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Louis VALOUR (1895-1979)

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    La Famille Valour

     

    Le berceau de la famille Valour se situe dans un petit hameau de la commune d’Yssingeaux, le « Suc-Rousset », en Haute-Loire, au diocèse du Puy.

     

    On y vit d’un domaine de moyenne importance et là, grâce à un travail acharné et à une judicieuse économie, la famille a su trouver les ressources nécessaires pour permettre aux enfants de bonnes études primaires et secondaires.

     

    Famille vraiment patriarcale et pépinière de vocations sacerdotales et religieuses ! Famille patriarcale puisque le père de notre confrère eut douze enfants ; que son frère Auguste en compta huit et que sa sœur Brigitte vient de fêter ses 80 ans, entourée de 42 enfants, petits-enfants et arrière petits-enfants...

     

    Pépinière de vocations sacerdotales et religieuses puisqu’un oncle de Louis fut missionnaire au Cambodge où il est décédé en 1896 ; sa mère avait un cousin, cistercien à Tamié, qui s’en alla fonder la Trappe de Notre-Dame de Consolation, près de Pékin, en Chine; que Louis a eu trois frères prêtres et deux sœurs religieuses et que, parmi ses neveux et nièces, il y eut un prêtre et deux religieuses.

     

    Notons que les Missions Etrangères de Paris furent particulièrement choisies par la famille Valour : il y eut d’abord l’oncle, Jean-Marie Valour au Cambodge, puis Louis, missionnaire au Tibet, puis Henri, missionnaire en Malaisie, décédé en 1978, puis Paul, missionnaire au Viêt-Nam, décédé accidentellement près de Montbeton en 1971. Il y eut aussi le neveu, le petit Louis, tué par une mine, en allant célébrer la messe dans une de ses paroisses au Viêt-Nam. Une sœur du « petit Louis » est dans l’Institut des Sœurs des Missions Etrangères et actuellement en Argentine : c’est la sœur Marthe tandis que sa sœur Marguerite est au Sénégal.

     

    Suivant les traces du grand-oncle, le P. Abbé Ephrem Seignol, le dernier des frères est le R. Père Abbé de la Trappe de N.-D. des Neiges, en Haute-Ardèche, Dom Claudius Valour.

     

     

    Enfance et jeunesse

     

    Après ce préambule bien édifiant sur la famille Valour, essayons de retracer la vie de notre regretté Père Louis Valour. Né le 7 septembre 1895 au Suc-Rousset, il fit ses études primaires chez les Frères des Ecoles chrétiennes, puis entra au petit séminaire d’Yssingeaux pour ses études secondaires. Brillant élève, mais assez indépendant et personnel... Il avait le travail facile, ce qui lui permettait de donner quelque fil à retordre aux surveillants.

     

     

    Aux Missions Etrangères

     

    En 1913, à l’âge de 18 ans, il est admis au séminaire des Missions Etrangères et le 11 septembre il entrait à Bièvres pour y commencer sa préparation au sacerdoce. En août 1914, c’est la guerre. Mobilisé en décembre, il est incorporé dans le même régiment que l’un de ses frères, Jean-Marie. Grièvement blessé, Jean-Marie est porté par Louis jusqu’à l’ambulance. Quelques jours passent et un soldat rencontrant Louis lui dit : « J’ai vu la tombe de Jean-Marie...» Louis fut bouleversé car il ne savait pas que son frère était mort. En fin décembre 1916, son régiment, le 157e d’infanterie Alpine, est désigné pour l’Armée d’Orient et ainsi le P. Louis Valour fait la campagne de Salonique ; il en rapporta le paludisme qui se réveillait de temps en temps. C’est de Salonique qu’il fut envoyé à l’Ecole militaire de Saint-Maixent. Il en sortit aspirant et il termina la guerre comme sous-lieutenant.

     

    Une fois démobilisé, il put enfin retrouver le séminaire, à Bièvres d’abord, puis à la Rue du Bac, pour y continuer ses études. C’est le 23 décembre 1922 qu’il fut ordonné prêtre. En février 1923, le Supérieur général, Mgr de Guébriant, donna les « destinations », en commençant par le Japon et la Corée. Arrivé à la Chine : « C’est en Chine, dit-il, à l’extrême ouest, que nous enverrons M. Valour... au Tibet.» Applaudissements. Et Monseigneur d’ajouter : « Vous n’êtes pas au bout de votre voyage ! »

     

     

    En Mission au Tibet

     

    Parti de Marseille le 16 avril 1923, un long voyage par Shanghai et le Fleuve Bleu le conduira jusqu’à la ville épiscopale de Tatsienlu, dénommée depuis Kangting.

     

    Après quelques jours d’un repos bien mérité au bout d’un si long voyage, il se met à l’étude de la langue et après quatre mois de ce premier apprentissage, il est envoyé à Lengtsi où, dit-il, « il commence à balbutier ses premiers sermons ».

     

    Comme le P. Davenas était décédé, le P. Louis Valour lui succède à la paroisse de Tatsienlu : son ministère est varié : enseigner les catéchumènes, s’occuper des écoles, entendre les confessions des petits séminaristes. Le nombre des chrétiens augmente et il a la joie de baptiser trente-huit adultes bien préparés. Il resta dans ce poste quatre ans, de 1924 à 1928. C’est alors qu’il fut envoyé dans le district de Lutingkiao où le travail ne manquait pas: hospice de vieillards, deux écoles de garçons, deux écoles de filles, orphelinat. Il a cinq annexes à desservir dans un rayon de près de 100 km : ce qui lui fait passer plus de 100 jours par an sur les routes... et quelles routes !

     

    En 1937, il est de nouveau en charge de la paroisse de Tatsienlu pour un an (1937-1938). C’est alors qu’il est autorisé à prendre un congé en France. Ce congé se prolongera beaucoup plus longtemps qu’on ne le pensait... car les événements le retinrent en France jusqu’en avril 1946.

     

    En 1939, en effet, éclate la seconde guerre mondiale. Après un bref séjour sous les drapeaux, le P. Valour est mis en affectation spéciale. Il va alors essayer de regagner sa mission. En mai 1940, il s’embarque à destination de l’Extrême-Orient par le Cap de Bonne Espérance. Son bateau est arrêté à Dakar par les autorités anglaises et le P. Valour est contraint de revenir en France.

     

    Le P. Robert, Supérieur général, lui propose d’aller à la procure de Marseille ; il accepte volontiers et, pendant les quatre années de l’occupation allemande, il se consacrera à l’apostolat près des jeunes de la grande cité phocéenne.

     

    Dès que le voyage vers la Chine est possible, il reprend le bateau et regagne sa chère mission du Tibet. Embarqué le 25 avril 1946, il refait ce long voyage qu’il avait accompli en 1923. Arrivé à Tatsienlu, Mgr Valentin le charge du poste de Tanpa, petite bourgade plus tibétaine que chinoise. Il y exerce son ministère jusqu’en 1951.

     

    En 1951, les communistes envahissent le pays. Le P. Valour est arrêté à Tanpa ; confiné dans un débarras de sa résidence, il subit le jugement populaire et est condamné... à la liberté, c’est-à-dire expulsé de Tanpa et ramené à Tatsienlu. Comme l’évêque emprisonné est dans l’impossibilité d’administrer le diocèse, il nomme le P. Valour Administrateur Apostolique, charge qu’il ne devait pas exercer bien longtemps. En effet, il est de nouveau arrêté, subit une seconde fois le jugement populaire et cette fois est expulsé pour de bon... Avec un jeune confrère, le P. Auffret, il prend le chemin de Hongkong où il arrive le 19 avril 1952.

     

    Rentré en France, il est alors nommé économe au séminaire de Bièvres au mois de septembre 1952, charge qu’il exercera jusqu’en juillet 1958. C’est pendant son séjour à Bièvres que le P. Valour fut décoré de la Croix de la Légion d’Honneur. Il demanda à son ami du Tibet, le P. Pasteur, de lui remettre la décoration ; la petite cérémonie se déroula devant la communauté du séminaire.

     

    Mais voici qu’il rencontre Mgr Piquet, évêque de Nhatrang, au Viêt-Nam. Dans cette mission se trouve un des frères de Louis, le Père Paul Valour. Louis demande à Mgr Piquet s’il accepterait qu’il aille à Nhatrang. L’évêque accepte et, tout joyeux, à l’âge de 68 ans, le P. Louis va recommencer une vie missionnaire... De 1958, à son arrivée, jusqu’en 1966 il remplira la charge de procureur de la mission. C’est à cette époque, en février 1966, qu’avec son frère Paul il assistera aux obsèques de son neveu Louis, tué par une mine à Dông-Hà, dans le Nord de la mission de Hué.

     

    Conformément au règlement de la Société, il revient en congé en 1966 avec l’espoir de regagner Nhatrang au bout de quelques mois. Mais vers la fin de son congé, on lui propose un poste d’aumônier au sana de Mardor en Saône-et-Loire. Sur le conseil d’un membre de l’Administration centrale il accepte ce poste. Il devait y rester jusqu’en 1979. Il y remplit sa fonction à la satisfaction de tous. Ecoutons le témoignage de l’Abbé Desmoulins, curé de Couches, la paroisse sur laquelle se trouve le sana de Mardor. « J’ai éprouvé une grande peine lorsque j’ai appris la mort du P. Valour. Il était mon ami depuis treize ans. Je l’avais vu arriver à Mardor qui est situé sur ma paroisse et qui à l’époque était un sana. C’était en 1966, à l’automne. Le bagage qu’il apportait avec lui était bien maigre. Je me souviens encore de ma première visite à son aumônerie, dans le petit bureau où il s’est toujours tenu par la suite : une table, une chaise, un petit fauteuil pour le visiteur et dans l’entrée une bibliothèque garnie de toute une collection de livres sur la Chine, le pays de son cœur avec sa Haute-Loire.

     

    Accueilli en ami, nous le sommes restés sans une ombre jusqu’au bout. Chaque lundi matin, je lui rendais une visite qu’il attendait. J’arrivais vers 9 h 30, mais il était debout depuis longtemps. Levé vers 5 heures du matin, il avait médité, prié son office et célébré la messe. Ne pouvant effectuer des visites au Centre de rééducation le matin, il en profitait pour lire, et particulièrement journaux et revues, se tenant parfaitement au courant de la vie du monde et de l’Eglise. Une petite anecdote : avant de partir il m’a légué son Larousse illustré en trois gros volumes. Il est à peine croyable qu’il l’ait annoté en entier... et pourtant je puis le certifier !

     

    Ses après-midi, de 14 h à 18 h étaient consacrés à la visite des malades. Il les voyait de manière systématique, arpentant les immenses couloirs et frappant à toutes les portes. Rentré chez lui, le soir il se couchait toujours très tôt. C’était un principe sacré, une habitude ramenée du Tibet, comme était également sacrée la promenade de chaque début d’après-midi avant la visite des malades. Et il n’oubliait jamais d’emporter un peu de pain pour donner à manger aux petits oiseaux. !

     

    Très vite il s’était intégré au petit groupe des quatre prêtres du secteur, non simplement pour le plaisir d’être avec des confrères, mais parce que notre travail pastoral l’intéressait. D’ailleurs, bien souvent son avis nous était précieux. Sa générosité était sans limites : l’argent qu’il touchait s’en allait à ses chères missions mais aussi sur les comptes-chèques des confrères. Comme après chaque réunion nous dînions ensemble chez l’un ou chez l’autre, nous le voyions déployer des « ruses de sioux » pour glisser sous son assiette un gros billet destiné à couvrir les frais du repas bien sûr, personne ne voyait rien !

     

    Il avait quitté Mardor après des adieux touchants de la direction et du personnel, mais aussi des malades. Après un mois de vacances en famille, il était entré à Lauris le 14 septembre. Le 15, il m’écrivait une lettre émouvante. Son départ qu’il avait voulu situer sous le signe de la dignité et de l’obéissance lui avait été certainement bien dur. « Je n’oublie pas Mardor, écrivait-il, que j’ai quitté avec un pincement au cœur. »

     

    Un homme solide, un prêtre fidèle à sa vocation, un ami sûr et fidèle, voilà ce qu’a été, treize années durant, le P. Valour pour moi.»

     

    Son séjour à Lauris fut de courte durée, car il décéda le 7 octobre. Ce décès, rien ne le lassait prévoir. Le P. Valour restait apparemment en bonne santé ; tout juste un certain manque d’équilibre dans la marche et quelques troubles de mémoire. Il dut être frappé d’une sorte de congestion cérébrale car en une nuit il perdit progressivement connaissance. Après avoir reçu pieusement le sacrement des malades, il s’éteignit doucement dans la paix du Seigneur.

     

    Le P. Valour craignait les infirmités et décrépitudes de la vieillesse. Le bon Dieu les lui a épargnées.

     

    Ses obsèques eurent lieu le 10 octobre à Lauris. Il y avait là son frère aîné Auguste, son plus jeune frère Claudius, Abbé de Notre-Dame des Neiges, sa sœur Brigitte et plusieurs membres de la famille. Il y avait aussi le Directeur du Centre hospitalier de Mardor et l’infirmière principale ainsi que deux prêtres des paroisses voisines de Mardor. La messe fut concélébrée dans l’église paroissiale de Lauris. Dom Claudius présida l’Eucharistie entouré de plusieurs confrères de la Maison d’accueil et des PP. Renaud et Marty venus de Marseille. L’homélie fut prononcée par le P. Pasteur, très ému de parler d’un ami de plus de cinquante ans.

     

    En déposant les restes mortels de notre cher P. Louis Valour dans le caveau des Missions Etrangères au cimetière de Lauris, nous avons chanté le Magnificat pour remercier la Sainte Vierge de toutes les grâces reçues par le P. Valour pendant ses cinquante-sept années de sacerdoce et lui demander d’obtenir de son Divin Fils, pour notre cher défunt, avec le pardon et la miséricorde, le bonheur sans fin du Royaume des Élus.

     

    En destinant le P. Valour à la mission du Tibet, les supérieurs des Missions Etrangères avaient fait un choix judicieux. Notre confrère avait, en effet, les qualités nécessaires pour travailler dans ce pays bien spécial : forces physiques, forces morales, forces spirituelles.

     

    Les forces physiques étaient requises en particulier en raison des déplacements longs et durs et de l’absence totale de médecins. Le missionnaire, pour se rendre auprès de ses chrétiens ou de ses catéchumènes ou pour retrouver un confrère devait parcourir à pied ou à cheval des kilomètres et des kilomètres de mauvais sentiers. Il devait franchir des cols de 4 500 à 5.000 mètres d’altitude et devait souvent coucher soit dans des maisons tibétaines pleines de vermine, soit sous quelque anfractuosité de rocher... et se nourrir de la farine d’orge grillée et de thé au beurre rance. Or, le P. Valour était d’une résistance physique extraordinaire. Quand il était chargé du poste de Lutingkiao, il montait au pas de chasseur les soixante kilomètres séparant Lutingkiao de Tatsienlu avec une dénivellation de 1.000 mètres. Il partait à 4 heures du matin et arrivait vers les 15 heures ne montrant à ce moment aucune trace de fatigue ! Et à plus de cinquante ans, chargé du poste de Tanpa. il parcourait en trois jours les cent trente kilomètres qui le séparaient de Tatsienlu avec un col extrêmement dur de 4.700 mètres d’altitude... Cette force physique cette vitalité, il les a conservées jusqu’à la fin de sa vie...

     

    La force morale était également indispensable. Et cela en raison de la solitude imposée au missionnaire du Tibet. Les confrères résidaient loin les uns des autres ; les plus favorisés pouvaient se voir tous les deux mois, certains trois fois par an... Journaux et revues étaient très rares et même, dans les périodes de troubles, rien n’arrivait. En voyage on risquait fort de tomber sur des brigands ; les guérillas locales provoquaient l’insécurité et obligeaient même parfois le missionnaire à fuir pour échapper à la mort. Comme il n’y avait aucun Européen dans ce lointain pays, les seuls interlocuteurs possibles étaient les indigènes ; or leurs sujets de conversation étaient très limités... Solitude physique, solitude morale : il fallait cependant ni broyer du noir ni se décourager. Or s’il est une chose qu’ignora toujours le P. Louis Valour c’est bien la tristesse et le découragement !

     

    La force spirituelle, c’est le la foi, la confiance, l’amour du Seigneur. Partout nécessaires au prêtre, ces vertus le sont encore davantage à des prêtres privés de l’amitié d’un confrère, d’un ami. Oui, pour tenir le coup, le missionnaire du Tibet devait être un homme de foi et animé par son divin Maître d’une affection qui puisse remplacer les affections humaines. Le P. Valour était cet homme de foi et d’amour et cela jusqu’à la fin de sa vie. Sur la première page de son agenda 1979 il avait écrit : Ma devise : Seigneur tu es ma part d’héritage ! »

     

    Si en fouillant nos souvenirs nous voulions chercher les défauts du P. Valour, le plus marquant, semble-t-il, était une certaine vivacité une certaine nervosité qui se traduisait par quelques pointes décochées a ceux qui l’agaçaient ou lui déplaisaient. C’était la rançon de son énergie et de son caractère fortement trempé !

     

    Nous avons confiance que ce bon et fidèle serviteur est dans la paix et la joie du Seigneur. Qu’il protège cette pauvre mission du Tibet si éprouvée et fasse descendre sur tous ceux qu’il a aimés ici-bas toutes les bénédictions du Seigneur.

     

    • Numéro : 3234
    • Pays : Chine Vietnam
    • Année : 1923