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François-Xavier VAN CAMELBEKE (1839-1901)

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    Le 19 février 1839, à Nantes, l’heureuse famille Van Camelbeke fêtait la naissance de deux jumeaux, Auguste et François-Xavier, enfants privilégiés, appelés l’un et l’autre dans les desseins de Dieu à partager les honneurs du sacerdoce, et à occuper plus tard de hautes situations. L’aîné devint curé d’une paroisse de Paris ; l’autre, François-Xavier, reçut la consécration épiscopale, et administra la Mission de Cochinchine orientale pendant près de dix-huit ans.

     

    Leurs parents, fervents chrétiens, ne négligèrent aucune occasion de former leur cœur aux pratiques religieuses dès la plus tendre enfance. Habitant rue Saint-Pierre, à l’ombre même des tours de la cathédrale, ils les conduisaient assidûment aux offices. La beauté des cérémonies religieuses et l’éclat des solennités, toujours si pompeuses à Nantes, frappaient l’imagination des deux frères, et ne furent pas sans exercer sur eux une vive et salutaire influence.

     

    Les époux Van Camelbeke demeuraient tout près de l’évêché et du presbytère. Comme ils tenaient, en outre, un magasin d’objets de piété, ils étaient bien connus de MM.les chanoines, et les deux jumeaux devinrent bientôt les enfants chéris de ces vénérables prêtres . L’abbé Richard en particulier, alors vicaire général du diocèse et aujourd’hui cardinal archevêque de Paris, dont le bon Dieu s’est toujours plu à bénir les saintes entreprises, s’intéressa à l’avenir des deux frères. Il proposa aux parents de payer en partie la pension des enfants, s’ils entraient à la Psallette ( on désignait alors sous ce nom la maîtrise de la cathédrale). M. et Mme Van Camelbeke acceptèrent avec joie la proposition, car elle réalisait leur plus vif désir, et les deux frères commencèrent à étudier le latin. Auguste, d’une nature calme, était u élève modèle ; François-Xavier, d’un naturel plus vif, légèrement espiègle, ne fut point, hélas ! sans éprouver parfois les ennuis des punitions ; mais un caractère ardent a bien aussi des avantages : n’est-il pas souvent celui qui fait les braves et les héros ? Tous les deux, du reste, se fortifièrent dans les sentiments d’une solide piété ; tous les deux aussi, heureusement doués, eurent de brillants succès dans leurs études ; néanmoins François-Xavier, en bon frère, céda toujours le pas à son aîné.

     

    À la sortie des humanités, ils entrèrent l’un et l’autre au Séminaire de philosophie, où, sous la direction des prêtres de Saint-Sulpice, si habiles dans l’art de former le clergé, ils étudièrent mûrement leur vocation. Admis au grand Séminaire, ils s’y préparèrent avec toute le ferveur possible à la réception des saints ordres. Dès qu’il fut diacre, l’abbé François-Xavier s’empressa de mettre fin au combat qui se livrait depuis longtemps dans son âme, entre Dieu qui l’appelait aux Missions et la nature qui l’attachait à sa famille, surtout à son frère. Il faut, comme lui, avoir embrassé pour une dernière fois un frère unique, jumeau et prêtre tout à la fois, pour comprendre l’angoisse d’un pareil conflit ! Mais, dans le jeune lévite, le devoir dominait les sentiments même les plus tendres. Il quitta tout pour entrer au Séminaire des Missions Etrangères.

     

    On était alors en 1862, époque glorieuse où sur ce Séminaire, déjà si connu et tant admiré, le sang de nouveaux martyrs jetait un reflet de gloire plus éclatante. Au commencement de l’année suivante, le futur missionnaire était appelé à la prêtrise. Il sollicita comme une faveur d’aller à Nantes recevoir le sacerdoce avec son frère. Ainsi, des fonts baptismaux jusqu’à l’autel, les deux jumeaux ne furent point séparés.

     

    Désigné pour la Mission de Cochinchine orientale, M.Van Camelbeke quitta la France au mois de juillet de cette même année 1863. Toutefois, à raison de la situation encore agitée de l’Annamn MM.les directeurs de Paris jugèrent prudent de le diriger d’abord sur Poulo-Pinang, où il fut professeur à titre provisoire au Collège général de la Société.

     

    En effet le traité de mai 1862, qu’une suite de défaites et la crainte d’être supplanté avaient forcé Tu-Duc à signer avec la France, avait mis fin aux opérations militaires et arrangé la question religieuse, mais une violente tempête ne s’apaise jamais d’une façon soudaine. Les sentiments hostiles du roi et de ses ministres ne pouvaient changer du jour au lendemain ; la situation restait tendue : ce n’était plus la guerre ; ce n’était pas encore la paix.

     

    La Mission de Cochinchine orientale avait beaucoup souffert pendant la persécution. Le 14 novembre 1860, Mgr Guénot mourait d’épuisement en prison, le veille du jour où arrivait à Hué l’ordre de le décapiter ; Mgr Herrengt, provicaire, terminait sa carrière en 1863. La Mission était désorganisée et couverte de ruines. Un vaillant missionnaire du Tonkin occidental, confesseur de la foi, naguère condamné à mort, fut nommé vicaire apostolique de la Cochinchine orientale ; c’était Mgr Charbonnier, de pieuse et vénérée mémoire. Une longue détention dans les cachots l’avait complètement épuisé, et il était allé en France refaire sa santé délabrée ; c’est là qu’il apprit sa nomination. Sacré en 1864, il s’embarqua avec deux jeunes missionnaires, MM Derenne et Curt . À Saïgon il rencontra M. Van Camelbeke qui, depuis quelque temps, s’y exerçait au ministère en attendant l’arrivée de son évêque : il n’était resté que dix-huit mois à Poulo-Pinang.

    Dans sa Mission, le vicaire apostolique allait trouver MM. Dourisboure et Besombes, missionnaires chez les Bahnars ; MM. Roy et Bossard, missionnaires en Annam, et une quinzaine de prêtres indigènes. Tel était, à cette époque, le personnel de la Mission. Mais, formé à l’école de Mgr Retord, l’évêque ne connaissait pas le découragement. Il avait le ferme espoir de relever les ruines de son vicariat et il fut merveilleusement secondé dans cette grande œuvre par M. Van Camelbeke.

     

    L’amiral de la Grandière, véritable fondateur de notre belle colonie d’Indo-Chine, eut la bienveillance de mettre une canonnière à la disposition de Mgr Charbonnier et de ses trois missionnaires pour leur permettre de gagent leurs postes. A Phan-thiet, grand centre de commerce situé à l’extrémité sud de la Mission, le vicaire apostolique fit débarquer M. Van Camelbeke. Il lui enjoignit de suivre la route de terre jusqu’à Binh-dinh, et de s’arrêter dans toutes les chrétientés pour y entendre les confessions et donner la confirmation : tâche honorable sans doute, mais bien pénible pour un début. M.Derenne devait l’accompagner dans ce voyage.

     

    M. Van Camelbeke parcourut donc successivement les paroisses de Phan-thiet, Phan-ri, Phan-rang, au Binh-thuan ; de Nha-trang, Ninh-hoa au Khanh-hoa, et celles beaucoup plus nombreuses du Phu-yen. C’était un trajet d’environ 600 kilomètres à faire, des milliers de confessions à entendre et presque autant de confirmations à donner ;  et cela, dans les conditions les plus ingrates. Dispersés et ruinés par la persécution, les chrétiens n’étaient revenus chez eux que depuis deux ans. Toujours sur le qui-vive, ils traînaient péniblement leur existence : tous étaient pauvres comme Job. Une pareille misère ne favorise point la dévotion ; le missionnaire eut à réprimander et à consoler. Animé d’un grand zèle, et doué d’une nature très sensible, M. Van Camelbeke sut triompher de toutes les difficultés. Ses avis furent écoutés, ses recommandations suiviez ; sa main généreusement tendue lui gagna tous les cœurs. D’ailleurs sa présence seule ranimait les courages abattus.

    Les pauvres chrétiens n’avaient point vu depuis si longtemps un missionnaire français ! Secondé par les prêtres indigènes qui étaient chargés  de l’administration de ces districts, le jeune apôtre accomplit en quatre mois la tâche qui lui avait été confiée.

     

    Le centre de la Mission était alors à Gia-huu, grande chrétienté située dans le nord de la province de Binh-dinh, à proximité du petit port de Kim-bong, où plusieurs barques chrétiennes qui faisaient souvent le voyage de Saïgon, se chargeaient volontiers des commissions de la procure. C’est là que M. Van Camelbeke vint rejoindre Mgr Charbonnier , et lui rendre compte du succès de ses premières armes. Pour mieux s’assurer le concours de son zèle , en cas de besoin, Monseigneur tint à  garder cet excellent ouvrier auprès de sa personne et le plaça à la tête de l’important district de Gia-huu, où il donna toute sa mesure. Tout y avait été détruit, tout était à refaire ; tout fut refait. On vit s’élever à tour de rôle l’évêché, le presbytère, le couvent et les orphelinats. Certes, ces dernières constructions n’avaient rien d’extraordinaire, mais, elle étaient propres et commodes. L’architecte improvisé avait l’amour de l’utile et n’excluait pas une élégance de bon aloi. Deux ans de rapports presque quotidiens permirent à l’évêque d’apprécier les qualités de l’esprit et du cœur de son jeune missionnaire ; il l’honora dès alors de sa confiance et le nomma bientôt provicaire.

     

    Ici trouve naturellement place un fait trop saillant pour être omis. À la fin de l’année 1867, Mgr Charbonnier, accompagné de son provicaire, de trois prêtres indigènes et de plusieurs catéchistes, avait parcouru la province de Quang-ngai, prêchant, confessant et confirmant, dans toutes les stations. Au mois de juillet 1868, il entrait dans le Quang-nam pour y continuer sa tournée pastorale. Le préfet d’une certaine ville envoya demander aux deux Européens leurs passeports. Une des clauses du traité de 1862 exigeait, en effet, que tout étranger fût muni d’un passeport, pour voyager dans l’empire. Or, Monseigneur et son provicaire avaient oublié de prendre les leurs. Ils se figuraient sans doute que, voyageant le plus simplement du monde pour ne pas froisser la susceptibilité des mandarins, ceux-ci les laisseraient passer inaperçus, et, de fait, au Quang-ngai, ils n’avaient point été inquiétés. Il n’en fut pas de même au Quang-nam. Le mandarin nommé Tam-Khôti, lettré réputé pour son savoir, mais réputé surtout pour sa haine des chrétiens et des Français, souleva la population entière contre la troupe apostolique. Il fit comparaître solennellement devant lui l’évêque et le provicaire, et les interrogea. Il n’osa cependant pas sévir contre les deux Européens, mais ordonna à ses gens de frapper les prêtres indigènes et les catéchistes. « Tu n’as pas le droit, lui dit l’évêque indigné, de frapper ces prêtres comme de simples subordonnés : ils sont revêtus d’une dignité que le gouvernement français honore : d’ailleurs , ils sont innocents ; s’il y a des coupables, c’est moi et mon provicaire : frappe-noue, si tu l’oses. » Vociférant, gesticulant, l’audacieux Tam-Khôi n’en continua pas moins de faire maltraiter les Annamites. Le lendemain, sur l’ordre des grands mandarins de la province, il dut relâcher les prisonniers. En outre, l’amiral de la Grandière ayant exigé de Tu-Duc une réparation éclatante de l’outrage fait à l’évêque, le préfet fut dégradé. Ce même personnage, devenu plus tard un grand mandarin militaire, tomba sous les balles françaises, en 1873, à la prise de Nam-dinh par Francis Garnier.

     

    De retour à Gia-huu, M. Van Camelbeke résolut d’exécuter un rêve qu’il caressait depuis longtemps : il voulait une grande et belle église pour sa paroisse, centre du Vicariat. Il prépara d’abord les matériaux nécessaires, et mit ensuite la main à l’œuvre. L’église fut terminée en 1871. Chrétiens et païens s’extasiaient devant la grandeur et la beauté du nouvel édifice. Mais une belle église appelle de belles cérémonies, et il n’y en a pas sans enfants de chœur. M. Van Camelbeke, ancien enfant de chœur de la cathédrale de Nantes, n’eut rien de plus à cœur que d’en former un certain nombre, car il n’y en avait pas encore à Gia-huu. Il fit venir de France des soutanes rouges, des rochets, de camails ; il exerça les enfants, leur inspira le goût de leurs fonctions qu’ils remplirent bientôt à la perfection. Tout le monde admirait leur bonne tenue et la correction de leurs mouvements, le dimanche et les jours de fête, mais surtout à la procession de la Fête-Dieu. L’exemple, parti de Gia-huu, fut suivi dans les principaux districts du Vicariat, où l’on vit s’élever de grandes églises qui avaient toutes leur petit bataillon d’enfants de chœur. Les chrétiens étaient dans la jubilation, car ils aiment la splendeur du culte, nos bons Annamites ; et ils sont fiers d’avoir un ou deux enfants de chœur dans leur famille .

     

    Un missionnaire si zélé et si actif devait plaire à ses chrétiens ; aussi était-il universellement aimé. Pour stimuler davantage le bien autour de lui, il parcourait souvent les chrétientés de son district. Il aimait à prêcher, et il prêchait admirablement. Son bonheur était d’instruite le jeunesse, cette jeunesse qu’il affectionna toujours d’une façon si particulière.

     

    Grâce à lui, le couvent des « Amantes-de-la-Croix » de Goa-huu devint prospère ; l’imprimerie de la Mission s’enrichit de nouveaux livres de prières, de religion et de controverse. En un mot, sous sa direction, tout marchait à souhait. Toutefois, les conquêtes du missionnaire sur le paganisme furent assez rares. Il n’y a pas lieu d’en être surpris outre mesure. Le peuple anamite, en général, n’est point opposé à la religion du « Maître du ciel », mais les lettrés, gent non moins ignorante qu’orgueilleuse, ont toujours été et seront longtemps encore les ennemis de la vérité. A l’époque dont nous parlons, ils faisaient circuler mille calomnies contre les chrétiens et poursuivaient de leur haine tous ceux qui osaient manifester une velléité de se convertir. Depuis bien des années, ils épiaient le moment favorable pour renouveler l’ère des persécutions ; l’occasion se présenta en 1873.

    Francis Garnier faisait alors ses brillants exploits au Tonkin. Au bruit de ses victoires, les lettrés, blessés dans leur orgueil et sûrs d’interpréter les intentions de la cour de Hué, soulevèrent le peuple, et, pour se venger des Français, le poussèrent à massacrer les missionnaires et les chrétiens. L’insurrection fut bientôt générale en Annam. A Gia-huu, Mgr Charbonnier et M.Van Camelbeke coururent un véritable danger. Déjà les païens se réunissaient sur les montagnes qui entourent le poste, et proféraient des menaces de mort. D’un moment à l’autre, les établissements et l’église pouvaient être détruits.

    Tout secours humain faisant défaut, l’évêque et son fidèle provicaire tournèrent leurs yeux vers le ciel et promirent d’élever un oratoire à Notre-Dame-Auxiliatrice si la catastrophe était conjurée. La Vierge puissante dissipa l’orage et Gia-huu fut épargné.

    En 1876, Mgr Charbnnier, nomma le provicaire du Séminaire de Lang-song. Cet établissement n’était point inconnu à M.Van Camelbeke, car c’est lui qui, cinq ans auparavant, en avait dirigé la construction. Le nombre d’élèves augmentant d’année en année, le Séminaire devenait trop petit pour les abriter tous. Il fut alors décidé qu’un grand Séminaire serait établi à Nuoc-nhi, grande chrétienté du Binh-dinh. Le provicaire fut chargé de surveiller les travaux de bâtisse, et M.Galibert, nommé supérieur de la nouvelle mission.

     

    Sur ces entrefaites, Mgr Charbonnier, dont la santé laissait toujours beaucoup à désirer, s’était rendu à Saïgon pour consulter les médecins. L’art fut impuissant à le guérir, et, au mois d’août 1878, l’humble et mieux prélat rendait sa belle âme à Dieu.

     

    L’année suivante, M.Galibert, supérieur du grand Séminaire, était nommé vicaire apostolique, et M. Van Camelbeke allait lui-même porter la nouvelle à Nuoc-nhi : « Votre supérieur d’hier, dit-il à Mgr Galibert, devient aujourd’hui votre très humble serviteur. » Le nouvel évêque garda M.Van Camelbeke comme provicaire et lui donna la direction du district de Hoa-vong.

     

    Deux ans plus tard, Mgr Galibert épuisé par la maladie s’embarquait pour la France, et le provicaire revenait au Binh-dinh, à la grande joie de ses anciens chrétiens .

     

    En 1884, M.Van Camelbeke succédait à Mgr Galibert comme vicaire apostolique, avec le titre d’évêque d’Hiérocésarée, et nommait M.Fourmond provicaire.

     

    Le dimanche du Bon Pasteur de l ‘année 1884, Mgr Van Camelbeke reçut la consécration épiscopale à Saïgon. Son retour à Qui-nhon donna lieu à de grandes réjouissances. Hélas ! elles furent tempérées par les appréhensions que l’avenir faisait déjà concevoir. Ai dire des missionnaires qui venaient des différentes paroisses, les temps s’annonçaient sombres et tristes. Les évènements du Tonkin au nord, ceux du Cambodge au sud, étaient de mauvais augure ; partout on s’attendait à une persécution. Elle devait éclater au mois de juillet 1885 après la fuite du roi  Ham-Nghi, qui acheva d’échauffer les têtes.

     

    Le désastre fut complet, le carnage horrible. Presbytères et églises, orphelinats et couvents, tout fut brûlé ; les villages chrétiens furent saccagés ; MM Poirier, Guégan, Garrin, Barrat, Dupont, Iribane et Châtelet , cinq prêtres indigènes et 24.000 chrétiens  furent massacrés….. « C’est l’événement le plus sanglant qu’enregistrent les annales de la Société », dit M.Launnay dans son « Histoire générale des Missions Etrangères ».

     

    La tempête surprit Mgr Van Camelbeke au Séminaire de Lang-son , près duquel il avait déjà transporté saa résidence. Là aussi, la position était intenable. Sa Grandeur, accompagnée de quelques missionnaires et suivie d’élèves et d’une foule des chrétiens des environs, se réfugia à Qui-nhon. Le sympathique consul de France, M.Navel, lui offrit une généreuse hospitalité. Les missionnaires s’établirent dans un vaste grenier provincial qu’ils transformèrent en église et en maison d’habitation ; les chrétiens errèrent à l’aventure. Pauvre évêque, que de larmes il versa ! Tant de deuils, tant de ruines navraient son cœur d’apôtre et de père…Dans la détresse, il se tourna plus d’une fois vers les officiers français, les suppliant d’intervenir ; mais ils n’avaient pas d’ordres, et, malgré leur bonne volonté, ils devaient laisser faire. Un pareil refus en semblable conjoncture dut paraître bien cruel au cœur si français de notre évêque.

     

    Cependant il fallait s’ingénier pour sauver la vie à 7.000 chrétiens dénués de toutes ressources. Mais comment nourrir tant de monde ? La caisse de la Mission était presque vide et les denrées augmentaient de prix. En outre, la saison des pluies approchait : ne devait-on pas s’attendre à voir mourir de faim et de froid toutes ces épaves de la persécution ? Quelques missionnaires conseillaient de quitter Qui-nhon et d’aller à Saïgon. Mgr Van Camelbeke ne pur se résigner à prendre ce parti : «  Sans doute, dit-il, l’avenir est sombre, mais notre misère est déjà connue, et j’ai confiance que Dieu et la mère-patrie ne nous abandonneront pas. Toutefois, si vous voulez gagner Saïgon avec votre chrétiens, je vous y autorise. Quant à moi, délégué du Saint Père dans cette Mission, je refuse de quitter la en ces jours qui peuvent être ceux de son agonie.Laissez-moi un millier de chrétiens, et, Dieu aidant, je sauverai au prix des plus grands sacrifices ces dernières brebis de mon troupeau. »  - Magnanimes sentiments que ceux-là ! Ils rendirent du courage à ceux qui étaient sur le point de manquer.

     

    La France catholique, fidèle à ses traditions, répondit généreusement à l’appel de l’évêque en détresse, et les secours arrivèrent abondants. Néanmoins les vivres se faisaient tellement rares à Qui-nhon qu’il fut jugé prudent d’envoyer à Saïgon 3.600 chrétiens, qui y reçurent le plus sympathique  accueil, MM. Geffroy, Panis, Laurent, Auger, Lacassagen et Grangeon restaient auprès de Monseigneur. M. Martin était mort en fuyant devant les persécuteurs ; M.Fourmond, provicaire, se trouvait au sanatorium de Hong-Kong ; MM. Maillard et Bruyère, au Quang-nam, soutenaient avec honneur , dans leur district, un siège qui fut long, mais qui tourna à la honte des païens ; M. Villaume, réfugié d’abord sur les montagnes du Binh-thuan, réussissait à gagnert Saïgon ; chez les Bah-nars, MM. Vialleton , Guerlach et Irigoyen étaient bloqués sur leurs montagnes ; ils demeurèrent près de deux ans sans recevoir ni envoyer aucune nouvelle. Tel était, au lendemain de la terrible crise, l’état lamentable de notre Mission.

     

    La pacification fut lente, et le séjour de Mgr Van Camelbeke à Qui-nhon dut se prolonger jusqu’au mois de juillet 1887. A cette époque, le calme paraissant suffisamment rétabli, le vicaire apostolique retourna à Lang-song, pendant que les missionnaires rejoignaient leurs districts et les  chrétiens, leurs villages. Il fallut d’abord se contenter d’une installation provisoire, mais enfin, ce n’était déjà plus l’exil, et chacun se trouvait chez soi.

     

    La persécution de 1885 avait été beaucoup plus sanglante que celle de Tu-Duc en 1860 : il ne restait que 17.000 chrétiens dans les six provinces du Vicariat. En présence d’une pareille boucherie, comment espérer que les païens oseraient de sitôt venir à Dieu ? Des catéchistes, il n’y en avait plus que quelques-uns, et le troupeau choisi des séminaristes était presque anéanti. Ces graves considérations étaient pour Mgr d’Hiérocésarée l’objet de soucis continuels, et tout le portait à croire que la réorganisation de la Mission demanderait de longues années. De plus, sa santé donnait des inquiétudes à ceux qui vivaient avec lui, et les médecins lui conseillaient un voyage en France. Il s’embarqua donc pour la France, et le cœur bien gros, mais non décourégé, le 1er janvier 1889.

     

    Contrairement à toutes les prévisions humaines, le jour de la résurrection n’était pas éloigné pour la Cochinchine orientale. Le sang répandu était trop abondant pour ne pas fertiliser cette terre d’Annam : il était trop pur pour tarder longtemps à germer. Dès le mois d’août 1889, chaque courrier d’Orient apportait à l’évêque malade la nouvelle d’un mouvement extraordinaire de conversions, surtout à Binh-dinh, la province la plus éprouvée du Vicariat. Missionnaires et catéchistes ne pouvaient suffire à l’instruction des catachumènes.

     

    Au mois de mars 1890, quoique imparfaitement rétabli, Monseigneur reprit le chemin de sa Mission où sa présence lui paraissait nécessaire. Les confrères vinrent saluer Sa Grandeur ; tous n’avaient que de bonnes choses à lui raconter : la paix régnait dans les districts,les chrétiens avaient été remis en possession de leurs biens ; les païens semblaient moins hostiles ; les demandes de conversion étaient innombrables, et le mouvement ne semblait pas devoir s’arrêter de sitôt.

     

    Il ne s’arrêta pas, en effet ; il se maintint même au delà de toute prévision, en dépit de démon et des lettrés. Ces derniers essayèrent en vain, le jour de l’Assomption, de surprendre la citadelle de Binh-dinh et d’ameuter le peuple pour renouveler les massacres : leur tentative échoua piteusement et ne réussit pas à enrayer le mouvement des conversions. Depuis lors, chaque année, les districts se repeuplent, les anciennes chrétientés se développent, de nouvelles se fondent ; çà et là, de grandes églises émergent de terre, les couvents se reforment, les orphelinats se remplissent. Le Séminaire surtout devient florissant ; en 1894, on a dû même créer une succursale à Dai-an.

     

    Chez les sauvages bahnars, les conversions sont également très nombreuses. Les missionnaires ont appris à connaître ces tribus aux mœurs tout à la fois si simples et si singulières, et ont découvert le moyen de les attirer à eux. Des villages entiers se convertissent. La bénédiction de Dieu s’étend à toute la Mission. En quelques années, la population chrétienne a atteint et même dépassée son ancien chiffre. C’est une prospérité inespérée. Ravi et fier de si merveilleux succès, le pasteur de ce troupeau béni ne sait comment exprimer sa reconnaissance envers l’Auteur de tout bien. Voici un résumé des progrès accomplis. En 1887, la Mission comptait 17.000 chrétiens, et, en 1901, le compte rendu accusait plus de 73.000 âmes : c’était dond un total de près de 60.000 conversions en moins de douze ans.

     

    L’épiscopat de Mgr Van Camelbeke a été, on le voit, un des plus féconds que l’Eglise ait enregistrés. Toutefois, comme il n’y a point ici-bas de joie sans mélange, Monseigneur ne fut point sans éprouver des inquiétudes de plus d’une sorte. Tant de conversions nécessitaient de fortes dépenses, et il s’en effrayait ; mais il eut le talent, tout en faisant les sacrifices nécessaires pour l’instruction des catéchumènes, de ne transiger jamais avec les principes d’une sage économie ; il ne consentit jamais à engager l’avenir et se tint toujours dans les limites d’une prudente réserve.

     

    Chaque année, il parcourait une partie de sa Mission, pour administrer le sacrement qui fait les forts aux nouvelles recrues de son troupeau. Sa bonté, sa simplicité et sa gaieté rendaient sa visite très agréable aux missionnaires. Il se prêtait volontiers aux exigences du cérémonial annamite. Partout les chrétiens lui faisaient ovation, et organisaient des réjouissances pour fêter son arrivée et son séjour au milieu d’eux. Il eût aimé à multiplier ces voyages, ces fêtes, ces chants, ces concours de chrétiens dans les églises. Mais, avec l’âge, les infirmités étaient venues et avaient affaibli sa robuste constitution. Un voyage le fatiguait ; un changement subit de température l’épuisait. En 1897, la nouvelle de la mort de son frère, récemment nommé curé de Saint-François-de-Sales, à Paris, lui porta un coup très sensible. Elle le surprit au milieu d’une tournée pastorale qu’il tint quand même à achever malgré sa douleur. Dans ces dernières années, il s’était vu obligé de charger quelque ancien missionnaire du soin de donner la confirmation aux néophytes des provinces éloignées. Il vivait retiré dans son évêché de Lang-song, à deux pas du Séminaire, tantôt bien portant, tantôt indisposé, entretenant une correspondance nombreuse avec les missionnaires et les prêtres indigènes, et s’occupant activement de tout ce qui intéressait sa chère Mission.

     

    Au mois de juillet dernier, Monseigneur reçut une lettre de Mgr Mérel, évêque élu du Kouang-tong, qui priait sa Grandeur de vouloir bien se rendre à Canton, pour lui conférer l’onction épiscopale. Mgr Van Camelveke, touché de la délicate attention de son cher compatriote, accepta avec empressement l’honneur qui lui était offert. Il espérait aussi que ce voyage et un court séjour à Hong-Kong lui seraient salutaires. A Canton, où il fut magnifiquement fêté, il prit sa bonne part de la joie commune ; à Hong-Kong, il se fit remarquer par sa piété, son abord facile et la gaieté de son caractère. Mais, hélas ! ce voyage devait lui être néfaste. Monseigneur arriva à Qui-nhon, le dimanche 27 octobre, après six semaines d’absence. Il semblait se porter comme à l’ordinaire, mais la fatigue du voyage, et l’inquiétude que lui avait causée, depuis son départ, la maladie de son cher provicaire, l’avaient épuisé sans qu’il s’en rendit compte.

     

    Le jour de la Toussaint, il ne put célébrer la sainte messe ; ses jambes, très enflées, refusaient de la porter. Soudain, vers 10 heures, il éprouva une forte crise de sa vieille maladie de cœur, et le docteur de Qui-nhon, aussitôt prévenu, déclara que le cas était grave. Les soins les plus assidus, les remèdes les plus énergiques, ne purent arrêter les progrès du mal. Le vénérable malade était plongé dans un assoupissement presque continuel ; parfois le délire s’emparait de lui. Cependant, l’absence de toute souffrance le portait à se faire illusion sur son état ; il s’étonnait qu’on allât le voir et qu’on lui fit prendre des potions. « Ce n’est qu’une indisposition, disait-il ; dans trois jours je reprendrai mon travail. » Le mercredi, 6 novembre, une légère amélioration se produisit, et le confesseur de sa Grandeur en profita pour lui parler des derniers sacrements. Monseigneur voulut bien se confesser : « Quant à l’extrême-onction, dit-il, rien ne presse ; je ne me sens point malade, pourquoi jeter le trouble inutilement dans la Mission ? » On lui fit observer que le médecin le trouvait très mal. « Oh ! alors, dit-il, j’accepte tout ; je suis prêt à tout et je m’abandonne à vous. » C’est dans ces sentiments d’entière résignation à la volonté divine, qu’il reçut l’extrême-onction et le saint viatique. Il suivit toutes les prières, et répondit « Amen », à la lecture de la profession de foi, avec un accent de piété et de conviction profondes.

     

    Le lendemain, les missionnaires qui le veillaient, voyant son état s’aggraver, jugèrent prudent de lui donner la bénédiction apostolique et l’indulgence plénière. Le vendredi matin, dans un moment de calme et de lucidité, il demanda et reçut de nouveau le saint viatique ; puis, apercevant les confrères et les séminaristes réunis autour de lui, il voulut les bénir une dernière fois, mais les forces lui manquaient. Un missionnaire dut soutenir son bras défaillant, et sa main eut peine à tracer le signe de croix. Le soir, après avoir prononcé avec amour les noms sacrés de Jésus et Marie, il entrait en agonie. Le lendemain, 9 novembre, à 9h.25 du matin, notre bien-aimé Père s’éteignait sans secousse et rendait sa belle âme au bon Dieu.

     

    Deux jours après, eurent lieu les funérailles ; elles furent très solennelles. Vingt missionnaires et sept prêtres indigènes y assistèrent. M.Dufrénil, résident de France à Qui-nhon, et les principaux fonctionnaires français et annamites de la province se firent un devoir d’accompagner à sa dernière demeure le regretté prélat qu’ils vénéraient. La foule des chrétiens était innombrable. Quand le cercueil arriva devant le portique de la chapelle du Séminaire, M. le résident , en son nom, au nom de M. le gouverneur de l’Indo-Chine et de M. le résident supérieur de l’Annam, tint à dire un dernier adieu au chef de la Mission de Cochinchine orientale, et prononça les paroles suivantes qui sont tout à l’honneur de celui qui les a dites et de celui dont elles faisaient l’éloge :

     

    « Révérends Pères,

    « Messieurs,

    « Quand, il y a qelques jours à peine, Mgr Van Camelbeke nous revenait si heureux de son voyage à Canton, où sa Grandeur prenait part au sacre du nouvel évêque, j’étais certes bien loin de me douter que j’aurais aujourd’hui le douloureux privilège d’apporter ici le témoignage des regrets unanimes que sa mort laisse à tous ceux qui l’ont connu.

     

    Mais, Messieurs, les sentiments si pénibles que nous éprouvons chaque fois que la grande faucheuse nous réunit devant une tombe ne sont pas ceux que nous devons ressentir en disant adieu au digne prélat que nous voyons disparaître.

    La douleur poignante, les angoisses que nous inspirent une mère qui n’a plus de fils, une famille privée de son soutien, se changent devant ce cercueil en une impression plus douce, en une émotion sereine.

    Monseigneur s’était donné à Dieu, il retourne à Lui après une vie de renoncement et de charité. C’est pour lui le jour de la récompense ! Comment serait-ce pour nous le jour de l’affliction !

    Les annales des Missions Etrangères vous diront, Révérends Pères, quelle a été l’existence du missionnaire et de l’évêque que vous venez de perdre. Vous connaissiez comme moi son humilité, sa bonté native et je ne veux pas, en vous rappelant ses vertus, froisser, même après sa mort, sa modestie si délicate. Je me bornerai à rappeler ses trente-huit années de séjour dans cette Indo-Chine où il a  voulu mourir, ses dix-huit ans d’épiscopat, les résultats obtenus après de longues années d’épreuves !

     

    Et, quant à moi, Messieurs, comment pourrais-je oublier sa délicatesse de cœur, lorsque, dans une circonstance, hélas ! bien cruelle, Monseigneur avait la pénible mission de m’annoncer la mort d’une mère que je chérissais et dont le souvenir ne me quitte pas ! J'ai pu ce jour-là apprécier son grand cœur !

     

    C’est avec un sentiment de profonde tristesse que je viens ici, au nom de M. le Gouverneur général de l’Indo-Chine, de M. le résident supérieur de l’Annam, dire un dernier adieu au chef de la Mission de la Cocinchine orientale.

     

    Reposez en paix, Monseigneur, au milieu de cette Mission que vous avez su relever de ses ruines, dans cette jolie petite église qui est votre œuvre personnelle. Votre caveau sera pieusement gardé par vos missionnaires auxquels vous léguez un passé qui leur servira d’exemple.

     

    Au nom de la petite colonie française de Qui-nhon, au nom de S.Exc. le Ton-Dôc et des mandarins provinciaux, au nom de votre vieux compagnon, le R.P. Fourmond, qui n’a pas eu la suprême consolation de vous fermer lez yeux, je vous dis : Adieu, Monseigneur ! »

     

    Il nous manquera beaucoup dans l’avenir, écrivait de son côté M.Bouyeur, résident de Nha-tang, cet honoré pasteur faisait de la bonté et de la bienveillance la base de ses rapports avec tout l monde. Hélas ! il ne restera plus de lui que des traces écrites de l’habileté avec laquelle, par une administration conciliante, il a pu ramener la prospérité, en quelques années fort courtes, au milieu des ruines. N’est-ce pas suffisant pour glorifier sa mémoire ? Quant au souvenir, il est impérissable. Mgr Van Camelbeke possédait au plus haut point l’art d’accueillir les visiteurs, et il n’est point d’Européen qui, de retour de Lang-song, n’ait emporté de lui une impression heureuse. » M.Bouyeur, se faisait ainsi le fidèle interprète des doléances unanimes que la disparition soudaine de Mgr Van Camelbeke a provoquées dans toute l’Indo-Chine où il comptait tant d’amis.

     

    Le 19 novembre, M.Fourmond, provicaire et ami intime de notre évêque , mourait lui-même à l’hôpital de Saïgon. Leurs tombes sont éloignées, mais au ciel leurs âmes sont réunies l’une à l’autre : « Quomodo in vita sua dilexerunt se, ita et in morte non sunt separati. »

     

     

     

    • Numéro : 826
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1863