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Jean-Baptiste VAUZELLE (1851-1926)

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    Le 24 juin 1924, la Mission de Phnompenh était en fête. Pour la première fois depuis sa fondation, elle pouvait célébrer les noces d’or sacerdotales d’un de ses missionnaires, M. Jean-Baptiste Vauzelle. La chrétienté de Meatkrasa, qu’il dirigeait depuis 1883, avait fait grandement les choses : c’était une fête de famille à laquelle s’associait la Mission entière. Mgr Bouchut, entouré de trente missionnaires et prêtres indigènes avait tenu à présider cette manifestation, marquant ainsi en quelle estime spéciale il tenait le vénéré jubilaire. Et à voir celui-ci alerte et joyeux, entouré du respect et de l’affection de tous, célébrer la messe solennelle, présider au salut du Saint-Sacrement, tous redisaient avec confiance : ad multos annos !

    Ah ! oui, il était aimé et vénéré de tous, le cher P. Vauzelle. Il avait de son pays natal, Le Puy, la bonhomie simple et judicieuse ; ennemi des extrêmes, il était vraiment l’homme du juste milieu où se tient la vertu. Chez lui, point d’enthousiasme irréfléchi, comme aussi point de pessimisme découragé ou décourageant. Il savait attendre l’heure de la Providence, sans la hâter par des impatiences trépidantes.

    Esprit méthodique, il ne laissait rien au hasard ; tout était classé, rangé : affaires personnelles, renseignements et appréciations sur les chrétiens, relations avec les autorités ou les confrères.

    Ceux-ci aimaient à prendre le chemin de Meatkrasa ; ils étaient sûrs d’y trouver toujours une hospitalité large et franche. Chez lui, on était chez soi. Vouliez-vous de la joie ? Il n’avait qu’à puiser dans ses longs souvenirs pour rappeler les joyeuses histoires du bon vieux temps. Vouliez-vous un bon conseil ? Sa vieille expérience des hommes et des choses vous venait en aide et vous donnait la solution juste. Etiez-vous excédé de la malice des hommes et porté à broyer du noir ? Il savait trouver dans des reparties pleines d’une douce philosophie un baume pour vos blessures et relevait votre regard vers l’idéal et vers le sacrifice. Parfois il semblait un peu dur d’oreille : c’était lorsque l’entretien voulait dévier et manquer à la charité fraternelle ; il paraissait ne pas entendre et la conversation prenait un autre cours.

    Tout cela, il le faisait sans effort apparent ; il était tout à ses hôtes et l’on eût dit qu’il n’avait réellement point autre chose à faire qu’à s’occuper de vous. Mais avait-il un moment de répit, sans affectation il l’employait à un exercice de piété. Dans sa vaste maison, sans aucun luxe, tout était pratique et commode, tout était prévu, et le livre de piété était toujours à sa portée, comme par hasard.

    Mûri déjà par l’expérience de quatre années à Caidoi, de trois à Culaotay, de deux à Vinhloi, M. Vauzelle prit la direction de la chrétienté de Meatkrasa en 1883, quelques mois avant la révolte au cours de laquelle le P. Guyomard fut massacré à Trabek. Nous le voyons très bien organiser la défense qui devait illustrer Meatkrasa. Sans trouble et sans éclat, tout dut être réglé, les mesures prises, les rôles distribués, les consignes données et observées : Avec l’aide de la Providence, la sécurité était assurée, la vie et les biens de ses chrétiens mis à l’abri.

    C’est là qu’il devait passer quarante-trois ans. Lorsque le pays fut pacifié, il s’ingénia à pourvoir aux nécessités spirituelles et matérielles de ses chrétiens, Annamites et Cambodgiens. Avec quel soin il préparait ses instructions et ses catéchismes ! Les nombreux recueils de sermons, d’avis entièrement écrits de sa main, dans l’une et l’autre langue, font hautement apprécier son esprit méthodique et judicieux et son acharnement au travail. En chaire, au confessionnal, dans ses conversations avec les chrétiens, ses longues séances devant Notre-Seigneur, tout montrait qu’il était vraiment le bon pasteur jaloux de veiller sur toutes et chacune de ses brebis. Ajoutez à cela trois chrétientés annexes où rien n’était négligé et comptez la somme du travail fourni pendant ses cinquante-deux années de mission.

    Le découragement n’effleura jamais sa persévérance. Meatkrasa, situé sur les bords du Mekong, est exposé à tous les caprices de ce fleuve fantasque et indiscipliné, mauvais coucheur qui veut toujours changer de lit. Pendant quarante-trois ans, M. Vauzelle devait en faire de multiples expériences : les berges rongées s’éboulaient petit à petit ; les arbres plantés avec tant de soin tombaient au fleuve ; toujours il fallait reculer vers l’intérieur, église, presbytère, couvent ou écoles. Quelques mois avant sa mort, il avait amassé les matériaux pour une nouvelle église qui devait remplacer celle dont bientôt l’emplacement aura croulé au fil du Mekong. Tout était prêt, et seule la mort l’a empêché de commencer les travaux.

    A le voir et à l’entendre dans ces derniers mois, un observateur superficiel aurait été tenté de sourire : il raisonnait, faisait des projets comme s’il avait eu encore de longues années devant lui ; c’est qu’il était le serviteur bon et fidèle jusqu’au bout.

    Et pourtant, son esprit était rempli de la pensée de la mort. On a retrouvé ses livres préférés : deux d’entre eux étaient marqués par des signets aux chapitres sur la mort et sur l’état où l’on voudrait se trouver au moment de la mort. La mort ne devait donc point le surprendre ; elle fut calme et sans heurts comme l’avait été toute sa vie.

     

    De tous ses chrétiens il était le père ; à tous il avait distribué le trésor des grâces divines, prodigué les enseignements ; à tous, il avait toujours largement ouvert et son cœur et sa bourse : jamais une brebis égarée ou un malheureux n’avait fait appel en vain à sa bonté.

    Et ces enfants, il les voyait mourir par dizaines : une violente épidémie de choléra ravageait ses chrétientés. Il fallait fléchir la colère divine et une procession fut organisée. La statue de la Vierge, solennellement, parcourut la paroisse, appelant les bénédictions célestes et conjurant le fléau. Le bon pasteur était là, malgré son âge, au milieu de ses enfants, priant avec eux, leur communiquant sa confiance.

    Hélas ! il y contracta le germe de la maladie qui devait l’emporter. Il prit froid au retour de la procession, une bronchite se déclara. Docilement, il vint se faire traiter à l’évêché, puis, sur le désir de Monseigneur, il entra à l’hôpital. Au bout de quelques jours, les médecins reconnurent leur impuissance à enrayer le mal.

    En présence de Mgr Bouchut et des confrères de Phnompenh, le vénéré malade reçut les derniers sacrements en pleine connaissance. Deux jours plus tard, le 4 mars à 8 h. du soir, le bon et fidèle serviteur, le missionnaire pieux et dévoué qui, pendant, cinquante-deux années, sans un jour de répit, sans un seul retour en France, avait prodigué ses forces et ses ressources dans la Vigne du Père de famille, s’endormait doucement dans la paix du Seigneur.

    Aussitôt on le revêtit des ornements sacerdotaux et le corps fut transporté dans le grand salon de l’évêché transformé en chapelle ardente. Là pendant quarante-huit heures, les chrétiens, les communautés religieuses, les confrères vinrent s’agenouiller et contempler une dernière fois ses traits si calmes. Pendant ce temps, les chrétiens de Meatkrasa faisaient les préparatifs pour recevoir la dépouille mortelle de leur père bien-aimé. De nombreuses barques tendues de noir vinrent escorter celle qui transportait le cercueil et lentement descendirent le Mekong. Le surlendemain, M. Hergott, provicaire, présidait les obsèques et dans une allocution sortie du cœur, retraçait la vie et les tra­vaux du P. Vauzelle dont il confiait aux chrétiens les restes vénérés.

    Il repose à Meatkrasa, à l’endroit où s’élèvera la future église qu’il avait projetée, et du fond de sa tombe, il prêche encore à tous la simplicité, la charité, la fidélité à la vocation apostolique. Puisse le Ciel conserver chez tous le souvenir du bon P. Vauzelle et faire de tous ses fidèles imitateurs.

     

     

    • Numéro : 1192
    • Pays : Cambodge
    • Année : 1874