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Henri VALENTIN (1882-1967)

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    Henri Valentin naquit le 31 mars 1882 à Chomelix (Haute-Loire), diocèse du Puy. Ses parents étaient cultivateurs, mais il perdit son père six mois après sa naissance. Tout jeune, il voulut être prêtre et il a raconté qu’il défendait à coups de poings sa vocation quand ses frères semblaient en douter. Plus tard, avait-il dix ans ? il comprit ce que c’était qu’un prêtre et « je cessai de battre » dit-il. Sa mère, voyant sa détermination, avisa à ce que l’enfant suivît sa vocation. L’abbé Fouillet un de ses cousins, se chargea de lui faire faire le premier pas. Il quitta l’école primaire de Chomelix, passa deux ans à Craponne pour étudier le latin et vint continuer ses études au petit séminaire de La Chartreuse.

     

    Là dès sa première année, il veut devenir missionnaire. Sur les cinq missionnaires originaires du Puy qui en cette année 1896. prirent leur départ de la rue du Bac, trois étaient anciens élèves de La Chartreuse : ils vinrent faire leurs adieux et la chorale exécuta le Chant du Départ « Partez, hérauts de la bonne nouvelle ! » Le garçon de quatorze ans fut saisi, moins fies sentiments du cantique qu’il trouva « sublimes » que de l’exemple de générosité et de dévouement que ces jeunes partants offraient à son imitation. Longtemps renfermé en lui-même, mais cultivé avec fidélité, le désir d’être missionnaire se fortifia. Dès la troisième, il s’en ouvrit à son confesseur ; l’abbé Michel hésita entre la Société des Missions Etrangères et un ordre religieux ; le jeune homme se décida pour une pauvreté plus complète et des difficultés plus grandes, et choisit d’entrer au Séminaire de la rue du Bac. « Ma résolution une fois prise, écrit-il au supérieur du Séminaire rien n’a pu me la faire quitter... J’ai eu seize ans la vocation d’être prêtre six celle d’être missionnaire : après cela dois-je douter encore de l’appel de Dieu ? A l’heure qu’il est, Monsieur le Supérieur, il m’est permis de vous ouvrir mon cœur ; tout mon désir, c’est de me dévouer pour le bien des âmes, de souffrir, de convertir et, si j’osais, de mourir pour Dieu... Je voudrais être un François-Xavier mêlé d’un P. Cornay pour convertir le monde comme l’un, et comme l’autre verser la dernière goutte de mon sang, afin de faire naître encore beaucoup de chrétiens ». C’était un jeune homme de dix-neuf ans et demi qui s’exprimait avec une telle ferveur. Et, pour quitter la maison, il prévoit que sa mère « fera des difficultés » ; dans ce cas, « je partirai le dimanche 8 septembre, sous prétexte d’aller faire une promenade chez quelque ami ». La mère ne s’opposa pas à ce départ auquel sans doute elle était préparée et Henri Valentin arriva le 10 septembre 1901 au 128 rue du Bac.

     

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    Au terme de ses études, il fut ordonné prêtre le 22 septembre 1906, partit le 14 novembre suivant pour la mission de Setchoan Oriental, ou de Chungking. Mgr Chouvellon l’envoya apprendre la langue dans le district de Pi Chan auprès du P. Tournier. Son mentor n’avait que quatre ou cinq ans de plus que lui, mais il était déjà expert en langue chinoise et en pratique missionnaire. Le séjour du P. Valentin, assez bref (1907-1908), se passa avec l’aide de son catéchiste à collectionner mots et expressions et à se familiariser avec les tons de la difficile langue chinoise. Le chant n’a jamais été le fort du P. Valentin et ses oreilles eurent quelque peine à saisir les nuances ; d’autre part, timide de nature, il causait peu avec les chrétiens, les enfants surtout, prompts à la moquerie: il lui en resta une certaine défectuosité dans ta pratique de la langue, et il en souffrit beaucoup.

     

    Son stage de langue terminé, à l’issue de la retraite, il reçut sa nomination de curé de Tong Kiang et de chef de ce district, distant de Chungking de douze à quinze jours par voie fluviale. De suite, il se plut dans ce premier poste. Il y trouva, tout nouvellement construits, église, presbytère, école que venait de bâtir le P. Faucon, architecte de la Mission. C’était le bon temps, en 1908, où la paix et le calme régnaient dans la province, où l’on pouvait voyager, de jour et de nuit, sans rencontrer de gens mal intentionnés. La visite des chrétiens se faisait normalement deux fois par an ; celle des malades ne posait aucune difficulté. Le P. Valentin, dans toute sa jeunesse, ne manquait pas d’arpenter son domaine et de s’acquitter de ses charges sans éclat et sans bruit selon son habitude. La chute de l’ancienne dynastie mandchoue et la proclamation de la République, établie le 22 novembre 1911 à Chungking, inaugurèrent des années de troubles. Les francs-maçons (Kiang-fou) de Tong-Kiang terrorisèrent le pays et créèrent bien des difficultés au curé.

     

    La guerre 1914-1918 enleva à la mission du Setchoan oriental quatorze jeunes missionnaires. Le coup était dur. Le P. Valentin, déjà réformé lors de son service militaire, ne fut pas mobilisé. En 1920, il fut nommé à Suting, à une journée de marche de Tong Kiang. Cette préfecture était le centre d’un district important, fortement christianisé. L’activité du nouveau curé se porta sur les écoles de garçons et de filles, dont la population s’accrut dans de notables proportions ; il prépara aussi la nouvelle fondation des Franciscaines Missionnaires de Marie en 1922 ; à partir de débuts modestes, le P. Valentin et les religieuses développèrent hardiment les oeuvres d’assistance aux orphelins, aux malades indigents, aux vieillards miséreux, les uns et les autres nombreux en ces temps de banditisme.

     

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    Après un séjour assez bref au poste de Yuin-Tchouan, où il succéda au P. Giraux pue la maladie ramenait en France, le P. Valentin est ronmé directeur de l’imprimerie de la Sainte-Famille, à Tsen Kia gai, à quatre kilomètres de Chung-King. Cette oeuvre importante de la mission se développait sous la direction du P. Lamonnerie et de son fondateur, le vieux et saint P. Gourdon. Le P. Lamonnerie était fatigué et le P. Gourdon, âgé de 80 ans, ne pouvait plus évidemment assurer le service (de l’imprimerie. C’est alors que Mgr Jantzen, successeur en 1925 de Mgr Chouvellon, appela le P. Valentin à Tsen Kia gai. Il fit son apprentissage d’imprimeur, Mais le P. Gourdon mourut en 1927 ; le P. Lamonnerie, atteint en 1929 d’une grande fatigue cérébrale, dût prendre du repos à Hongkong, puis en France où il mourut en 1931. Le P. Valentin restait seul, avec, il est vrai, un aide, un prêtre chinois, le P. Ly, qui s’occupait du journal chinois « Tsong che pao » (La Vérité), tandis que lui-même rédigeait le supplément en français et était directeur de l’imprimerie (février 1929). Tant qu’il le put, c’est-à-dire jusqu’en 1950, le Père mit tout son cœur et toute son énergie à développer l’œuvre, à en moderniser le matériel, à assurer la progression des tirages. Le P. Valentin songeait à rajeunir la présentation de ses journaux, à rénover un outillage vieux de trente ans. Au retour d’un congé en France, en 1933, il avait étudié les réalisations des imprimeries de Hongkong et de Zikawei. Plein de jeunesse et d’enthousiasme, l’imprimeur-éditeur donnait à son œuvre un grand essor. A la veille des bom­bardements, pour l’année 1938-39, il sortait 28.000 volumes, tant latins que chinois, de piété, de doctrine ou de prières, 260.000 imprimés commerciaux ; il éditait, outre le vénérable hebdomadaire Tsong che pao, supplément français, un bulletin bi-mensuel à l’intention de la Croisade Eucharistique. Bien secondé par un personnel très attaché à sa personne, il était vraiment à son affaire ; et comme il était heureux de recevoir les visiteurs, de les accueillir avec sa bonté naturelle, le visage épanoui avec sa barbe en broussailles qu’il peignait de trois doigts écartés ! Il n’y a pas de doute qu’il fut heureux à la direction de l’imprimerie, il y a trouvé une activité qui répondait à ses goûts et à ses talents. D’un tempérament timide, extérieurement calme, pondéré, non exempt toutefois de vivacité habituellement surmontée, il fit preuve d’une prudence ca1culée et d’un dévouement soutenu au service d’un apostolat qu’il savait efficace. Il aimait réfléchir et aurait pu passer pour taciturne, mais il était accueillant, charitable, généreux en réception ; il avait un caractère oui plait et qui ne peut avoir que des amis.

     

    La guerre sino-japonaise éclata en 1937. Changhaï tomba aux mains des Japonais, puis Hankéou, le nord de la Chine et bientôt les provinces du centre. Depuis la prise de Nankin, Chungking eut le redoutable honneur d’être la capitale provisoire de la Chine. Le Président de la République, le généralissime Tchang-Kai chek et tous les ministres s’y étaient repliés. Si, en 1939, le Setchoan fut menacé par les armées japonaises, celles-ci n’osèrent pas affronter les gorges et les montagnes de la province; mais l’aviation nipponne, elle, multiplia, à partir de Han-kéou, les bombardements aériens. Le premier bombardement frappa le camp militaire aux portes de la ville, le 18 février 1938, et chaque printemps, de 1938 à 1942, ramena les escadrilles du Mikado. Un des points les plus atteints de la ville fut le quartier de Tsen kia gai où la mission groupait quelques-unes de ses installations les plus importantes : le collège Saint-Paul dirigé par les Maristes, qui fut complètement mis par terre ; le Carmel, le groupe paroissial et l’imprimerie. Celle-ci subit à plusieurs reprises de gros dégâts, surtout le 15 janvier 1939 et le 12 juin 1940. D’abord, on aménagea, à proximité, dans une grotte naturelle de la colline, un abri pour la population du quartier ; à l’imprimerie le travail continua comme de coutume, mais le P. Valentin voyait son stock de papier s’épuiser sans espoir de pouvoir le reconstituer. A la fin, il dût évacuer ses ateliers et sa résidence et emporter tout l’outillage qu’il put. Avec ses ouvriers, il se transporta à la campagne, au bord du Fleuve Bleu en aval de Chungking à Pee-cha-to, non loin et en contrebas du petit séminaire de Tse mou chan. C’est là qu’il passa la fin de la guerre ; mais faute de moyens et de locaux suffisants, il travaillait moins et moins vite, tâchant toutefois de servir nos missions du Setchoan et du sud-ouest de la Chine. Le journal cessa de paraître en décembre 1940. Comme beaucoup d’autres, le Père assistait impuissant au passage des avions qui débouchaient des gorges du fleuve pour foncer sur la capitale.

     

    À partir de juin 1942, les bombardements cessèrent, les Japonais étaient occupés ailleurs, dans le Pacifique, et la guerre sino-japonaise prit fin en 1945.

     

    Le P. Valentin, qui ne vivait que pour son imprimerie, regagna Tsen kia gai. Il fallut reconstruire en totalité ateliers, maisons d’habitations des ouvriers et du Père, chapelle, et il le fit avec diligence. Déjà il a établi son bureau au milieu des décombres, avec une vieille chaise d’emprunt et une caisse d’emballage en guise de table, et ne quitte pas les menuisiers, les maçons, les tailleurs de pierre ; il anime son personnel imprimeur, rétablit la fonderie des matrices pour les éditions de caractères chinois et autres, avec le même sourire et le geste familier, le coup de peigne des trois doigts dans la barbe. En un temps record, les brochures, livres, journaux sortent des presses ; la chapelle et la résidence du journaliste-éditeur s’élèvent dans le plus bel emplacement du quartier.

     

     

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    Mais l’imprimeur a vieilli et blanchi. Mgr Jantzen lui donne un collaborateur en la personne du P. Yang, prêtre de valeur et dévoué. Cependant, le P. Valentin sent que les charges de l’imprimerie lui pèsent et que son activité touche à sa fin. En a-t-il parlé à Mgr Jantzen ? En tout cas, il demande et obtient un congé d’un an en France, en 1948-1949. Il avait soixante-sept ans.

     

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    Il était de retour au mois d’octobre 1949. Monseigneur lui offrit la charge de la petite paroisse de Tse mou chan, tout près du séminaire. De fondation récente, elle possédait une école, tenue par deux religieuses de la congrégation diocésaine des Servantes du Sacré-Cœur. Il pourrait ainsi, sans trop de fatigue, accomplir le ministère que lui permet sa santé. De plus, il aurait la compagnie des confrères, les professeurs du grand séminaire. Mais la vague communiste déjà avait occupé Pékin, Shanghai, Nankin, Hankéou, en route vers la riche province du Setchoan, avec comme objectif Chungking. Un mois et demi après le retour du P. Valentin, les troupes de Mao Tse tung faisaient leur entrée dans la ville, le 29 novembre 1949, dans la soirée : le changement de régime s’opéra dans l’ordre, sans pillage, ni Incendie; d’ailleurs, la place était vide de ses défenseurs. Les soldats communistes ne tardèrent pas à se disséminer dans les campagnes et à prendre possession de la région du grand séminaire qu’ils occupèrent bientôt, mettant les professeurs sous la surveillance active des policiers. A la fin de l’année 1950, trois confrè­res, expulsés de leurs postes, vinrent se réfugier dans la résidence du P. Valentin, les PP. Théodore Cacault, Aug. Kerouanton et Gonthier. Le 1er juillet 1951, alors que les élèves venaient de partir en vacances le matin même, les policiers — ils étaient bien renseignés — se présentèrent dans la journée au petit séminaire et signifièrent l’interdiction aux missionnaires qui s’y trouvaient, les PP. Thermes et Bouchut, d’aller à la paroisse et intimèrent de même à ceux de la paroisse de franchir les deux cents mètres qui les séparaient pour rendre visite à leurs confrères. Les prêtres chinois gardaient leur liberté de mouvement. Le jour, deux policiers rôdaient autour des lieux ; mais le soir, ils rentraient au village. Alors, chacun en profitait pour des visites clandestines et jamais les voisins chinois ne trahirent les contrevenants. Ces petits jeux durèrent deux mois.

     

    Le 1er septembre, le permis de séjour des uns et des autres, qui était renouvelé tous les trois mois, vint à expiration ; la police refusa le renouvellement ; il ne restait plus qu’à quitter la Chine. Les démarches prirent un mois ; les journaux annoncèrent le départ des missionnaires, enjoignant à ceux qui auraient des réclamations à formuler contre eux de le faire ; personne ne se présenta. Puis, tout étant en règle, tous les Pères de Tse mou chan, les PP. Valentin, Cacault, Kerouanton, Gonthier, Thermes et Bouchut furent conduits à l’évêché où leurs bagages furent contrôlés par la police.

     

    Mgr Jantzen et le P. Gallice étaient retenus prisonniers par les autorités communistes, mis au secret, sous surveillance continue. Passant devant la cellule du P. Gallice, le P. Valentin, sans rien pouvoir dire, jeta un coup d’œil sur son confrère et lui lança une petite brioche dorée, achetée pour le voyage. Ce n’est qu’en 1952, que le P. Gallice, expulsé a son tour, put dire à son confrère combien ce geste lui était allé au cœur, alors qu’il demeurait, avec leur évêque, dans l’isolement et l’incertitude.

     

    Et le soir même, tous les autres furent embarqués pour Hankéou sur un vapeur où ils retrouvèrent deux autres confrères des Missions Etrangères, le P. Aymard et un autre. D’Hankéou, ils prirent le train de Canton et, au bout de deux nuits et un jour de voyage, arrivèrent à Hongkong.

     

    Tandis que les PP. Bouchut et Gonthjer restaient à Saigon, les autres Pères s’embarquaient sur la « Marseillaise » pour la France.

     

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    En France, le P. Valentin fut aumônier quelque temps chez lui, a Craponne-sur-Arzon puis dans l’Eure, et à la fondation Pereire à Levallois-Perret. A la retraite des missionnaires, en juillet 1956, il fêta à Bièvres ses noces d’or sacerdotales. Parmi les retraitants, il y avait cinq des dix survivants du bateau de 1906. Le lendemain de la retraite, le 6 juillet, ils assurèrent les fonctions d’une messe solennelle d’actions de grâces : le P. Charrier, célébrant, les PP. Guilbaud et Valentin, respectivement diacre et sous-diacre, le P. Chabagno cérémoniaire, le P. Pédebidau, thuriféraire.

     

    Le 19 octobre 1963, le P. Valentin se retira à Montbeton. Il était encore relativement valide et il lui en coûtait de se sentir « improductif », comme on dit dans le monde d’aujourd’hui. Heureusement, il avait ses petits « violons d’Ingres » : son jardin-balcon à la fenêtre de sa chambre, son transistor, un électrophone avec ses disques préférés. Et la récitation assidue de son bréviaire soutenait une âme restée jeune.

     

    Il sortait volontiers pour sa petite promenade quotidienne. Et aussi pour de plus longs voyages. En septembre 1966, il alla fêter ses noces de diamant à Lourdes ; et pour cet anniversaire, il fut entouré des anciens de Chungking, les PP. Gallice, Bouchut et Prat.

     

    En octobre 1967, il s’était rendu à Oullins, dans le Rhône, pour le baptême l’un arrière-petit-neveu. Il rentra de ce voyage assez, fatigué, disant qu’il avait pris froid : à 85 ans, un tel déplacement était-il recommandé ? Mais pouvait-on le dissuader de l’entreprendre ? Dans la nuit du 13 décembre, il eut une violente crise de coliques néphrétiques. Un mieux semblait s’annoncer et laissait espérer qu’il allait se remettre, quand son état s’aggrava brusquement : à partir du 20, il s’affaiblit peu à peu et s’éteignit doucement, le 24 décembre 1967 vers 11 heures du matin, après avoir reçu le sacrement des malades, pour aller fêter Noël avec les Anges et les Saints.

     

    • Numéro : 2909
    • Pays : Chine
    • Année : 1906