Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Charles VALTAT (1883-1967)

Add this

    Le Père Charles, Marie, Maurice VALTAT, naquit le 26 mai 1883, à Villeneuve-sur­Yonne (Yonne), diocèse de Sens. Il fit ses études secondaires classiques à l’institution Sainte-Marie de Besançon, dirigée par les Marianistes, études couronnées en 1900 par le baccalauréat complet. Il n’entra pas immédiatement au Séminaire et il fut d’abord le collaborateur de son père qui avait un portefeuille de représentant en alimentation. En 1904. sa mère tomba gravement malade et dut garder le lit pendant des mois et des mois ; un temps même, elle fut condamnée par les médecins. Pendant toute cette période, il s’occupa de tout à la maison, même des soins ménagers, pour que les cinq autres enfants n’aient pas à souffrir de l’absence de leur mère.

     

    Après la guérison de sa mère, quasi miraculeuse dans la pensée des siens, il se décida à devenir prêtre et missionnaire. Un lien a-t-il existé entre la guérison de la mère et la vocation du fils ? Peut-être ; mais le jeune homme avait beaucoup prié et réfléchi, il était assidu à la messe de six heures, et il prolongeait sa prière avant de rentrer à la maison. Il entre au Séminaire des Missions Etrangères le 17 mai 1906. Ses parents profondément chrétiens — ils étaient tertiaires franciscains — ne mirent aucun obstacle à son départ, non plus qu’à celui d’un autre de leurs fils qui devint religieux mariste. Maurice avait 23 ans, et c’était un jeune homme de sens pratique, de bon jugement, de piété vraie ; il était déjà un lecteur infatigable : artiste, il aimait le chant, la musique, jouait du violon, avait du talent pour le dessin. Lui-même se reconnaissait des vivacités de caractère et « spécialement, avouait-t-il, j’ai la tête dure, provenant sans doute de l’air de la Bourgogne, ma province natale, et de celui de la Franche-Comté, où je fis mes études ». Il lui fallut du courage pour reprendre ses études après ces années d’activité commerciale et de liberté, avec des condisciples plus jeunes et qui n’avaient pas la même connaissance de la vie.

     

    Ordonné prêtre le 24 septembre 1910, il partit avec le P. Dugast pour la Mission de Kientchang, le 10 novembre 1910.

     

    Quand le jeune Père Valtat arriva au Kientchang, « le pays du ciel bleu et de la liberté » comme nous aimions l’appeler, la Mission prenait un nouveau départ avec la nomination du P. de Guébriant comme vicaire apostolique. Elle se détachait de la Mission de Suifu et devenait autonome.

     

    Le vrai fondateur de la Mission de Kientchang, avait été le P. Gourdin, « l’homme le plus remarquable qu’il ait rencontré au Setchoan » au dire de Mgr de Guébriant, « le plus expérimenté de mes missionnaires » déclarera son évêque de Suifu. Défricheur d’avant-garde, le premier, il s’enfonça dans ce pays inconnu, dans ce chaos de montagnes aux frontières du Tibet, à une vingtaine de journées de routes de Suifu, la ville épiscopale.

     

    Le district était une vaste région, délimitée au nord par la rivière Tong Ho, à quelques jours de l’évêché du Tibet, la ville de Tatsienlu ; à l’ouest par le Tibet, à l’est par la Lolotie indépendante et au sud par la boucle du Fleuve Bleu. Il fallait vraiment une forte personnalité pour vivre parfois jusqu’à treize mois de suite sans voir un confrère, sans nouvelles de l’extérieur. Quand le P. de Guébriant arrive en 1893 pour prendre en mains le Kientchang avec le titre de provicaire, il y a déjà dix-huit ans que le P. Gourdin y missionne. Il trouve avec le P. Gourdin un seul compagnon, le P. Usureau, celui-là même qui, quelques mois plus tard, offrira sa vie au Bon Dieu pour sauver celle du P. de Guébriant mourant. Le P. Gourdin, en quittant le Kientchang pour regagner le Setchoan et, de là, partir pour Nazareth à Hong-Kong, laisse à son successeur 400 chrétiens. Le pionnier de la Mission avait rédigé longuement ses souvenirs ; on les faisait lire aux arrivants et nous nous sentions bien petits devant cet apôtre intrépide. Le Père terminait par ces mots : « Et ceci pour servir à une histoire du Kientchang qui ne s’écrira jamais ». Et, de fait, ce document n’a pas été sauvé à l’arrivée des communistes.

     

    Le P. Gourdin avait surtout défriché le nord du Kientchang ; le P. de Guébriant fut surtout un grand voyageur et il ouvrit tout le Kientchang à la foi, tout particulièrement le sud jusqu’à Hweili, et l’ouest dans les gorges du Yalong. Pendant longtemps, le P. de Guébriant n’eut qu’un compagnon ou deux, c’est dire la solitude à laquelle les premiers pionniers du Kientchang étaient astreints, restant parfois deux mois sans se voir, se trouvant à six ou sept jours l’un de l’autre. Temps vraiment héroïques, où il leur fallait parcourir un vaste territoire, de 500 km du nord au sud, de 150 km de l’est à l’ouest. Peu à peu les renforts missionnaires arrivent, mais toujours au compte-gouttes ; d’humbles oratoires de planches s’élèvent un peu partout dans la Mission. Les chrétiens sont toujours peu nombreux, mais on a pris pied partout.

     

    Le P. Valtat et le P. Dugast entreprirent l’étude de la langue à Ningyuenfu même, sous la direction du P. Bourgain, étude entrecoupée de stages pratiques dans les chrétientés de Lou Kou et de Ho Si. Le P. Valtat devint assez fort en caractères chinois, mais ne parla pas la langue à la perfection.

     

    C’est presqu’aussitôt après l’arrivée des jeunes missionnaires qu’éclata la Révolution chinoise de 1911. Au Kientchang, elle fut l’occasion, pour une populace excitée et enrôlée par les sociétés secrètes, de se soulever. Tout en pillant les campagnes, les bandes de Tchang yao tang, puissant chef de ces sociétés secrètes, toujours en quête de mauvais coups à faire, vinrent aussitôt faire le siège de la ville de Ningyuenfu, réclamant la tête du préfet et celle du P. Bourgain, chef de la mission en l’absence de Mgr de Guébriant, parti pour la France. La ville résista, mais peu à peu le découragement s’empara des défenseurs. Le préfet parlait de composer avec les rebelles et de leur ouvrir les portes de la ville. C’est alors que, le préfet ayant été massacré, le P. Bourgain prit en mains la défense de la ville, ouvrit une souscription publique, puisa dans la caisse de la Mission pour payer les défenseurs. Le P. Dugast était alors en stage à Hosi, à 20 km au sud-ouest de l’évêché. Il fut attaqué de nuit, chez lui, et n’eut que le temps de se sauver par une fenêtre de derrière, alors que les assaillants étaient déjà dans la maison, et il se réfugia en montagne chez les Lolos. Le P. Valtat, lui, était resté en ville avec le P. Bourgain et l’aidait à surveiller la défense, faisant d’heure en heure, de jour comme de nuit, la ronde sur les remparts pour encourager et inspecter les sentinelles. Grâce à un plan concerté du P. Bourgain et des braves gens de l’extérieur qui, eux aussi, avaient pris les armes pour préserver leurs foyers, les rebelles furent défaits sur les pentes du Lou Chan, et leur chef, capturé et exécuté.

     

    Mgr de Guébriant apprit à son arrivée à Hanoï les événements du Kientchang. A Yunnanfu, on lui annonça que tous les missionnaires avaient été massacrés. Après un moment de silence, il eut ce mot : « Eh bien, on recommencera ! » Grâce à Dieu, c’était une fausse nouvelle. Seul son provicaire, le P. Castanet, curé de Hweili, avait été massacré, à Tietstangtsen, près de Kieng Tcheou.

     

    Toute la vie missionnaire du P. Valtat va se dérouler dans le nord de la mission et surtout auprès d’anciens chrétiens. Son premier poste fut Yue Shi (1912-1916) au nord-est : petit village de chrétiens fervents, encerclé par les Lolos, autrefois souvent pillé par eux, et, alors, sous leur protection, Yue Shi, où le P. de Guébriant eut tant de mal à s’implanter, rencontra tant de difficultés, courut tant de dangers, entreprit tant de voyages et de démarches pour obtenir pour ses pauvres chrétiens persécutés le droit de cité. Quand le P. Valtat y arrive en 1912, la situation était relativement calme.

     

    Un des objectifs de Mgr de Guébriant était d’aborder l’évangélisation des Lolos. Au printemps 1914, la mission avait réussi à prendre pied à Tcha Kio, petite cité fortifiée chinoise, au cœur du grand Leang Chang, c’est-à-dire du pays insoumis. Une pharmacie avait été installée et on avait commencé à faire régulièrement la visite de quelques néophytes chinois. C’est ainsi qu’en septembre suivant, le P. Valtat fut autorisé à traverser la Lolotie indépendante. Non pas d’ouest en est, comme l’avaient fait en 1907 le P. de Guébriant et le Capitaine d’Ollone, reliant ainsi directement la mission de Kientchang à celle de Suifu. Mais il partit de Yue Shi, il descendit vers le sud, c’est-à-dire vers Ninguyenfu, en passant par Tchao Kio. C’était la première fois qu’un Européen parcourait cette route. Et cela grâce à la sympathie et à la confiance que les Lolos montraient aux missionnaires qui leur rendirent maints services. Ils considéraient le P. Valtat comme un ami. L’exploration se termina sans incident. Mais ce n’étaient là que travaux d’approches pour une évangélisation de la Lolotie.

     

    Si, par la suite, le P. Valtat ne mis­sionna pas chez les Lolos, c’est à Yue Shi qu’il apprit à les aimer. Chaque jour, il était en contact avec eux, comme plus tard à Pien Ma (1917-1918), à Ho Si (1918-1921) et à Yang Tsao Pa (1931-1948). Il entreprit d’étudier leur langue et de s’y spécialiser. La mission du Kienchang possédait un expert ès-sciences lolotes, le savant P. Arnaud, qui poursuivit jusqu’à sa mort, en 1948, l’étude de la langue, de la littérature et des coutumes lolotes, laissant à ses confrères grammaires, lexiques, dictionnaires, « chefs-d’œuvre de science et d’éruditions ». Le P. Valtat travailla à simplifier son dictionnaire monumental polycopié français-lolo. Lui-même accumulait les notes sur les mœurs, la langue, le pays ; il multipliait les lectures de livres spécialisés dont sa bibliothèque était bien fournie. A la demande de consulats, il fournit des études documentées et très poussées sur les possibilités d’établissement de lignes aériennes à travers ces régions ; et ces organismes manifestèrent leur satisfaction de la valeur technique de ces travaux.

     

    Il avait pris un congé en France en 1922 et à son retour, fut nommé curé de Houang mon Tchang, le poste le plus au nord de la mission, à dix jours de route de l’évêché et à une journée à l’est de Fulin, résidence du P. Bocat sur les bords du Tong ho. Il eut au début un confrère qu’il ne pouvait guère atteindre. C’était le P. Joseph Martin, de la mission de Suifu, et qui se trouvait sur l’autre rive du Tong ho, à Gue Leou Kha, où il évangélisait une tribu lolote. A cet endroit, le Tong ho coule dans une gorge très profonde, aux rives absolument à pic. Il fallait plus d’une journée de fatigue pour traverser cette gorge ; il fallait surtout être acrobate et ta traversée était pratiquement impossible. Le P. Martin donnait de ses nouvelles à l’aide d’un clairon.

     

    Le P. Valtat resta à Houang mon Tchang jusqu’en 1931, Monseigneur le rapprocha alors de Ninguyenfu, en le nommant à Yang tsao pao, petit poste entièrement chrétien, à 45 km au nord de l’évêché. il se trouvait là, lors du passage des communistes en 1935, quand, au cours de la Longue Marche, les troupes du géné­ral Tchou teh qui venait de Kouy Tcheou par le Yunnan, traversèrent la mission du Kientchang du nord au sud ; elles passèrent sur l’autre rive du Han lin jo, juste en face de Yang Tsao pao. Le P. Valtat l’avait quitté pour venir à Ninguyenfu. Il avait décidé, de concert avec le P. Arnaud, de tenir compagnie à Mgr Baudry. Nous n’avions pas alors l’expérience des communistes, Monseigneur avait demandé au personnel de la Mission de s’égailler dans les montagnes environnantes. Au fond, c’était la solution la plus prudente. Sept religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie, qui n’avaient pas suivi la consigne et avaient cru meilleur de prendre la direction de Chengtu, furent rejointes par les communistes qui avançaient à marches forcées. Elles furent arrêtées et conduites à Tchou teh : celui-ci fut très correct avec elles, les relâcha, leur conseillant de se garer au plus vite chez les Lolos et délivrant lui-même un prêtre chinois prisonnier pour leur servir de guide. Mgr Baudry avait décidé de rester en ville. Mais les communistes ne firent que passer sous les murs de la ville, talonnés qu’ils étaient par les troupes nationalistes. L’alerte passée, le P. Valtat retourna à son poste de Yang Tsao Pao.

     

    La vie s’écoula sans histoire notable, si l’on veut, à condition de tenir compte des conditions d’insécurité et de malaise dans un pays en pleine crise politique du fait de la guerre avec le Japon, de la fermentation des idées nouvelles, des turbulences des Lolos, et de ce fait que les missionnaires allaient être coupés de la France en guerre et occupée.

     

    Le P. Valtat approchait de la soixantaine. Prêtre d’une piété solide, d’une grande fidélité aux exercices qui soutiennent la vie spirituelle, il passait de longs moments à la chapelle, marchant de long en large ; il lisait beaucoup, c’était un « intellectuel », avait une bibliothèque bien fournie, dont il prenait grand soin. Artiste, il se délectait de la grande musique, accompagnant de sa voix grave les grands airs d’opéra. Son plaisir, aux réunions mensuelles, était de pouvoir, dans sa chambre, écouter de beaux disques. De caractère plutôt casanier, il n’hésitait pas, quand il le fallait, à entreprendre de longs voyages, par exemple pour représenter la Mission aux sacres des évêques des missions voisines et, en particulier, pour entreprendre des voyages d’explora­tion en bordure du pays lolo.

     

    En 1948, à l’âge de soixante ans, il est nommé à Sichang (Ningyuenfu) chapelain des Religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie. Et c’est là que le trouva l’avance communiste. En janvier 1952, alors que bon nombre de confrères étaient déjà expulsés, et que le P. Cuzon était en prison à Ya gan, il était à son tour expulsé en même temps que son évêque, Mgr Baudry, les Pères Bocat et Galan. Il quitte pour toujours la Chine à la fin de ce même mois.

     

    En France, la surdité ne lui permit pas d’accepter un poste d’aumônier ou un ministère paroissial. Après quarante ans de Chine, il se retira à Voreppe en février 1953, se transporta à Lauris avec toute la communauté de Voreppe en 1964. Lecteur infatigable, il avait dû, à son départ de Chine, détruire sa bibliothèque ; mais il avait pu sauver de précieuses notes ; il continua, tant à Voreppe qu’à Lauris, et mena à bonne fin une œuvre très élaborée. Il légua ses papiers à M. Gabriel Valtat, son frère. C’est à l’obligeance de ce dernier que nous savons gré de la description de ces documents : un dictionnaire trilingue lolo-chinois-français, et une grammaire bilingue chinoise-lolo. Ces deux ouvrages portent la mention expresse et conjointe des travaux du P. Arnaud, que le P. Valtat utilisa. Le dictionnaire, entièrement manuscrit et calligraphié, a été relié en un registre de format commercial 32,5 x 24 x 4 de 459 pages, avec titre doré au fer. Il présente les mots lolos, classés suivant un ordre alphabétique et suivant leurs tons, avec quelques variantes et transpositions entre crochets ; les mots, expressions et phrases chinois sont entre parenthèses ; quelques phrases chinoises et lolos comparées permettent de savoir la différence des structures grammaticales des deux langues. Ce volume contient aussi un lexique français-lolo de 200 pages et 2410 mots, et un tableau des sons lolos et des sons chinois.

     

    La grammaire chinoise-lolo, également manuscrite, calligraphiée et reliée, format 18 x 32 x 2, 286 pages, est suivie, dans un additif, de remarques de caractère sociologique.

     

    Ces travaux remplirent les dernières années du P. Valtat. Il s’éteignit douce­ment dans la paix du Seigneur le 24 juillet 1967. Il repose au cimetière de Lauris avec les autres confrères des Missions Etrangères. Il laisse à tous ceux qui l’ont connu le souvenir d’un cœur très sensible et très affectueux sous des dehors brusques, d’un esprit cultivé, avec une pointe d’humour très vif et une grande pudeur de sentiments, le souvenir enfin d’un missionnaire très attaché à la Mission dont il a gardé jusqu’au dernier jour la nostalgie.

     

     

    • Numéro : 3064
    • Pays : Chine
    • Année : 1910