • Année : 1946