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André VACQUIER (1906-1945)

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    D’après un article paru dans SUD-EST ( Saigon, 14, boulevard Charner ), novembre 1949, p. 38 et suiv.

    * * * *

    Lorsqu’il arriva à Hanoi en 1930, il fit un peu peur. Ce fils d’amiral, cet ancien étudiant de Stanislas qui avait travaillé avec Robert Garric, le fondateur des Équipes sociales, apportait avec lui des méthodes et un esprit nouveau. Il était nanti d’un physique qui le rendait à peu près irrésistible : 1m.85 de taille, des yeux qui fusillaient, un menton volontaire que n’arrivait pas à dissimuler une légère barbiche de faune, un geste coupant, une voix de stentor au timbre métallique avec laquelle il s’exprimait par la suite aussi facilement en annamite qu’en français. Tout cela au service d’une belle intelligence et d’un rigoureux esprit d’organisation. Un homme magnifiquement taillé pour le commandement. On l’imaginait très facilement aussi bien à la tête d’un grand trust industriel qu’à la tête d’une armée ou d’un parti politique. C’était un homme complet qui aurait réussi à peu près partout. Une piété profonde et rigoureuse, comme tout l’homme, l’avait consacré au service de Dieu ; et il avait opté pour les Missions où les plus vastes horizons lui étaient ouverts et les initiatives les plus hardies lui étaient immédiatement permises.

     

    Les quinze années de vie apostolique du Père Vacquier se passeront à Namdinh. On ne pensera plus alors à cette ville sans penser au Père Vacquier. Partout s’y affirme sa puissante personnalité. Les groupes scolaires surtout y prennent une importance et une qualité rares. Le Père les multiplie. La majorité des enfants qui les fréquentent ne sont pas chrétiens, mais tous entrent en sympathie avec ce christianisme qui est symbolisé à leurs yeux par celui qu’on appelle bientôt « le Roi de Namdinh ». Au début des cours, tous les élèves, chrétiens ou non, récitent le Notre Père. Beaucoup de non-chrétiens fréquentent les cours facultatifs d’instruction religieuse. Pour l’achèvement de toutes ces écoles, le Père Vacquier a demandé par anticipation la part de son héritage ; il n’a rien gardé pour lui. Il n’est pas seulement un directeur de groupes scolaires. Il remplit scrupuleusement ses obligations de vicaire, puis de curé et chef de district. Sous son impulsion, scoutisme et jocisme prennent à Namdinh un magnifique essor. De plus en plus, les dirigeants de l’Indochine demandent le conseil du Père Vacquier pour des questions d’intérêt général. Ses ennemis le lui reprocheront plus tard : « Il s’est mêlé de politique », diront-ils... Mais n’est-il pas naturel qu’un chef d’État éclairé prenne l’avis d’hommes éminents, d’un désintéressement et d’une vertu indiscutables ? Saint Vincent de Paul et saint Jean Bosco aussi furent consultés par les grands de ce monde ; et Notre-Seigneur ne fut-il pas accusé par les bons nationalistes juifs, auprès de M. le Résident de Rome à Jérusalem, de « fomenter des révoltes en Judée et jusqu’en Gaulée, de se faire roi contre César et de s’opposer au payement du tribut à César » ! Aucune raison ne vaut contre la haine et le mensonge...

     

    Lors du gouvernement du Front populaire, c’est le Père Vacquier qui fut accepté par tous les partis pour arbitrer la grève. En un temps record, il régla la question. — Il fit œuvre  hautement sociale en faisant adopter par l’Administration une série de réglementations pour les coolies tonkinois qui allaient travailler dans les plantations de Cochinchine. Grâce à l’intervention du Père Vacquier, il fut édicté que le coolie ne pouvait être embauché qu’avec sa famille ; ainsi, plus de femmes et d’enfants abandonnés dans le Nord par des Tonkinois qui trouvaient la vie plus facile en Cochinchine et s’y fixaient en contractant de nouvelles unions. L’assistance médicale fut organisée dans les plantations. Des prêtres tonkinois allèrent exercer leur ministère auprès des nombreux catholiques qui s’y trouvaient. Les ennemis du Père parleront plus tard de déportations ! Tous ces pauvres qui étaient partis étaient volontaires ; dans le Sud, ils trouvèrent leur vie assurée. Que seraient-ils devenus lors de la grande famine de 1945 s’ils étaient restés au Tonkin ? En fait, des milliers de Tonkinois doivent leur vie à l’action sociale du Père Vacquier ; des milliers de foyers lui doivent de n’avoir pas été disloqués. Grande œuvre sur le plan général, à la mesure de l’homme.

     

    Ce grand brasseur d’affaires extrêmement diverses ne paraissait jamais débordé. Il s’était créé un état-major de jeunes gens annamites qui fonctionnait supérieurement. Le Père exerçait un contrôle de tous les instants ; mais il excellait à distribuer travail et responsabilités à ses jeunes collaborateurs. Dans ses rapports avec eux, il alliait avec aisance l’autorité et la cordialité, une grande exigeance et une saine familiarité. Le plus surprenant, c’est qu’il arrivait petit à petit à faire marcher tout son monde au rythme de son activité vraiment débordante. De temps en temps une colère, une de ces bonnes colères à la Lyautey, venait exciter l’attelage qui s’endormait. Au cours de ces sorties, le Père Vacquier s’entendait parfaitement crier et s’arrêtait sur commande avec une aisance déconcertante. Bref, l’ambiance de l’entourage du Père était toujours au travail intensif ; mais elle était aussi à la joie.

     

    Un jour arriva où le Père put mesurer la grandeur de son influence et de son autorité morale, l’étendue de sa puissance ; ce jour-là, il lui aurait été presque permis de sentir quelque bouffée d’orgueil lui monter à la tête : ce fut lorsqu’il reçut une demande de la part des bonzes de Namdinh en vue d’obtenir régulièrement de lui des conférences spirituelles !... — Jouis-en de ce jour de triomphe moral, cher grand soldat de la Foi et de la Charité... Jouis-en, car, humainement parlant, il sera bien éphémère. Et maintenant, il te reste à voir mis à bas en quelques semaines ce que tu as édifié en un temps record de quinze années, il te reste à être abattu par tes propres enfants sur les ruines de ton œuvre. Mais, au regard de Dieu, les sentiments dont tu as fait montre durant cette période dramatique valent peut-être encore plus que ton édifice de quinze ans...

     

    *

     

    …J’ai mentionné à deux reprises les « ennemis » du Père Vacquier. Il en avait donc ? Le soleil fait toujours de l’ombre, et certains petits esprits, consciemment ou non, en voulaient au Père de son éminente supériorité. De plus, il avait fait trop d’obligés dans la ville... « Qui oblige fait des ingrats »; le proverbe vietnamien correspondant existe également : « Làm on nên oán » (prodiguer les bienfaits et récolter la rancune).

     

    Un orphelinat vient d’être organisé à Namdinh pour les enfants faméliques, lorsque le 9 mars 1945 arrive (Le coup de force des Japonais), suivi d’une période de flottement. D’où vient le vent ? Qui l’emportera ? Puis, petit à petit, des attitudes se dessinent, des prises de position s’affirment. Le Père Vacquier comprend vite qu’il n’est plus le maître. Avec souplesse d’ailleurs, il lâche de la longe. Mais son état-major se disloque de bizarre façon. Le Père voit avec stupeur plusieurs de ses principaux collaborateurs se tourner haineusement contre lui, d’autres adopter une attitude peureuse : « Je ne connais pas cet homme »... Et puis, aussi, certaines fidélités, surtout de la part de modestes collaborateurs subalternes, et qui le consolent. Ceux qui émettaient l’opinion que le Père Vacquier « n’était qu’une organisation », le connaissaient bien mal ou se trompaient grandement. C’était une organisation, oui ! mais au service de quelque chose qui informait toute la vie du Père. En fait, il n’apparaîtra jamais si grand moralement que lorsque toute son organisation aura été détruite, ou, ce qui est pire, mise au service d’une autre cause qui n’était pas la sienne.

     

    On essaye d’abord de faire frapper le Père par le « bras séculier », c’est-à-dire, le Japonais. Mais le fait que le Père Vacquier ait été mobilisé comme sous-lieutenant au début de la guerre, le fait qu’il se soit opposé vigoureusement à l’abus des réquisitions des terrains des chrétientés pour l’ensemencement du jute par les Japonais, ne sont pas des motifs suffisants pour les décider à frapper. Quelques tracasseries, perquisitions et deux ou trois courts emprisonnements, c’est tout ce qu’il était possible d’obtenir. Cependant, le Père Vacquier est atterré devant tant d’ingratitude, et parfois, dans ses lettres, une plainte lui échappe : « Nos chrétiens sont bien méchants tout de même ! Ils me reprochent aujourd’hui mes rapports avec l’Administra­tion, or c’est pour eux et à leurs demandes quotidiennes que j’ai eu ces rapports ! » Le tempérament de fer reprend d’ailleurs vite le dessus : « Tant mieux s’il en est ainsi : cela nous donnera l’occasion de pardonner ». Pas d’illusions pourtant : « Cela finira peut-être par un coup de poignard ou une balle dans la peau ». Une feuille infâme, le Thứ Bẩy, attaque même la vie privée de ce chevalier sans reproche :

    « J’apprends qu’un journal s’en prend à ma réputation : c’est un bien pour moi, Seigneur, parce que vous m’avez humilié ».

     

    Après la prise de pouvoir du Vietminh, les Judas comprennent que maintenant tout est permis, et les Pilates baissent la tête sans oser élever la voix. Fin août 1945, le Père Vacquier est emprisonné une quatrième fois : nous ne devions plus le revoir. Dans la nuit du 8 au 9 septembre, il est emmené en camion vers une destination inconnue, en même temps que deux eurasiens, fonctionnaires de la Sûreté et des Douanes. Et c’est fini.

     

    Par des voies détournées, le bréviaire et le Nouveau Testament que le Père Vacquier avait en prison sont revenus entre nos mains. De nombreux passages sont soulignés au crayon, avec, en marge, l’annotation : 8-45 ou 9-45. Il arrive que le jour soit même indiqué, comme c’est le cas pour cette phrase marquée 6-9-45, donc l’avant-veille du jour où le Père et ses deux compagnons ont fort probablement été mis à mort. Cette phrase est la dernière de l’Épître de saint Paul aux Colossiens : « Souvenez-vous de mes chaînes »...

     

    *

     

    …Novembre 1946. Je suis à Namdinh. Flanqué de deux aumôniers militaires, je me rends vers cette église et ses dépendances que j’aimais tant visiter autrefois quand j’en avais l’occasion. De l’église qui me donne une impression de vide, ont été bannies les statues de sainte Thérèse et de sainte Jeanne d’Arc parce que... françaises ! Au premier étage du cercle, la grande bibliothèque, naguère ai riche et si ordonnée, est mise au pillage. A la librairie catholique du rez-de-chaussée, notre entrée produit sensation : hostilité, peur, gêne se lisent sur les visages. Sur les rayons, et pour mémoire, quelques ouvrages religieux et deux ou trois images pieuses sont encore là. A part cela, la littérature du nouveau régime a tout envahi ; et, étalées sur le mur devenu invisible, à des dizaines d’exemplaires, dans tous les formats et sous tous les angles, les effigies du nouveau dieu : Hô-Chi-Minh. Le « Roi de Namdinh » est bien mort ! — Voire... C’est aussitôt après que se produit un tout petit incident dont je me souviendrai longtemps. J’allai faire une visite protocolaire au curé de Namdinh, et je trouvai un vieux prêtre qui souffrait en silence : son grand âge le garantissait du vent de folie ambiant. Au moment de sortir de la cour du presbytère, j’entends derrière moi un galop précipité de pas menus, et je suis immédiatement entouré d’un nombreux groupe d’enfants qui s’arrêtent tout interdits, en silence, et tout désappointés, me semble-t-il. Derrière eux, le pas traînant, arrive un vieux catéchiste à barbiche blanche ; il est cassé et ridé. Il me dit d’une voix neutre : « Les enfants vous ont vu du fond du jardin ; vous aviez le dos tourné. Ils vous avaient pris pour le Père Vacquier... »

     

    • Numéro : 3423
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1930