Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Robert VALLADE (1914-2009)

Add this

    Robert René Vallade est né le 26 avril 1914, à Hiesse un petit village de Charente où son père,  Jean, était menuisier-ébéniste.  La famille vivait modestement, soutenue par une foi simple et solide.   Robert et ses frères René et Georges sont éduqués avec amour par Marie leur mère, née Moreau. L’expérience de la Première Guerre Mondiale laissera des traces ineffaçables dans son esprit  : on parlait autour de lui dans sa petite enfance  des sacrifices et de la victoire durement acquise, on parlait du vainqueur de Verdun,  Pétain.  Toute sa vie Robert restera fidèle à la mémoire du Maréchal.

    Les enfants Vallade fréquentent l’école communale de Hiesse. Robert a huit ans quand son père meurt. Le curé, Eugène Tessier, parle volontiers de Pierre Aumaître, missionnaire et martyr en Corée, originaire du village voisin d’Aizecq.  Robert entre au petit séminaire de Richemont, près de Cognac.  Il lui arrivait longtemps après d’évoquer l’internat de cette époque : les petits séminaristes soumis à une discipline de fer, les entorses au règlement étaient durement sanctionnées, lui-même avait été été battu pour son indiscipline et parce qu’il refusait de manger de certains plats. La nourriture, selon lui, était souvent insuffisante ! On peut imaginer qu’il manifesta tôt un caractère qui lui valut pas mal de vexations !  Il ne montrera jamais dans sa vie beaucoup de souplesse face à  l’autorité : il se croyait né pour la contester. Il fera ses études secondaires au grand séminaire d’Angoulême, dont certains enseignements étaient donnés au collège catholique saint Paul,  où il aura pour condisciple un certain François Mitterand. Robert prêtait volontiers à ce dernier des propos prémonitoires : au cours d’une conversation où chacun faisait des projets d’avenir, le jeune Mitterand aurait déclaré «  Moi, je monte à Paris, je rentre à Science Po et vous entendrez parler de moi ! ».

     

    Appelé de la classe 1934, Robert est ajourné par le conseil de révision pour un oeil déficient  On le convoque tout de même sous les drapeaux  à la fin de la même année et son livret militaire mentionne qu’il a été caporal-chef. Il est réformé définitivement le 27 Mai 1936.  Ceux qui se souviennent de l’avoir vu porter des lunettes sont rares : jamais en public! Plus tard  cet oeil déficient l’ayant empêché  de passer son permis de conduire au Japon, il profite d’un passage en France pour en obtenir un : on le lui aurait accordé, selon ses dires, par charité chrétienne, pour servir la cause missionnaire! il le fit valider au Japon mais, Dieu merci, n’en fit jamais un grand usage : il cédait volontiers à d’autres le volant de sa voiture.

     

    Robert fut ordonné prêtre à Angoulême le 29 Avril 1939 et nommé vicaire à Cognac.  Une anecdote qu’il rapportait caractérise assez bien sa gouaille habituelle :  un jour il rencontre son évêque qui lui demande pourquoi il ne porte pas la ceinture réglementaire sur sa soutane : « Je suis pauvre, Monseigneur ! »  L’évêque lui tend de la monnaie : allez donc vous habiller correctement!  Un mois plus tard, nouvelle rencontre avec son Excellence et Robert est toujours sans ceinture : «  Qu’avez-vous fait des sous que je vous ai donnés ?  - Je les ai bourrés dans ma pipe, Monseigneur ! »

    En 1948, Robert est nommé curé de la paroisse de Saint Laurent de Cérys (Charente). Il porte beau, il est plein d’entrain,  Doué d’une belle ardeur apostolique il gagne la faveur des paroissiens et des paroissiennes.  Pourtant il n’y restera pas un an.  C’est qu’il a fait entre temps une demande d’admission aux Missions Étrangères de Paris.  Entré au séminaire de la rue du Bac en octobre 1949 alors qu’il est déjà prêtre,  il eut, semble-t-il,  quelque peine à se plier  à la discipline de la maison  au milieu de  séminaristes bien  plus jeunes que lui.

    En 1949 Robert reçoit sa destination pour la Chine, mais avec la conquête du pouvoir par les communistes tous les missionnaires en sont expulsés les uns après les autres. Les supérieurs donnent à Robert Vallade une nouvelle destination : Osaka.  Parmi les missionnaires qui de Marseille, le 11 octobre 1950 partent par le même bateau se trouve Émile Tavernier destiné à la même Mission du Japon. On raconte que cet embarquement se fit sous les huées d’un groupe d'anticléricaux. Après l’escale à Hongkong  un typhon d’une grande violence  obligea le navire à rebrousser chemin. Robert n’avait pas le pied marin et fut malade pendant toute la traversée. Enfin on atteint Yokohama en grande partie détruite par les bombardements américains. Des confrères sont venus accueillir pour un soir les deux arrivants, ils les régalent d’un poulet rôti trouvé au marché noir.  Le lendemain matin les jeunes missionnaires reprennent la mer, ils arrivent au but, à Kobé.

    La maison de Nakayamate qui devait les recevoir est pleine comme un oeuf. Avec les desservants de la paroisse, les Pères Unterwald, curé, Froidevaux, vicaire, et Hervé, un ancien, des missionnaires résident aussi au presbytère pour étudier le japonais : ce sont Vincent Mugica, Roger Berhault, Jean Mereau, Jean Pencrec’h.  Alors le Père Mercier conduit chez lui, à la paroisse de Shukugawa, les deux nouveaux arrivants et c’est sous sa conduite que Tavernier et Vallade s’exerceront à parler le japonais .

    En 1952 Robert est nommé vicaire à Amagasaki.  Il a comme curé le Père Jean Pencrec’h, de dix ans  plus jeune que lui.  Après quelque temps,  il est nommé curé de Hyôgo, une paroisse nouvelle qui n’a encore ni église ni presbytère.  Charge à lui de construire  les bâtiments indispensables. Le terrain a été acquis récemment par le Père Duchesne, le curé de Shimoyamate.  Vallade doit   trouver les fonds nécessaires. Monseigneur Lemaire, supérieur général, visitant quelques mois plus tard  les missionnaires à leur poste, Vallade lui demande l’autorisation de se rendre en France et en Amérique pour quêter l’argent dont il a besoin pour construire l’église. Permission accordée,  “mais à condition que vous preniez vous-même en charge les frais de votre voyage”..... Alors Robert  se retire quelque temps chez les trappistines de Nishinomiya et finalement il ne se retournera jamais à Hyôgo. Sans avoir demandé l’avis de personne, le voilà parti! Il a décidé de se rendre à Tokyo : il veut voir  des gens dont il a entendu parler qui s’occupent des démunis de l’après-guerre.  C’est alors qu’il va découvrir sa vocation et sa mission.

    À Tokyo, un homme du nom de Ozawa, ruiné par la guerre, avait fondé une communauté de gens qui vivaient de la « chine  », le long de la rivière Sumida.  On appelait   “Ari no machi” -  la cité des fourmis - cette cour des miracles.  C’est d’elle que Vallade avait entendu parler et c’est là qu’il fit son apprentissage. Une jeune Japonaise issue d’un milieu aisé  traditionnel convertie au catholicisme, Satoko Kitahara,   était l’âme de cette communauté. Elle sympathisa tout de suite avec ce grand étranger maladroit qui dans un japonais approximatif  lui expliqua comment  les habitants des taudis de Nishinomiya, à Kobé, lui avaient refusé un lot de boîtes de conserves qu’il s’était évertué à collecter pour eux parmi ses paroissiens. Satoko-san lui fit comprendre avec délicatesse que la manière de donner au Japon vaut mieux que ce qu’on donne et qu’il est indispensable de ne pas attenter à la dignité de ceux qu’on veut soutenir, de ne pas froisser leur fierté quand on donne : Aidez-les plutôt à gagner leur vie. Et pourquoi ne fonderiez-vous pas à Kobé une communauté  de chiffonniers pour faire ce qui se fait ici? Restez donc quelque temps avec nous pour apprendre ...... “Oui, mais si vous restez avec nous, ajouta un certain Matsui, l’un des responsables de la cité, vous travaillerez comme n’importe lequel d’entre nous : pas de privilège! Et vous mangerez ce que vous aurez gagné.  Et tiens, commencez donc par changer de tenue : ces bottes et ces vêtements que vous portez ne conviennent pas : habillez vous comme tout le monde ici ”. On lui donna une hotte et il se mit à collecter dans la ville les rebuts qu’on pouvait revendre... Le chiffonnier novice eut d’abord bien du mal à remplir cette hotte et son chargement quelquefois ne valait pas le prix convenu de son repas du soir. Il resta avec Satoko et Matsui pendant presque une année, partageant avec eux l’Eucharistie et le petit déjeuner qui suivait. Matsui avait fini par se laisser amadouer par ce sympathique escogriffe.

    Satoko-san était atteinte de tuberculose et s’affaiblissait peu à peu.   Elle  ne quittait presque plus son lit mais “ elle souriait tout le temps quand on venait la voir.” Elle faisait office de secrétaire, elle rédigeait les articles de Matsui. Elle priait beaucoup. Un jour, après avoir discuté avec Matsui,  elle dit à Vallade : Maintenant, ne devriez vous pas retourner à Kobé?  -  Mais je n’ai pas d’argent, pas d’endroit où résider,  se défendit-il -  Allez-y quand même, essayez donc!

    On lui adjoignit une famille pour l’accompagner et il partit avec elle pour la préfecture de Hyôgo,  Kobé, non loin d’Osaka. Le groupe se  construisit une baraque près de la rivière Mukôgawa où déjà vivaient d’autres miséreux.   Les photos montrent  le Vallade de cette époque dans les brancards d’une charrette à bras ou la hotte sur l’épaule. Chaque jour il va ramasser ce qui peut se vendre parmi tout ce qui traîne. Il cherche des compagnons avec qui s’associer.

    Un jour une gamine de sept ou huit ans vient à sa porte.  Elle lui demande si elle peut rester chez lui pour dormir. Robert est embarrassé, l’enfant insiste. «  Nous sommes très pauvres, j’ai beaucoup de frères et de soeurs, la baraque où nous sommes n’est pas plus grande que la vôtre : la nuit on est tellement serrés là dedans  qu’on doit rester assis tout le temps pour dormir... Moi je voudrais bien pouvoir allonger mes jambes...  - Bon, tu prendras mon lit, dit Robert. Moi  je dormirai sur ma chaise ! ».  C’est seulement  à sa famille qu’il a fait la confidence de cette aventure.

    Dans un dénuement extrême, Robert va de place en place.  Une chrétienne de la paroisse d’Akashi madame Takuma s’est jointe à lui et c’est le début d’ une petite communauté installée dans des abris de fortune tout en bas de la rivière Ikuta qui se jette dans la mer près du port de Kobé.  Le Père Duchesne rédacteur des chroniques MEP de l’époque écrit : « Depuis plusieurs mois déjà, le Père Vallade, qui sans être original au sens péjoratif, aime assez cependant les situations hors-rang, tente une expérience qui sera peut-être un succès, mais dont il est prématuré de tirer les augures.  Avec l’autorisation de ses supérieurs, il s’est installé dans le quartier le plus déshérité de Kobé.  Il loge dans une seule pièce qui lui sert alternativement de chapelle, de bureau, de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher, voire même de salon!  Humainement parlant, ce n’est pas une sinécure, vu l’étroitesse, le manque de confort et la promiscuité de ce quartier pitoyablement célèbre, avec les moustiques et les mouches, la chaleur, les relents, les commérages, les disputes du peuple.  Mais il y a aussi sa bonne simplicité, sa confiance vite acquise à qui sait atteindre son coeur.  Quoiqu’il en soit de l’avenir, le Père Vallade a déjà acquis le mérite surnaturel de la tentative et de ses incommodités ! »

    Du matin au soir, Vallade sillonne la ville dans les brancards de sa charrette et revend tout ce qui peut se monnayer.  Le soir, exténué et affamé, il rentre dans sa baraque,  il y célèbre la messe sur une boîte en carton retournée. Il est souvent seul. Il a une grande dévotion pour l’eucharistie.  Il célèbre   à son rythme. Sa dévotion à Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, sa fidélité au chapelet montrent qu’il était l’homme d’une foi simple et solide.

    Nous sommes en hiver 1954 : en France, l’Abbé Pierre a fait parler de lui.  Robert  le contacte et s’entend avec le fondateur d’Emmaüs  pour commencer au Japon une communauté du même type, qui se réclamerait du même mouvement.  Il entend un jour parler du pasteur Toyohiko Kagawa qui a rassemblé quelques “Burakumin” (une catégorie de parias au Japon ) et qui cherche avec eux les moyens d’une vie décente et d’une reconnaissance sociale.  Vallade trouve un terrain peu éloigné de celui où travaille ce pasteur.  Soutenu par les Missions Étrangères il entreprend de construire.  Selon le chroniqueur de l’époque « Deux chiffonniers catholiques venus de Tokyo et une main d’oeuvre volontaire se chargent d’élever sur ce bout de terrain récemment acquis une baraque qui ne tranche guère sur celles du voisinage, mais permettra au moins d'exercer sur ce milieu un apostolat moins précaire et plus efficace. » Ainsi, l’oeuvre des chiffonniers d’Emmaüs (Gyôkôkai) est-elle fondée en 1956 dans la ville de  Kobé.  Entre temps Vallade et madame Takuma se sont adjoints ceux qui désormais formeront le noyau de cette communauté nouvelle.

    À partir de 1956, Robert voit son oeuvre se développer, d’abord dans la région d’Osaka, puis à Maebashi dans la préfecture de Gumma, et jusqu’à Tokyo.  En 1961, il peut faire construire un hôpital (l’hôpital Akatsuki) et une maison de retraite entièrement gratuits pour les plus démunis,  qu’il n’aura de cesse d’agrandir et de moderniser.   Des médecins bénévoles et les soeurs de Saint Gildas de Nevers  prendront en charge le fonctionnement de ces établissements.

    Vallade a construit pour lui  une maisonnette sur la colline. Il vient s’y reposer. Il y invite régulièrement ses confrères de la région ou d’autres qui sont là de passage. Le Père Jean Cornic (1913-1986) est son voisin,  un original, lui aussi,  qui vit en ermite un peu plus loin, au bout d’un sentier herbu, dans une cabane faite de quelques planches, offerte à tous les vents des quatre saisons.  Le saint homme est pieds nus été comme hiver.  On dit qu’il ne se nourrit que de lait et de miel. Les jours de rassemblements dans l’ermitage de Vallade, on va donc chercher Cornic vers la fin du repas, on le fait asseoir, on lui sert un doigt de vin puis on le laisse parler. Il est  doté d’une mémoire étonnante, il connaît sa Bible par coeur.  C’est sa seule lecture.  Il  en a retranché quelques livres : Saint Paul ne jouit pas de son indulgence, mais  Saint  Jean fait ses délices.  Cornic parle et il lui arrive de lever sa canne et d’en menacer un contradicteur.  Robert répète souvent que  Cornic est le paratonnerre de son oeuvre .

    Il faut parler ici d’un des mystère de la vie de Robert : râleur, abrupt, gouailleur, cassant, emporté, il a un don réel de sympathie et se lie durablement d’amitié. Il s’attache la fidélité de gens admirables. Il trouve sans trop de peine et dans toutes les professions ceux dont il a besoin pour réaliser ses projets : des médecins, des commerçants, des artistes, des prêtres, des étudiants et même un consul de France!  Il bénéficie de l’aide de généreux donateurs et d’interprètes de ses projets. Il ne peut se passer de ces collaborateurs qui doivent évidemment marcher à son pas : ses conseillers obtempèrent plus souvent qu’ils ne le conseillent.  Il ne ménage pas ses amis, il lui arrive d’être dur, injuste et de briser net.   Mais la plupart de ceux-là même sur qui tombent ses accès de colère et qui supportent ses excès semblent bien connaître le coeur de cet homme : ils lui sont fidèles, lui gardant leur respect et leur reconnaissance.  On ne remerciera jamais assez tous ceux, connus ou non,  qui ont suivi et accompagné cet homme entraînant et difficile. Ce qui mérite d’être noté  aussi c’est son accueil de ceux parmi les prêtres  qui ont renoncé à leur ministère.  Il est leur ami et leur confident.

    En 1968, il est nommé par le mouvement responsable d’Emmaüs International pour l’Asie du Sud-Est. L’abbé Pierre est encore son ami mais plus tard, sans qu’on sache trop pourquoi, les relations avec lui finiront par se détériorer.  Grâce à  des personnes capables de poursuivre l’oeuvre qu’il a initiée, Vallade peut s’absenter du Japon pour soutenir la création de nouvelles communautés Emmaüs en Corée, au Vietnam, au Laos, au Cambodge, en Thaïlande, aux Philippines. Jusqu’à un âge très avancé, il visitera ces petites communautés plus ou moins florissantes, s’informera de leur développement, les soutiendra financièrement. Il est certes incapable de poster lui-même une lettre ou de retirer de l’argent à la banque, mais il part seul pour des pays dont il ne parle pas la langue.  Au cours de l’un de ses voyages au Vietnam il attrape la malaria. Il se fera rouler dans la farine.  Au cours d’un voyage en Thaïlande, une moto le renverse et  un voleur lui prend son argent et tous ses papiers.  Il reste deux jours dans le coma et personne ne sait qui il est  jusqu’au jour où des confrères ME de Thaïlande permettent de l’identifier. Il revient diminué de cette expédition. A l’hôpital qui l’accueille, c’est un patient insupportable, il râle à tout propos, il fait beaucoup de bruit, il accepte difficilement les soins qu’on veut lui donner  et c’est pourquoi il passera les vingt dernières années de sa vie avec une omoplate démise et sans souffler mot .

    En 1974, envoyée par le Père Alfred Mercier (I905-1977),  Yoshiko Yoshikawa, qui vient tout juste d’être baptisée,  se joint au groupe Emmaüs : on l’appellera “Hime-sama”- Princesse-  en raison de sa jeunesse gracieuse. Elle fait preuve d’une disponibilité, d’une intelligence, d’une abnégation exemplaires.  Elle sera le bras droit de Robert Vallade jusqu’au bout, tour à tour sa secrétaire, sa cuisinière et parfois son souffre-douleur! Mais fidèle et patiente envers et contre tout, elle le servira avec un dévouement sans faille.

    Le 17 Janvier 1995 le grand tremblement de terre de Kobé ravage la ville.  Vallade depuis lors ne dort plus dans son lit mais sur le vieux divan de son bureau.  Suite au séisme, le presbytère de Nakayamate qui servait de lieu de réunion au groupe de ses confrères ME est inhabitable et sera bientôt détruit. Les missionnaires prennent alors l’habitude de se voir chez Robert Vallade : ils ont aménagé un local inoccupé au rez-de-chaussée de l’immeuble d’Emmaüs.  Vallade habite à l’étage au-dessus et c’est ainsi que plusieurs ont l’occasion d’approcher un Vallade devenu vieux...

    Jusqu’en 2003, il  gardait la responsabilité d’Emmaüs International pour l’Asie du Sud-Est et voyageait encore assez souvent.  À  89 ans,  bien malgré lui, il passe la main.

    Un jour  de l’hiver 2006 - il a 91 ans - son chien qu’il promène le fait tomber :  rupture du  col du fémur. Il pousse les hauts cris à l’hôpital dès qu’on fait mine de s’occuper de lui plus longtemps qu’il ne le juge nécessaire. Mais, opéré avec succès,  il fait des efforts considérables et serre les dents pour reprendre une marche normale.  Sa sortie d’hôpital est une délivrance,  pour lui certes mais aussi pour tout le personnel soignant !  Il épuise la fidèle Yoshikawa. Un jour  elle le persuade de se laisser conduire à la maison de retraite, à 50 mètres de là. Il n’y reste pas deux heures.  Il revient en béquillant au domicile; une fois rentré, il tonne et menace de licencier après quarante ans de bons et loyaux service la pauvre vieille Yoshikawa.  Il répète souvent «  Je sais ce que j’ai à faire et fichez-moi la paix! »  Cependant au fil des jours il devient moins agressif, plus docile. Son infirmier dira même que le courage et la volonté de Vallade à qui il fait faire des exercices,  stimulent les autres patients accidentés ou handicapés plus jeunes que lui : il ne se plaint jamais il exécute tout ce qu’on lui demande de faire. Parfois il devient nostalgique : il  se souvient du pays natal où pour rien au monde il ne voudrait retourner dit-il, dès qu’on lui tend la perche !  Ah oui! il sait ce qu’il a à faire :  il a décidé de mourir ici.

    Il parle de moins en moins, mais il aime partager le repas de ses confrères quand ils se réunissent. L’air narquois il se satisfait «  d’écouter leurs bêtises », il ajoute qu’il est “tout de même bien content de les voir” .

    Robert affiche depuis qu’on le connaît des opinions paradoxales : il se dit royaliste, Saint Louis est l’un de ses modèles, mais la modestie souriante de Kitahara Satoko de “la cité des fourmis” en est un autre ....  Il a lu Péguy, qui lui inspire une certaine nostalgie de la France vertueuse et une admiration pour l’esprit des cathédrales, mais il est fidèle au Japon des fourmis, des petits et des faibles.  De Jeanne d’Arc,  plus que la sérénité dans les épreuves, c’est l’énergie à pourfendre « avec force cris et moult gestures » qu’il admire, mais il admire aussi son confrère le  Père Mercier pour sa longue patience dans les prisons japonaises de la seconde guerre mondiale lui qui, soumis aux vexations et aux sévices de son geôlier, n’a jamais manifesté la moindre rancune à son égard.

    « Agaçant, malpropre, têtu”,  des comportements qui ne pouvaient manquer de paraître bizarres : le pauvre homme se laisse voir sans rien perdre d’une fierté rogue de pauvre. Il a reçu  plusieurs décorations prestigieuses et des mains de l’Empereur Hirohito sa troisième décoration (de «  L’ordre du Soleil Levant »)   Beaucoup n’ont vu ces décoration  que lorsqu’elles ont été exposées sur son cercueil.

    2009 - Il est maintenant accueilli dans un hôpital de quartier tenu par des protestants. Le lundi 16 février, vers 6 heures du matin,  on le conduit en urgence dans une clinique,  pour une hémorragie qu’on ne parviendra pas à stopper.  On le ramène à la chambre qu’il occupait précédemment.  Son médecin ne lui donne plus que quelques heures à vivre.  Le responsable du groupe MEP de Kobé, Gérard Gouineau, accompagné de Jean  Pencrec’h,  l'avertit.  Robert fait un signe d’assentiment en fermant les yeux.  Il répond un vigoureux « Amen » à l’absolution qu’il vient de recevoir. Il ajoute : «  Je veux mourir seul ! Maintenant allez-vous en! ».   Il adresse la même injonction à la plupart de ses visiteurs : «  Fichez le camp, je sais ce que j’ai  faire ! ». A 8 h30 le même jour, entouré de quelques femmes liées à la communauté d’Emmaüs, il rend son dernier souffle.

    Une foule nombreuse composée de Japonais, de Coréens et  de Français lui adresse un dernier adieu  montrant dans un recueillement profond son émotion et sa reconnaissance.  Robert Vallade repose maintenant à sa demande dans le cimetière des pauvres de Mino, près de l’hôpital et de la maison de retraite qu’il a fondés.

    Des messes sont célébrées pour lui en France, l’une le 28 Février, dans la chapelle des Missions Étrangères de Paris, l’autre le 7 Mars 2009 dans l’église de Hiesse. Une plaque  a été  inaugurée  dans une chapelle latérale,  qui  rappelle  trois dates de la vie de Robert Vallade : son baptême en 1914,  sa première messe en 1939 et son décès en 2009 à Kobé où il a fondé Emmaüs-Asie.

    Robert Vallade laisse encore ce mot en guise d’excuse avant de partir :  « On m’a demandé plusieurs fois de raconter ma vie de chiffonnier. Je ne veux pas le faire : il y a trop de souffrances, trop d’erreurs de ma part. D’ailleurs on en connaît assez là-dessus pour l’essentiel... ».

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3886
    • Pays : Japon
    • Année : 1950