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Jean-Marie VALOUR (1850-1896)

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    « Jean-Marie Valour est né au Suc-Rousset, paroisse d’Yssingeaux, diocèse du Puy, le 26 décembre 1851, d’une de ces familles de cultivateurs foncièrement chrétiens, dont chaque génération tient à honneur de donner quelques-uns de ses membres à l’Église: M. Valour a eu un oncle prêtre et une sœur religieuse. Dès son enfance, il se montra avec le caractère distinctif de sa vie : calme, positif, pratique. En gardant, près de la maison paternelle, le troupeau de moutons qu’on lui avait confié, il savait s’occuper à de petites industries dont il portait le produit à Yssingeaux. « Rarement, j’y allais, disait-il plus tard, sans en revenir la « bourse garnie ; mais ma mère avait l’œil ; elle inventait toujours quelque nouveau motif « pour me retirer mes petits profits et les mettre en réserve. Cela m’ennuyait bien un peu, « toujours gagner de l’argent et n’en avoir jamais ! Cependant, pour rien au monde, je « n’aurais voulu désobéir à ma mère. »

    « Un soir, Jacques, l’aîné de la famille, apparut inopinément à la maison ; il arrivait du séminaire et ne voulait plus continuer ses études. Il exposa ses raisons ; personne ne répondit, sa mère pleurait. « Cela me parut bien grave, nous disait notre confrère, en racontant cet « épisode qui eut tant d’influence sur sa vie. Une heure après, ma mère vint me trouver : — « Jean-Marie, fais ton paquet ; demain, ton père te conduira au séminaire pour prendre la « place de ton frère. — Tout étonné, je la regardais sans rien dire. — C’est comme cela ; il « faut que tu y ailles, puisque nous avons payé la pension de Jacques... Réponds donc... — « Alors vous me donnerez cent sous ! — Ce n’est pas étonnant, ajoutait-il en riant, ce n’est « pas étonnant si je ne vaux pas cher. Je ne suis qu’un remplaçant, et un remplaçant qu’on a « payé cent sous. »

    « En 1870, M. Valour qui avait l’âme patriotique et le cœur brave, voulut s’engager. Sa mère, voyant un péril pour la vocation de son fils, refusa d’y consentir ; mais, un an ou deux après, sous forme de compensation, elle lui accordait d’entrer aux Missions-Étrangères.

    « Ordonné prêtre en 1877, il fut désigné pour la mission du Cambodge où il arriva le 5 février 1878. Après quelques mois consacrés à l’étude de la langue annamite chez M. Joly, il fut appelé à fonder un nouveau district dont le centre serait Nan-gu. C’était, dit Mgr Grosgeorge, à qui nous devons tous ces détails, une ancienne chrétienté autrefois très florissante, mais qui avait été détruite pendant la persécution. Notre confrère y rencontra quelques centaines de chrétiens, braves gens, ayant bon esprit et beaucoup de bonne volonté, mais peu ou point fortunés. Cependant, à part l’église qui pouvait encore tenir debout quelques années, tout était à créer ; il commença par se construire une case, puis songea à trouver des ressources pour le district. Sa bonhomie, sa douceur inaltérable lui gagnèrent tous les cœurs ; il sut faire de ses catéchistes d’actifs coopérateurs, et même le premier d’entre eux, Ong-trum-danh, ne travailla plus dès lors que pour l’Eglise et le Père. « Nous n’avons pas « grand’chose, disait ce cher confrère, mais nous avons, mes gens et moi, bons bras et bonne « volonté ; encore quelques années, et nous ferons une petite église en briques. »

    « Ce n’est pas lui qui devait la construire. En 1882, il fut appelé, en même temps que M. Turlin, comme directeur au séminaire de Cu-lao-gieng. Son caractère pacifique, qui lui faisait éviter les mesures extrêmes, son empressement à rendre service à tous, le firent chérir promptement des élèves, qui trouvaient toujours en lui un habile défenseur, s’ils le méritaient tant soit peu.

    « Un jour, il va trouver le Supérieur de l’établissement : — Connaissez-vous un ancien élève qui s’appelle Chuong ? — Oui ! — Est-ce que vous l’aimiez bien ? — C’était un bon garçon.—Manquait-il d’intelligence ? — Non, tant s’en faut ! — Etait-ce un mauvais sujet ? — Non ! — Mais alors, pourquoi donc a-t-il été mis à la porte ? — C’était un espiègle incorrigible qui ne songeait qu’à jouer et à faire des tours. Sur le point d’être congédié, il a trouvé une âme charitable qui a payé sa pension pour un an : rien n’y a fait. — Eh bien, permettez-moi de la payer pour une année encore ; la seconde tentative réussira peut-être. — Chuong devint un élève laborieux et très pieux ; à la fin de l’année il fut atteint du choléra et mourut en vrai saint.

    « Vers cette époque, MM. Turlin et Valour furent pris la même nuit d’une attaque de cholérine : c’était la voie douloureuse qui commençait pour eux. « Dans les premières années « que nous étions au séminaire, disait M. Valour, nous travaillions ferme : quel bon temps « nous avons passé ! Comme nous riions de bon coeur !... maintenant je ne puis plus rien faire « et je m’ennuie. » Un séjour au sanatorium de Hong-kong lui rendit quelques forces ; mais au milieu de l’année il demanda d’aller s’établir temporairement à Rach-gia : il voulait essayer si l’air de la mer lui rendrait la santé. Il rentra au séminaire, et quelques mois après, un voyage en France devenait nécessaire. Le pays natal, mais par dessus tout, l’affection d’un frère et de deux sœurs bien aimés, dont les lettres nous faisaient pleurer d’attendrissement, rétablirent un peu notre cher malade. « Dans deux mois, écrivait-il, je retournerai à Cu-lao-gieng ; cette fois « c’est pour y mourir. » Son retour fut une joie immense pour nos séminaristes... Joie qui ne dura pas longtemps : de fréquents manques de mémoire nous firent comprendre que l’anémie s’était étendue au cerveau. Les élèves eurent pour leur bon Père les attentions les plus délicates ; à peine voyaient-ils son esprit s’égarer qu’ils le rappelaient par mille petits moyens. « Comme ces enfants m’aiment, disait-il en pleurant, on ne trouverait pas mieux en France. » Les sœurs de la Providence lui donnèrent les soins les plus assidus ; ses confrères rivalisèrent de charité pour lui procurer les distractions les plus variées ; M. Vauzelle, son compatriote et son condisciple, l’emmena à Mot-Cresar pour parler de l’Auvergne et des jeunes années. Mais au commencement de mars, notre bien-aimé confrère insista pour revenir mourir à Cu-lao-gieng. Sur le vapeur, il fut pris d’une attaque de paralysie séreuse qui le jeta dans un état de somnolence et lui rendit la parole très difficile. La joie de revoir ses collègues et ses chers enfants lui donna quelques étincelles de vie, c’étaient les dernières lueurs. Il se confessa encore une fois, reçut les derniers sacrements, et cinq jours après son retour à Cu-lao-­gieng, il rendit, paisiblement et sans aucune agonie, se belle âme à Dieu, le 9 mars 1896.

    « M. l’administrateur de Long-xuyen, une dizaine de confrères, quelques prêtres indigènes, bon nombre de chrétiens de Nan-gu vinrent à Cu-lao-gieng s’unir à nous, et prier pour l’âme de notre très cher confrère et ami, dont le corps repose dans le cimetière du séminaire, près de la chapelle dont la construction lui avait coûté tant de peines. »

     

     

     

    • Numéro : 1362
    • Pays : Cambodge
    • Année : 1877