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Clément VANHÉE (1841-1890)

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    J’ai connu le Père Vanhée au Séminaire des Missions-Étrangères, écrit M. Fourcade. Il y arriva au mois d’août 1866, au moment où les neuf chœurs des anges venaient de déposer neuf couronnes de mar­tyrs sur le front de neuf missionnaires de Corée. Notre nouveau venu put mêler sa voix à l’enthousiaste Te Deum que les poitrines électri­sées des aspirants firent monter vers le ciel. Mais chez lui l’émotion et la joie ne se traduisaient pas au dehors avec autant d’expansion que chez d’autres natures. Conservabat omnia verba hœc in corde suo. Rien de puéril dans ses manières, pas plus que dans ses paroles. Sa belle taille, son port digne, son front chauve et sérieux, une sorte d’auréole sacerdotale répandue dans toute sa personne commandaient le respect à ceux qui l’approchaient. Tous les jours il faisait la sainte communion, et comme il était placé devant moi, je me prenais à ad­mirer son recueillement et l’immobilité de son corps, au moment de l’action de grâces. Que de fois je me disais :  « Quand seras-tu aussi fervent que lui ? »

    Son départ pour la mission de Pondichéry eut lieu au mois d’août 1867. Ils étaient plus de trente de ce cours, tous vaillants, tous embrasés du feu apostolique. Avant de les envoyer au martyre ou à une mort prématurée, le Père Monrouziez les couronna des roses les plus embaumées du Parnasse dans une poésie que les aspirants chan­tèrent avec entrain en leur honneur. Vous qui vivez encore, vous n’avez pas oublié cette belle soirée où nous chantions à pleins pou­mons :

    « Ne faut pas être trop poltron, trop douillet, etc., etc., pour être bon, bon, bon missionnaire. » C’étaient des heures délicieuses que nous devions plus tard voir remplacées par d’autres heures pénibles mais plus fructueuses.

    Le Père Vanhée eut le mal de mer, depuis Marseille jusqu’à Pondichéry. On lui disait que c’était signe d’une bonne santé, ce qui dut le consoler beaucoup, je pense.

    À peine débarqué, notre Belge fut nommé professeur au Collège colonial. Un an après j’allais l’y rejoindre ; je recherchai et obtins son amitié : le vinaigre n’a qu’à gagner à s’allier à l’huile. Le Père Van­hée fut un bon professeur : sa gravité et sa douceur maintenaient son petit peuple dans les bornes du respect. Que dirai-je de sa langue ? Elle était d’une sagesse difficile à imiter, surtout par ceux qui y ont des démangeaisons continuelles. Elle ne savait pas se tourner pour critiquer son prochain, mais avait très bien appris, je ne sais où, à excuser ses fautes. Quand il palliait les miennes, j’étais toujours de son avis.

    Notre confrère n’aimait pas la vie bruyante. Il avait des attraits pour la solitude qui lui permettait de prier et de converser avec son Dieu. Dans nos rapports intimes, il lui échappait de me dire que dans la solitude il aimait à bourdonner lentement le Gloria Patri et d’autres psaumes. Nous étions voisins de chambre. Une simple cloi­son nous séparait. Le soir, quand il me croyait déjà entre les bras du sommeil, il se livrait à ses élans d’amour vers Dieu à peu près en ces termes : « Que vous êtes beau, ô mon Dieu, et que j’ai de joie de vous savoir orné de toutes les perfections ! Je vous aime, ô mon Dieu ! j’ai honte de dire que je vous aime plus que les créatures. O mon Bien-Aimé, que je voudrais vous donner les cœurs de tous les hommes ! Oh ! qu’ils arrivent à vous connaître ! Je vous fais amende honorable pour tous les péchés qui offensent votre divine Majesté, etc., etc. »

    C’est ainsi que notre missionnaire avait coutume de répandre son âme devant le Seigneur. Ce feu de l’amour divin dont son cœur était embrasé, il l’attirait par sa fidélité à ne pas omettre ses exercices de piété. Il avait bien compris que, sans cette huile, la flamme de la charité languit et finit par s’éteindre. La visite au Saint-Sacrement était son exercice de prédilection. Après ses actes d’adoration, d’a­mour et de louanges, sa prière s’élevait comme l’encens, il implorait la miséricorde de Dieu pour le développement des intérêts de Jésus, pour la conversion des infidèles, des hérétiques, des agonisants, pour que l’Église fût remplie de saints ministres, pour l’avènement de rois très chrétiens, etc., etc. Dans nos entretiens il faisait son possible pour m’engager à adopter cette manière de prier.

    Cependant il soupirait après la vie active des missions et faisait part de ses désirs à son évêque. Après deux ans de professorat, on l’envoya faire ses premières armes dans l’apostolat, sous la direction du vénérable Père Brisard, à Salem. Il faut croire que le disciple fit des progrès rapides sous un tel maître, car quelques mois après nous apprenions qu’il était mis à la tête de l’important district de Vellore. Il occupa ce poste pendant plusieurs années, à la plus grande satisfaction de ses supérieurs. En 1875, ayant appris que j’étais de­venu son voisin, il fit trois journées de marche pour venir me voir. J’étais alors occupé à l’instruction de deux cents catéchumènes. À la vue de ces rejetons sauvages qui venaient de se greffer sur l’Arbre de vie, son âme était transportée d’admiration, et lui qui ne fut jamais envieux envia mon bonheur. Qu’il aurait désiré rester avec moi !

    Le bon Dieu ne demeura pas sourd aux prières qu’il fit dans ce sens. En 1876, la famine éclate dans l’Inde. Du côté de Salem, elle est particulièrement meurtrière. Mourantes de faim les populations accou­rent auprès du P. Brisard. Malgré son courage de vieux capitaine et de Breton, ce dernier ne peut suffire à distribuer le pain de la parole divine à tant de multitudes. Il propose à Monseigneur la division de son district et prie Sa Grandeur de nommer un missionnaire pour ldhapadhy, Ralcavary et les villages environnants. On a deviné que notre évêque fit choix du P. Vanhée pour le nouveau poste. Dans de pareilles circonstances, ne fallait-il pas un homme d’une activité et d’un zèle extraordinaires ? Au comble de ses vœux , notre ami vole vers ce champ de bataille, résolu à vaincre ou à mourir. À peine installé, il voit venir à lui des foules demandant le baptême ; et, pour comble de bonheur, c’étaient les hautes castes qui venaient en masse remplir les rangs du catéchuménat. Quel épanouissement pour son âme! Mais aussi quel travail écrasant ! Nuit et jour il lui fallait être sur pied. On l’appelait à chaque instant auprès des affamés à l’agonie. Sur sa route que de fois il rencontra des enfants à l’extré­mité ! Quelle joie pour lui de leur administrer le baptême et leur donner des ailes d’anges pour voler au ciel ! Que de légions enfan­tines partirent ainsi vêtues d’habits blancs vers la Jérusalem céleste. Vraiment le ciel était à bon marché, en ce temps-là. Pour le donner, quelques gouttes d’eau suffisaient. Le Père avait aussi choisi des hommes de confiance pour ce haut ministère. Il les envoyait dans toutes les directions baptiser les enfants à l’agonie. Les maisons établies par le gouvernement pour donner à manger aux plus pauvres recevaient ses fréquentes visites. Il trouvait là des multitudes d’en­fants qui faisaient vraiment peine à voir. Ils étaient blêmes ; leurs yeux, leur visage, tout leur corps était enflé. Le Père se penchait vers eux, versait l’eau baptismale sur leur front. Le parterre de l’Église se paraît de ces fleurs nouvelles qui le lendemain s’en allaient répan­dre au ciel un éternel parfum. Oh ! que le ministère des missions était consolant, en ce temps-là ! Mais que de voyages, que de veilles, que de fatigues !

    Outre ces travaux, M. Vanhée avait le soin des catéchumènes à instruire et à baptiser, et notre confrère tenait à donner une instruc­tion aussi solide que possible vu la rigueur des temps. Ce n’était pas non plus une petite affaire que d’avoir à nourrir chaque jour ces deux ou trois cents personnes livrées à l’étude des prières et du caté­chisme.

    Un an après son arrivée, le Père Vanhée avait donné le baptême à un millier d’adultes. Tant de travaux avaient épuisé sa santé. Il tomba sur le champ de bataille. Son évêque redoutant de le voir mourir lui conseilla d’aller redemander une vie nouvelle au pays natal. Après dix ans, se sentant mieux, il demanda à retourner en mission. Ses supérieurs hésitèrent. Sur de nouvelles instances, ils finirent par accorder la permission si désirée. Mais les appréhensions qu’on avait eues ne se réalisèrent que trop. Le Père Vanhée ne put plus s’accoutumer au climat meurtrier de l’Inde et il mourut, à Pon­dichéry, quelques mois après son arrivée. Il aura eu du moins la consolation de faire le sacrifice de sa vie pour les Indiens et le bon­heur de mourir en mission.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 946
    • Pays : Inde
    • Année : 1867