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Louis VALOUR (1923-1966)

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    Le Père Louis Valour était né le 4 février 1923, d’une famille aisée de propriétaires terriens, établie au Suc-Rousset, clans le fertile bassin du Velay qui étale sa verdure comme un pan du manteau de la Vierge du Puy. Tout jeune, il avait appris à connaître sur les genoux d’une excellente grand-mère paternelle. Celle-ci avait donné aux Missions d’Asie : Tibet, Vietnam, Malaisie, trois de ses cinq fils, tandis que le cadet allait devenir Abbé de la Trappe de N.-D. des Neiges. L’appel des Missions avait d’ailleurs été déjà entendu par un oncle paternel, J.-M. Valour, mort au Cambodge, après une vie de labeurs missionnaires.

     

    Ainsi, dans ce milieu fortement enraciné dans la foi, les préoccupations habituelles dépassaient largement l’horizon des terres familiales, pour rejoindre les joies et les peines de ceux qui œuvraient dans les champs lointains du Seigneur. On y évoquait, sans doute, dans les soirées d’hiver au coin du feu, le souvenir d’un glorieux compatriote, le Bienheureux Louis Terrasse, M.E.P.. martyrise au Yunnan en 1883 ; puis, on lisait et commentait la dernière lettre de l’un des oncles... C’est donc à travers des prières ferventes, récitées matin et soir pour les chers missionnaires que l’appel divin dût se faire entendre de très bonne heure dans l’âme toute disponible du jeune Louis. Le curé du village qui lui fit faire sa première Communion et, plus tard, les prêtres du petit séminaire d’Yssingeaux, très compréhensifs à l’égard des problèmes missionnaires, surent encourager la vocation qu’ils voyaient s’épanouir en ce jeune homme calme et décidé. A la maison, parmi ses six frères et sœurs, comme au petit séminaire, Louis se faisait déjà remarquer par ce trait de caractère qui ne fera que s’accentuer par la suite : « sa présence nous apportait le calme et la paix », ainsi que le disait l’une de ses sœurs, en religion Sœur Marie-Auguste, M.E.P.. actuellement Supérieure régionale en Argentine. Habituellement enjoué, il restait très maître de lui et son tempérament sensible lui fournissait intuitivement les moyens de communiquer sa joie paisible aux autres. Musicien dans l’âme, il avait cultivé de bonne heure sa voix dont le timbre, très pur et chaud, un rayon de soleil, rendait très présente la ferveur de sa prière. Son application dans ses études, appréciée de tous ses maîtres, ne s’est jamais démentie par la suite, notamment dans la préparation écrite minutieuse de ses catéchismes, sermons ou conférences, et cela jusqu’à ce dernier dimanche, 20 février 1966. jour de sort plus éclatant témoignage de bon pasteur.

     

    A-t-il dû partiellement sa nomination à Hué, en 1948. au fait que l’un de ses oncles était missionnaire au Vietnam (Mission de Quihon à cette époque) ? Toujours est-il que Mgr Urrutia, qui venait d’être promu Vicaire Apostolique de Hué, eut la joie de le recevoir comme le benjamin de sa communauté missionnaire. Il fut d’abord placé à l’Institut de la Providence, pour y commencer les rudiments de la langue, tout en rendant service dans ce collège secondaire, en faisant quelques heures de classe. Mais son acharnement à faire face à cette double obligation l’épuisa assez vite, si bien qu’à sa demande, on le confia au Curé de Cô-Vuu pour par­faire son initiation à la langue et aux coutumes du pays. La réussite fut d’ailleurs remarquable. Servi par son oreille musicienne, son tempérament intuitif et son labeur méthodique, il put rapidement s’exprimer avec ce naturel et cette finesse qui devaient faire l’admiration de ses confrères du clergé vietnamien eux-mêmes. Mais c’était bien plus que la langue qu’il assimilait ainsi avec beaucoup de souplesse : il était arrivé à aimer, par goût ou par volonté, la manière de penser et de discuter, au cours de laborieuses palabres, à propos des moindres questions d’intérêt familial ou collectif ou des délicats problèmes du passage des coutumes ancestrales à la pratique de l’Evangile. Jamais nul besoin de la diversion d’une bonne pipe, pour écouter quelque jérémiade ou plaidoirie subtile : sa physionomie affable suffisait à rassurer le visiteur, en l’invitant à décharger son cœur. Puis venait l’heure des avis, empreints de compréhension et de fermeté, sans oublier le « mot pour rire », si important dans la dialectique orientale où la part du cœur n’est jamais négligeable.

     

    Le P. Valour était déjà très mûr pour le ministère en poste de district, lorsqu’il fut désigné pour créer celui de Dông-Hà, en 1953. Située à l’embranchement dela route du Laos, cette localité ne comportait encore, en 1945, qu’un groupe de maisons abritant le personnel qui assurait le service des transports pour le Laos. Un poste militaire s’y était installé pour les protéger. Pendant la période de guérilla, cela devint un secteur de sécurité où se réfugièrent les familles qui se sentaient en danger dans leurs villages. En 1953, il y avait ainsi environ 500 chrétiens nouvellement implantés là. Un prêtre vietnamien âgé assurait le service religieux ; l’église était une paillote, le presbytère une maison basse et obscure. Le P. Valour décida d’organiser une vraie paroisse. Ceci s’imposait d’autant plus que, l’année suivante, des réfugiés venus du Nord choisirent de s’installer à Dông-Hà, ce qui porta le nombre des chrétiens à 1500.

     

    Le Père songea tout d’abord à la nécessité d’une école. Déjà, il avait le secret de susciter l’aide des bonnes volontés, entre autres celle de ses voisins du poste de garde, dont plusieurs offrirent spontanément de travailler de leurs mains pour transporter les matériaux et construire plusieurs salles. A la fin de1955, cette école était fréquentée par plus de200 enfants, instruits avec un grand dévouement par un groupe de religieuses de l’ancienne congrégation locale des Amantes de la Croix réformées.

     

    Cependant, il fallut mettre un peu d’unité dans la nouvelle paroisse. Les chrétiens venaient de tous les coins du pays et l’on sait combien le Vietnamien est attaché à la structure et aux coutumes de son village d’origine. Le P. Valour partagea la chrétienté en « quartiers », dotant chacun d’eux d’un dignitaire responsable de l’ordre. Par ailleurs, l’Action catholique fut organisée, particulièrement sous forme dela Légion de Marie qui devait rendre assez vite de grands services ; les enfants, de leur côté, furent encadrés dans leurs divers mouvements : Croisés, Cœurs Vaillants, etc...

     

    Dès son arrivée à Dông-Hà, le nouveau curé avait inscrit à son programme la construction d’une église suffisamment spacieuse et d’un presbytère. Il étudia ce double projet longuement et, en 1962, il mit en chantier une église d’un style discrètement moderne, longue de 36 mètres, claire et accueillante. Les colonnes en béton armé, réduites au minimum (20 x 30) ne gênent pas la vue ; la nef est large de 7 mètres et tous les assistants peuvent voir le prêtre à l’autel. Le plan en a été fait par un architecte et c’est vraiment l’église la plus belle, la plus pratique de toute la région. Quant au presbytère, il est aussi une réussite en son genre. Le P. Valour, ayant été nommé, à cette époque. Supérieur local de la communauté des M.E.P. de Hué, eut l’idée deprévoir une maison assez spacieuse pour permettre la réunion et l’accueil de ses confrères, d’autant que tous ceux d’entre eux qui étaient en poste se trou­vaient groupés dans le district dont il avait été nommé chef. L’ensemble de ces deux constructions est avenant et gai, à l’image de leur fondateur.

     

    Mais venons-en à son comportement dans les tâches pastorales proprement dites. Dès 1957, commença dans le diocèse un mouvement de conversions d’assez grande envergure. C’est ainsi que, de plusieurs villages situés dans un rayon de quinze kilomètres autour de Dông-Hà, vinrent spontanément des délégations pour demander au P. Valour de les instruire de la religion catholique en vue du Baptême. L’initiative en fut prise par le village de Lâm-Lang, situé à 12 km au nord sur la route automobile. Un groupe d’hommes vint déclarer que 27 familles de leur village, ainsi que 19 familles du village deDinh-Xa et 13 autres, de Môc-Duc, villages proches du premier, étaient prêtes à s inscrire et à s’engager. Dès lors, le Père organisa un catéchuménat aux séances complexes dans chacun de ces lieux. Cependant, dès 1958, quatorze nouvelles familles originaires de Truc-Kinh, au nord-est de Dông-Hà, demandaient également à se faire chrétiennes. L’année suivante, le mouvement repartait de la périphérie sud sous forme d’une soixantaine de familles réparties en six villages. Enfin, en 1961, trente-cinq familles domiciliées à Dai-Dô et en deux hameaux voisins, à l’est de Dông-Hà, se présentaient à leur tour pour être admises dans l’Eglise Catholique. Or, en 1963, tous ces catéchumènes se trouvaient instruits et baptisés. Sept « chrétientés » nouvelles étaient dotées de chapelles et, dans quatre d’entre elles, des religieuses résidaient pour enseigner les enfants et soigner les malades.

     

    Il faut avoir vécu au milieu de catéchumènes pour comprendre la somme de travail et de soucis que réclame l’organisation de ces nouvelles chrétientés. Il faut tout mener de front : instructions, visites à domicile, formation des cadres, solution desproblèmes familiaux... enfin, presque toujours, constructions matérielles. C’est pourquoi l’ancien Vicaire Apostolique de Hué rappelle à l’occasion, comment il reçut, un jour de l’année 1959, le P. Valour ne sachant plus où donner dela tête : « Le P. Valour vint me voir et me déclara : « Monseigneur, je n’en peux plus, je suis débordé, je viens de recevoir la demande de conversion de 60 familles réparties en six villages... ! » Je compris bien qu’il voulait un vicaire. Malheureusement (il faudrait plutôt dire heureusement), il y avait dans le diocèse plusieurs groupements de catéchumènes dont personne ne s’occupait et je cherchais des prêtres à qui les confier. Or, le groupement de Dông-Hà avait un prêtre en qui j’avais pleine confiance car, quelques semaines auparavant, j’avais présidé la cérémonie de baptême de Lâm-Lang et je m’étais rendu compte de la valeur et desdons d’organisation deleur pasteur... Je ne pus que lui donner quelques paroles deréconfort ».

     

    Durant cette période de grande activité catéchétique, le Père devait circuler beaucoup dans la journée et même le soir. En effet, ses catéchumènes, étant des cultivateurs, n’étaient libres que le soir ; aussi, les séances de catéchisme se tenaient-elles à partir de 9 heures du soir. Ces instructions étaient extrêmement vivantes. Aidé demembres de la Légion de Marie, le Père établissait un dialogue qui permettait aux plus avisés d’entre les participants, d’exprimer devant tous leurs raisons personnelles de croire, leurs difficultés ou leurs doutes. Le passage progressif des habitudes traditionnelles à la mentalité chrétienne, et les objections, déjà répandues par le matérialisme athée, faisaient souvent l’objet d’une mise au point soigneuse, dans un langage concret et émaillé de comparaisons, comme l’aimaient ces gens simples, doués d’un bon sens pratique et d’une conscience souvent étonnamment droite.

     

    Entre temps, bien d’autres activités accaparaient l’infatigable curé de Dông-Hà. Chef de district, il participait régulièrement aux Conseils diocésains, sachant suggérer, par des avis pertinents, telles mesures à prendre en faveur des réfugiés, des catéchumènes ou des familles de vieux chrétiens, aux points de vue liturgique, pastoral ou disciplinaire. Là encore, sa connaissance de la langue, autant que son zèle, donnaient à ses interventions une grande force de persuasion.

     

    Dans son district, il savait accueillir tous les prêtres avec une simplicité affable qui les mettait à l’aise et permettait les fructueux échanges de vue. Il savait demander l’avis du vicaire qu’il avait enfin obtenu, ainsi que des religieuses si proches de cette population rurale ; cela lui permettait éventuellement de mieux faire comprendre et accepter les décisions qu’il croyait devoir prendre.

     

    Plusieurs de ses confrères missionnaires se trouvaient groupés dans les environs, et tous s’accordent à reconnaître combien sa présence et son exemple les réconfortaient dans la situation confuse de ces années troublées. On aurait dit que, pour lui, il n’y avait aucune difficulté majeure, aucune crainte paralysante. Il communiquait son optimisme volontaire, tout en restant clairvoyant sur les événements. Comme chef de district, il savait fermer les yeux et être indulgent devant la faiblesse ou la lassitude des autres, mais il ne badinait pas en face d’une obstination dans l’erreur ou d’une imprudence inutile. N’avait-il pas reproché, un jour, à deux de ses confrères de s’être aventurés en auto sur une route stratégique, au cours d’une opération, au point d’avoir failli sauter sur une mine qui, heureusement, n’avait fait que transformer en écumoire l’arrière de la Land-Rover, sans blesser personne…! Pour lui, il marchait dans la Foi, comme il aimait à le chanter, de sa voix d’or, aux saluts dela retraite annuelle des missionnaires :

    « Le Seigneur est mon Berger,

    Rien ne saurait me manquer ! »

     

    Il fallait voir avec quelle ferveur il entraînait ses paroissiens, catéchumènes et autres, au pèlerinage de N..D. de Lavang, haut-lieu de la prière au Vietnam aux heures graves de la détresse ou de l’héroïsme ! Il faisait ordinairement route avec eux, parfois même pieds nus pendant les derniers kilomètres.

     

    Ainsi, le P. Valour fut, avant tout, un prêtre qui avait pleinement conscience de ses responsabilités envers les âmes. Rien ne peut mieux décrire sa mentalité que l’allocution que devait prononcer sur sa tombe S.E. Mgr. Nguyên-kim-Diên, archevêque administrateur de Hué, le 24 février, jour des obsèques :

     

    « J’ai vu le Père, pour la dernière fois, la semaine dernière, le 16 février. Sachant qu’il « circulait beaucoup pour visiter les néophytes, je lui dis : « Vous pouvez courir des dangers, « ren­contrer une mine sur les routes, faites attention ! Il me répondit : « Je suis entre les mains « de Dieu, s’il veut que je meure pour les âmes, je suis prêt ». Je ne pensais pas que cette « hypothèse deviendrait réalité quatre jours après... »

     

    Le P. Valour savait parfaitement que la campagne autour de Dông-Hà était parcourue en tous sens par les unités de l’armée vietnamienne. Rien ne pouvait l’arrêter dans sa tâche de pasteur. Le dimanche 20 février, après avoir dit la messe paroissiale à Dông-Hà, il prit, dans sa vieille jeep, deux enfants de chœur et partit pour Lâm-Lang, afin d’y célébrer la messe pour ses néophytes, comme d’habitude. Vers 9 h 15, il avait quitté la route principale et s’était engagé sur une route secondaire qu’il avait parcourue des centaines de fois, quand la roue avant de l’auto passa sur une mine. Le choc fut terrible. Le Père fut projeté à 4 ou 5 mètres de la route ; le devant du corps restait indemne, mais le dos était affreusement abîmé et la colonne vertébrale atteinte ; les deux enfants avaient été projetés encore plus loin, complètement déchiquetés. Un énorme cratère éventrait la route et il ne restait de la voiture, en dehors du moteur et des deux roues avant, qu’un tas de ferrailles tordues.

     

    La nouvelle de l’accident se répandit comme un éclair dans la région de Dông-Hà et, le soir même, Radio-Paris annonçait la mort du P. Valour. Ce fut la consternation dans tout le pays. La paroisse demanda que son corps fût enterré dans le terrain de l’église, devant le presbytère. « Il faut qu’il reste au milieu de nous », disaient ses chrétiens.

     

    La date desobsèques fut décidée pour le mercredi 23 après-midi. Ce jour-là, beaucoup d’autos partirent de Hué, emmenant toutes les personnalités religieuses, mais, dans la nuit du mardi au mercredi, un grand pont avait sauté sur la route et il fut impossible d’arriver à Dông-Hà. La cérémonie fut reportée au lendemain. Peu de personnalités purent venir de Hué, mais l’affluence des chrétiens fut considérable. Monseigneur fit une allocution touchante : « Il n’est pas nécessaire de parler longuement, dit-il ; il suffit de voir la douleur exprimée sur le visage des hommes de la région pour comprendre ce qu’était leur curé pour eux. Un prêtre comme le P. Valour n’est pas seulement nécessaire dans un diocèse : il est d’une grande utilité pour l’Eglise du Vietnam, dans la situation présente du pays... »

     

    Le Père repose devant le presbytère avec, à sa droite et à sa gauche, les deux enfants de chœur tués avec lui.

     

    L’influence du P. Valour était très grande dans toute la région de Dông-Hà où il a exercé son ministère pendant plus detreize ans. Il avait la vertu deforce pour accomplir son devoir de missionnaire. Et tout le monde est d’accord pour célébrer sa bonté. Il était vraiment au service de tous. Les non-chrétiens l’abordaient aussi facilement que ses fidèles et l’on aime à rappeler les services qu’il rendait à tous, sans distinction de religion. Les docteurs del’hôpital de Quang-Tri (à 13 km au sud) l’ont souvent vu arriver chez eux, transportant dans sa jeep ou sa 2 CV un malade ou un blessé.

     

    C’était un fort et c’était un doux qui méritait l’éloge de la seconde Béatitude :

     

    « Bienheureux les doux, car ils possèdent la terre. »

    (Mat. v. 4)

     

    C’est au ciel qu’il parachèvera son œuvre sur les âmes. Comment imaginer qu’il puisse oublier, là-haut, ce jardin cultivé avec tant de soin et d’amour et offert à Dieu chaque matin à l’autel ?

     

    Sa tombe, visitée journellement par ses fidèles, symbolise cette « présence qui apportait le calme et la paix ».

     

     

     

     

     

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    • Numéro : 3821
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1948