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Adolphe VAGNER (1868-1932)

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    Le 19 février 1932, un télégramme de Tôkyô nous fit connaître la mort de M. Adolphe Vagner, décédé la veille à cinq heures et demie du soir, à l’hôpital catholique de cette ville, dirigé par les sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie.

    Bien que prévue et redoutée à la fois, la disparition de ce confrère ne laisse pas de creuser un vide sensible dans la Mission d’Osaka, à laquelle il avait consacré plus de quarante années de son existence.

    M. Vagner, originaire du diocèse de Metz, donnait cependant ses préférences à celui de Nancy, où, au moment de l’annexion, son père, ancien soldat de Crimée, s’était retiré avec sa famille et remplissait les fonctions de garde-forestier à Favières. Dès son enfance, il prenait plaisir à accompagner son père dans ses tournées à travers les forêts lorraines, et peut-être puisa-t-il dans cet exercice cet amour de la marche qu’il devait conserver toute sa vie. Un jour cependant la promenade faillit tourner au tragique : un sanglier blessé et poursuivi par des chasseurs, se dirigeait à toute vitesse sur l’entant que le père eut juste le temps de hisser sur la branche d’un arbre.

    Au petit Séminaire de Pont-à-Mousson, le jeune Adolphe fit de brillantes études couronnées par le baccalauréat-ès-lettres. Lui-même gardait le meilleur souvenir de cette maison d’éducation, vouant à ses maîtres, et en particulier à son professeur de rhétorique, une affection inaltérable.

    C’est en 1885 qu’il vint frapper à la porte du Séminaire des Missions-Etrangères, enchanté de ne pas rencontrer l’opposition que font souvent les parents à l’éloignement définitif de leur fils unique.

    Pendant les cinq années qu’il passa soit à Meudon, soit à Paris, sa piété ne se démentit point ; son intelligence claire et lucide lui permettait d’étudier à fond les questions philosophiques ou théologiques, qu’il se faisait ensuite un jeu d’exposer de la manière la plus nette. Cependant le brillant élève qu’était M. Vagner ne parvint jamais à surmonter une timidité naturelle qui l’empêchait de montrer sa valeur au moment des examens oraux.

    Infirmier à Paris, en même temps que M. Duthu, M. Vagner, distrait et artiste à la fois, se déchargeait volontiers du soin des malades et de la préparation des médicaments sur son socius, pour chanter quelque motet découvert dans le graduel ou l’antiphonaire.

    Ses études terminées, il fut envoyé au Japon, en même temps que M. Angles ; tous deux arrivèrent à Kôbé le jour de Noël 1890. C’était une nouvelle existence qui commençait ; pour faire ses premières armes, M. Vagner fut envoyé à Kyôto, sous la direction de M. Vasselon. Il devait y rester plus d’une année. Avec son esprit méthodique, sa facilité remarquable pour l’étude des langues, le jeune missionnaire fit de rapides progrès en japonais ; au bout de dix mois, il pouvait donner son premier sermon.

    En 1892, il fut envoyé à Totteri, ville importante sur la côte ouest de la mer du Japon, et non encore évangélisée. Premier titulaire de ce poste, il s’y donna tout entier, adoptant pour le logement, la nourriture et le genre de vie, les habitudes des gens qui l’entouraient. Il réussit à former dans cette localité un noyau de chrétiens sérieux auxquels, sans forfanterie, il pouvait donner comme mot d’ordre, les paroles de Saint-Paul : « Imitatores mei estote, sicut et ego Christi. »

    À cette époque les moyens de communication étaient loin d’atteindre le degré de perfection que nous leur voyons aujourd’hui. Pour le voyage de confession mensuelle, notre confrère n’avait que le « pousse-pousse » où, à son défaut, le secours de ses jambes pour traverser les montagnes couvertes de neige pendant les longs mois de l’hiver. Aussi arrivait-il que M. Chatron, alors procureur de la Mission de Kôbé, allait à la rencontre de son confrère pour lui épargner les fatigues d’un trop long voyage. Le rendez-vous était fixé à mi-chemin, dans une auberge japonaise, où après une nuit de repos, l’un et l’autre refaisaient en sens inverse la route parcourue les jours précédents.

    Quatre ans plus tard, changement de décor. A la place de la brousse qui avait été son partage, M. Vagner fut appelé à prendre la charge du poste d’Uchi-Awaji-machi, en plein centre de la grande ville d’Osaka. Au point de vue matériel, gagnait-il au change ? La Mission catholique se trouvait dans une rue assez tranquille, mais elle était installée dans une vieille maison et sur un terrain trop étroit, qu’il était impossible d’agrandir. Le missionnaire ne se posa même pas la question de savoir s’il pourrait s’y faire. Il y restera jusqu’en 1904, content de son sort, et trouvera une heureuse diversion à cette situation dans le service de son annexe de Nara, ville au site enchanteur et placée à proximité d’un parc devenu l’une des merveilles du Japon.

    En cette même année 1904, l’autorité diocésaine le décharge de la chrétienté d’Uchi-awaji, pour limiter ses efforts à la chrétienté de Nara ; mesure que les circonstances rendirent temporaire puisque de 1914 à 1922, nous le retrouvons à la tête de ces deux postes, binant chaque dimanche, été comme hiver, et tâchant de remplir au mieux toutes ses obligations de pasteur. A ceux qui lui disaient de prendre des ménagements il ne répondait pas et continuait son ministère comme si de rien n’était, jusqu’au jour où, un titulaire étant donné à Nara, il put revenir à Osaka.

    En 1928, il fut envoyé à Kyôto, pour venir en aide à M. Duthu, chez qui l’état de santé ne permettait plus de faire face à tous les besoins réclamés par ce centre important. Il s’y rendit avec cette simplicité qui le caractérisait, se prêtant de bonne grâce à toutes les demandes qui lui étaient faites.

    En 1931, M. Vagner fut chargé de fonder un nouveau poste dans la partie Nord-Ouest de Kyôto, ville dont la population atteignait le chiffre d’un million d’habitants. Là, ni terrain, ni rési­dence, tout était à faire. Par ses soins une maison fut louée, des appartements transformés en oratoire ; et sans retard, le Père consacra tous ses soins et ses efforts à ce nouveau centre d’évangélisation qui groupait déjà plus de trois cents fidèles.

    Peut-être se promettait-il d’y faire un long séjour et d’y exercer un fructueux apostolat. Le Divin Maître en jugea autrement ; dès les premiers jours de juin, notre confrère éprouva des crampes à la main gauche, mais ne s’en préoccupa point. Quelques jours plus tard, le 6 juin, une attaque se déclara dans l’après-midi ; un malaise subit s’étant fait sentir, M. Vagner n’eut que le temps d’appeler son domestique pour l’envoyer chercher le médecin. Ce­lui-ci constata une hémorragie cérébrale, exigea le repos absolu et le traita en conséquence. M. Duthu appelé d’urgence, trouva le malade en pleine connaissance et déjà un peu remis. Pendant une semaine on fut inquiet ; mais petit à petit un mieux s’étant déclaré, le missionnaire put se lever, faire de courtes promenades, et enfin au bout d’un mois aller se reposer à l’évêché d’Osaka. Plusieurs semaines de vacances passées chez son vieil ami M. Relave lui furent favorables au point que le convalescent se crut complètement guéri, et capable de reprendre du ministère. La mesure de précaution prise par Monseigneur Castanier de le décharger de son poste lui fut plus pénible que la maladie ; mais elle avait été dictée par la Faculté qui, pour obtenir la guérison du cher malade, avait prescrit de lui enlever tout souci et toute responsabilité.

    Au commencement d’octobre, l’aumônier de l’école du Sacré-Cœur d’Obayashi devant s’absenter pendant plusieurs semaines, son Evêque proposa à M. Vagner de le remplacer provisoirement, disant que ce serait pour lui une occasion d’essayer ses forces et de voir s’il était capable de reprendre du ministère. M. Vagner accepta volontiers. Le 13 du même mois, au cours d’un voyage à Kôbé, une nouvelle crise se déclarant, le malade n’eut que le temps d’appeler M. Fage. Monseigneur, averti par téléphone, accourut aussitôt avec M. Birraux. Leur arrivée coïncida avec le moment où la crise était à son paroxysme, et déjà le Père avait le râle de la mort. Son Excellence exhorta le patient à se soumettre à la volonté du Bon Dieu et lui administra les derniers sacrements. De son côté le médecin essaya une piqûre, mais s’éloigna en disant que probablement le malade ne passerait pas la nuit. Sur ce point la Science devait heureusement se tromper ; la nuit fut calme, et le lendemain matin, M. Vagner pouvait recevoir la Sainte Communion.

    Avec le temps sa santé se raffermit. Cependant l’alerte avait été assez sérieuse pour que notre confrère put se rendre compte par lui-même, que tout travail actif lui serait désormais interdit, et qu’il devait se préparer à la mort.

    Survint alors une crise de mélancolie profonde ; lui si pieux, si laborieux, entièrement à ses devoirs de prêtre, se reprochait d’avoir gaspillé son existence et perdu son temps ! Ce scrupule dura un mois, au cours duquel les confrères qui venaient le visiter devaient entendre les reproches qu’il s’adressait à lui-même sur son passé de prêtre et de missionnaire. On avait beau l’exhorter et le réconforter ; rien ne pouvait déchirer ce voile noir sous lequel il s’était comme enseveli. Ce ne fut qu’aux approches de Noël qu’il retrouva avec son entière confiance en Dieu, sa gaieté habi­tuelle.

    Alors M. Candau, supérieur du grand Séminaire de Tôkyô, et son intime ami, M. Anoge, l’invitèrent à venir se reposer auprès d’eux, dans un endroit paisible où il serait assuré de trouver avec le bon air, les distractions dont il éprouvait le besoin.

    Après maintes hésitations, il finit par se laisser convaincre, et le 3 février il s’embarqua avec Mgr Castanier pour Yokohama. Le voyage ne l’avait pas fatigué ; il se sentait revivre, s’habituait facilement à ce nouveau milieu, s’intéressant même aux études qui se faisaient dans cet établissement. Malheureusement moins de deux semaines plus tard, survenait la crise qui devait l’emporter.

    Le dimanche 14 février, pendant la récréation qui se prenait chez M. Favier, il se sentit fatigué et se retira en disant qu’il allait se reposer. Vers les onze heures du soir, M. Candau entendant des râlements dans la chambre voisine, se précipita chez M. Vagner, qu’il trouva étendu sur son fauteuil. Aidé d’un séminariste, il le coucha sur son lit et lui administra les derniers sacrements. Le lendemain, quand le médecin en chef de l’hôpital catholique de Tôkyô put se rendre au Séminaire, il diagnostiqua une crise d’urémie, mais avec espoir de guérison. Il le fit transporter à son hôpital où malgré les soins les plus assidus, notre confrère expira le 18 à cinq heures et demie du soir.

    Pendant les derniers jours de son existence, M. Vagner garda une demi-connaissance, louant le Divin Maître et remerciant les confrères, leur demandant pardon de ses manque-ments à leur égard.

    Dès le vendredi, son corps exposé à la tribune de la chapelle du Séminaire, à cause de l’ordination qui devait avoir lieu le lendemain, fut veillé jour et nuit par les élèves. Le samedi, après l’ordination, Mgr Chambon célébra la messe des funérailles, en présence des missionnaires de Tôkyô, des délégations des religieux de la capitale, auxquels étaient venus se joindre MM. Birraux et Anoge d’Osaka. Sa dépouille mortelle repose au cimetière catholique où, quelques semaines plus tard, était également inhumé un prêtre japonais, le Père Takeno, qui avait été son premier élève de latin à Kyôto.

    Le regretté défunt laisse parmi nous le souvenir d’un confrère charmant, enjoué autant que pieux et zélé. Ses méditations du matin faites la plume à la main, les notes qu’il écrivait au cours des journées, sont devenues des volumes qu’il suffit de parcourir pour se rendre compte de sa vie intérieure intense.

    À l’égard de ses chrétiens, il était d’une bonté et d’un dévoue­ment extraordinaires. Mais cela ne nuisait en rien à sa fermeté. Il avait même le don d’obtenir beaucoup de ses fidèles et surtout il était un modèle pour bien les instruire de leur religion et les former à une vie profondément chrétienne.

    Sa parfaite connaissance de la langue japonaise, qu’il n’avait d’ailleurs jamais cessé d’étudier, contribuait beaucoup à rendre son ministère agréable et fructueux. Il était également  apprécié lorsqu’il donnait des conférences religieuses aux païens, des sermons aux chrétiens, et même de simples leçons aux élèves des écoles supérieures. On faisait souvent appel à son dévouement pour annoncer la Bonne Nouvelle ; et ce n’était jamais en vain, car M. Vagner profitait de toutes les occasions qui se présentaient pour jeter dans les cœurs la divine semence.

     

     

     

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    • Numéro : 1910
    • Pays : Japon
    • Année : 1890