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Victor VARENGUE (1889-1926)

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    Victor-Eugène Varengue naquit le 1er juillet 1889, au Tréport, diocèse de Rouen, mais toute sa jeunesse s’écoula à Paris. Ses parents le placèrent d’abord au pensionnat des Frères de Saint-Nicolas d’Issy. C’est là qu’il entendit pour la première fois l’appel divin.

    Doué des plus belles qualités de l’intelligence, il fut, durant tout le cours de ses études, ce qu’on est convenu d’appeler un brillant élève. Au petit séminaire de Notre-Dame-des-Champs, celui qui trois fois de suite se classait au premier rang   était décoré d’un emblème distinctif appelé « Soleil ». On tenait à grand déshonneur dans une classe de laisser quelque élève obtenir le « soleil » ; mais malgré tous les efforts de ses rivaux, Eugène souvent se plaçait au zénith fixe de se classe, devenait   « soleil ». En dépit de ses succès, Eugène restait simple ; aussi était-il universellement aimé de ses maîtres et de ses camarades. Congréganiste de la Sainte Vierge et du Sacré Cœur , il fut dès la rhétorique autorisé à porter la soutane et prit rang dans la petite académie qui groupait les élèves les plus méritants du séminaire.

    Son unique désir, dès qu’eut retenti à son oreille l’appel du Maître, fut de se consacrer aux missions. Ayant passé le baccalauréat – avec la mention bien  – il voulut solliciter de suite son admission aux Missions-Etrangères ; mais le Supérieur du petit séminaire, préoccupé de le garder quelque temps encore à la tête de la petite académie, le pria de surseoir d’un an à son départ et de faire tout d’abord sa philosophie. Pour Eugène le sacrifice était dur, mais il l’accepta. En 1908, les   deux petits séminaires de Paris fusionnaient en un seul, le Supérieur de Notre-Dame-des-Champs était promu Vicaire général et rendait à Eugène sa liberté. Fort dévoué aux Missions-Etrangères, il le présentait après tant d’autres, comme son meilleur élève, un des plus brillants qu’il eût encore offerts à Dieu pour l’évangélisation en pays païen.

    Le 14 septembre 1908, Eugène Varengue arrivait à la rue du Bac. Ses nouveaux maîtres ne tardèrent pas à discerner quel sujet d’élite la Providence leur envoyait. Nommé réglementaire, il eut dans l’exercice de cette charge, quelques désagréments à subir : c’est que, foncièrement distrait, il lui arrivait – à son insu – de bousculer un tantinet les horaires ; aussi les observations de pleuvoir dru sur le présomptueux qui trop souvent oubliait que la discipline est la force principale des communautés. Un autre trait dominant de sa nature était une fermeté rare de caractère, une ténacité que rien ne rebutait : Avait-il décidé de faire telle chose, on pouvait être sûr que, malgré tous les obstacles, il parviendrait au but. Avec un tempérament plus souple il eût su parfois discerner mieux que, sur une route semée d’obstacles, la ligne droite n’est pas toujours le plus court chemin d’un point à un autre.

    Survint la guerre. Les aspirants missionnaires durent voler, eux aussi, vers d’autres champs que ceux de l’apostolat. Eugène Varengue réussit à se faire ordonner prêtre pendant une permission de quelques jours. De retour au front et fait prisonnier presque aussitôt, il fut interné à Dantzig, où il séjourna près de trois ans. La guerre terminée, le jeune prêtre se demanda devant sa conscience si le choix divin le voulait bien en Mission ; mais la voix d’en-Haut, qui l’avait entraîné au premier appel, ne tarda pas à lui apporter les paroles d’apaisement ; et, plus que jamais sûr de sa voie, en juillet 1920, il s’embarquait pour la Mission de Phatdiem, résolu à faire jusqu’au bout, jusqu’au sacrifice absolu de ses goûts et de ses préférences personnelles, tout son devoir.

    D’après ses dispositions naturelles, plusieurs amis avaient cru pouvoir lui prédire que sa vie s’écoulerait dans l’enseignement ; lui-même se sentait de l’attrait pour le professorat. Mais si les missionnaires proposent, leurs évêques disposent.

     

    On était au 15 août 1922. La tradition veut qu’au jour de l’Assomption, à la cathédrale de Phatdiem, la messe soit célébrée solennellement par l’évêque. Or, ce-jour là, Monseigneur fit prier M. Varengue de le remplacer. Celui-ci souçonnait bien quelque chose, mais quoi au juste ? Il ne parvenait pas à deviner. Après la cérémonie, il eut le mot de l’énigme : sa destination pour le Chau-Laos.

    A Muongkhiet, où il arrivait vicaire de M. Canilhac et où il devait rester jusqu’en août 1924, il fut reçu au son des pétards. Il fallut boire à la traditionnelle jarre de vin de riz. Les nouveaux venus ordinairement se montrent réfractaires à ce « pinard » primitif ; mais un troupier de la grande guerre ne se laisse pas émouvoir pour si peu. Quand, après le repas de midi, on le conduisit à sa chambre, il ne put se tenir d’exprimer son étonnement à son curé : « Vraiment, en fait de chambre, ce n’est guère fameux ! Il n’y a même pas de bibliothèque ! Et c’est tout ce que vous avez comme fenêtre ? » – Eh ! Eh ! repartit le curé, on fera mieux plus tard ! Avec  le temps, vous finirez par découvrir que, pour notre région, cette maison est très réellement un amour de petit palais. »

    Faute de grives on mange des merles … quand on en a. Aussi, la question  culinaire au Laos passe-t-elle, par la force des choses, un peu à l’arrière-plan des préoccupations du missionnaire. Dans ces montagnes, pas de marchés ; le ravitaillement y devient, de ce chef, difficile, d’autant plus que tous les transports doivent s’effectuer à dos d’homme. Aussi, le missionnaire le moins malheureux est-il celui qui sait se satisfaire de la maigre pitance des indigènes. Pour fêter l’arrivée de son nouveau vicaire, le curé sacrifia tout d’abord deux habillés de soie de sa  basse-cour ; puis, sans transition, notre Parisien se trouva devant un plat de poisson mariné fleurant la caque loin à la ronde. Il commence par sentir, fait la grimace, en porte un morceau à la bouche … et le rejette. – « Laissez donc cela, dit son curé ; rattrapez-vous sur les pousses de bambou, en attendant que votre estomac s’éduque   un peu. » Mais le vicaire, déjà, s’était ressaisi : – « Non ! devant vivre ici, je dois m’habituer aussi au mode d’alimentation de ce pays. » Et, avec une affreuse grimace, il avale sans mastiquer la bouchée de caviar odorant.

    M. Canilhac, rappelant ce trait, ajoutait : « Ceci dépeint, notre confrère : homme  de volonté tenace comme rarement j’en ai vu. S’il a pu rester ici et finir par donner tout son cœur à cette mission, c’est sous la maîtrise de sa volonté de fer. »

    M. Varengue était très peu doué du côté des langues orientales. « Je n’ai pas d’oreille », disait-il souvent, et c’était vrai. Il n’arrivait pas à distinguer les sons. De plus, son organe vocal se montrait rebelle à la gamme des tons variés qui constituent le vocabulaire de ces langues monosyllabiques. Autant il s’exprimait, avec la plus naturelle aisance, en français, autant il éprouvait de difficultés à parler en annamite  ou en tay. « Précisément, parce que je suis peu doué du côté des langues, disait-il, il faut que je travaille davantage. » Et il s’imposa d’apprendre le tay avec une sorte d’acharnement. « Jamais, a dit son curé, je n’ai vu un confrère travailler comme lui. » Grâce à ce labeur sans répit, il parvint à une connaissance étendue de l’idiome du  pays ; mais jusqu’à la fin il eut à lutter contre de grandes difficultés naturelles d’élocution. Par lui furent revisés, annotés, augmentés, les dictionnaires tays et laotiens alors existants. La synthèse de ces travaux fut l’élaboration d’un dictionnaire nouveau que M. Canilhac apprécie en ces termes : « Pour notre région tay, c’est certainement le dictionnaire du P. Varengue qui est le mieux au point. Il est regrettable que la Providence nous ait enlevé si tôt ce confrère. Il aurait doté la  langue tay de nombreux ouvrages sur des sujets divers, et aurait ainsi rendu de grands services à nos tays ignorants. »

     

    Le 25 août 1924, M. Varengue quittait la résidence de M. Canilhac pour aller   tenir le rôle de chef  de district de  Muongxoi. Ce district, naguère le plus peuplé du   Chaulaos, compta jusqu’à un millier de baptisés. Mais la guerre, en dégarnissant cette région de missionnaires, favorisa l’exode des chrétiens vers d’autres régions ; le nouveau pasteur  n’allait plus en trouver que 600. Quittant son  curé, M. Varengue lui criait en forme d’adieu : « D’ici cinq ans, il faut que le district de Muongxoi ait  récupéré son ancien millier de chrétiens. »

    Ce premier voyage faillit bien être pour lui le dernier. Distrait à son habitude, il franchissait, comme en rêve, un torrent assez profond, quand sa monture, perdant  pied soudain fut entraînée par le courant. Ramené à la plus impérieuse des réalités,    le Père, après un bain forcé, put gagner à la nage le bord opposé, tandis que son cheval revenait à la rive de départ.

    Parvenu à son poste, M. Varengue entreprit sans retard la visite des chrétiens du district, s’appliquant à connaître par lui-même chaque famille. Toujours disposé à venir en aide à ses ouailles, il requérait en retour l’assistance régulière de chacun aux prières publiques. Les jours de catéchisme, ses exigences se faisaient plus sévères ;  on le savait et on se le tenait pour dit. Le résultat de tant d’efforts fut que bientôt, sur divers points, les catéchumènes furent suffisamment préparés et jugés dignes du  baptême. Au seul village de Bandan, 60 furent baptisés.

    Un sentiment très vif de l’honneur à rendre au divin Maître par la dignité de ses temples matériels animait notre confrère. Il trouvait Muongxoi sans églises ; une chambre y servait de chapelle. A peine arrivé, M. Varengue se préoccupe de hâter l’érection d’une église convenable et, dans ce but, se fait quêteur, stimule de-ci de-là tant et si bien que, le 13 juin 1926, à l’issue d’un repas copieux dont il fait tous les frais, chefs chrétiens et païens décident, cette fois pour de bon, de commencer tout de suite l’extraction  des bois nécessaires.

     

    Hélas ! la maladie qui devait emporter notre confrère de façon inopinée, depuis longtemps sans doute le minait sourdement. Brusquement, le 20 et 21 juin, deux lettres du catéchiste à son service appelaient son plus proche voisin, M. Mironneau, près du malade. Trouvant le Père dans un état très grave, celui-ci fit en hâte confectionner des radeaux de bambous et d’urgence, au fil de l’eau, dirigea le malade sur l’hôpital de Thanhhoa. Mais un voyage de deux cents kilomètres, par torrents et rapides au fond d’étroits  ravins, sous l’ardent soleil de juin, c’était plus que les forces du pauvre anémié ne pouvaient désormais supporter.

    À Thanhhoa, les soins les plus assidus du docteur et des confrères présents lui furent prodigués, mais en vain ; la fièvre hématurique achevait son œuvre…Le 3 juillet, ayant gardé jusqu’à la fin une lucidité parfaite, tandis que le prêtre récitait la si touchante invitation liturgique : Proficiscere anima christiana, sa belle âme prenait son essor vers Dieu.

     

    Avant de servir au Laos, M. Varengue avait fait à Thanhhoa, durant une absence de M. Bourlet, un court intérim de deux mois. Ce peu de temps lui avait suffi pour gagner tous les cœurs, annamites et français. Prévenus de sa mort par le tintement du glas, les chrétiens accoururent, et jusqu’au lendemain soir, ne cessèrent de se relayer près de la chapelle mortuaire, psalmodiant à haute voix des prières pour le cher  défunt. Informée par une circulaire de la Résidence, la population française aussi s’empressa nombreuse à ses obsèques. Sept missionnaires et un prêtre indigène,  qu’encadraient la foule des chrétiens en prières, lui firent un cortège d’honneur jusqu’au cimetière où, au pied de la grande croix de pierre plantée à proximité du champ d’exécution des anciens martyrs, il sommeille entrevoyant déjà l’aurore radieuse de la résurrection.

     

     

    • Numéro : 3199
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1920