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Henri VACQUEREL (1853-1936)

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    M. Vacquerel est né le 17 août 1853 à Clécy, charmant petit village de la vallée d’Auge, au diocèse de Bayeux. À défaut du papa rappelé à Dieu, Mme Vacquerel trouvait dans l’éducation d’Henri un appui précieux auprès de son fils aîné Edouard. — « Quand notre père « mourut, écrivait-il, je n’avais que 6 mois. Edouard avait, lui, un peu plus de 12 ans. Ainsi « qu’il me l’a raconté plus tard, lorsqu’il me vit si frêle dans mon berceau, il jura de remplacer « auprès de moi le père disparu, et il a tenu son serment. Car c’est grâce à lui que j’ai pu « entrer au séminaire et que je suis arrivé au sacerdoce. Quelle joie pour moi, lorsque tout « petit, je voyais venir les vacances du séminaire qui le ramenaient à la maison. Nous nous « aimions tant, quoique de caractère si différent. Il était sage, doux, réfléchi, tandis que j’étais « un vrai petit diable, aimant les aventures et les jeux bruyants. » Edouard retourné à ses études, Henri revenait à ses exploits coutumiers. Il était tellement espiègle que M. le curé un jour le raya de la liste des enfants de chœur.

    Cependant la fermeté de Mme Vacquerel, qui ne laissait aucune incartade impunie, les bons conseils et l’exemple du frère séminariste, la grâce de Dieu surtout, agissant sur cette âme d’adolescent, portaient leurs fruits. Droiture, loyauté, entrain, venaient étayer une piété vive et une grande générosité. Et ces riches qualités rachetaient la pétulance de cet enfant terrible. Bientôt elles le conduisaient au petit séminaire de Vire, où il se montra élève pieux et soucieux de sa formation cléricale. Là on lui apprit à goûter les belles-lettres et il n’est pas douteux qu’il ne fût en tête de son cours. Il y acquit cette formation littéraire qui lui permit plus tard de manier avec la même élégance le langage fleuri de la poésie et le style acéré des mercuriales. Le seul événement qui semble marquer une étape fut l’ordination de son cher Edouard. — « Lorsqu’il fut ordonné sous-diacre, disait-il, j’étais alors au petit séminaire de « Vire. Un congé me fut accordé pour aller à Bayeux assister à l’ordination. Voilà de cela 52 « ans ; comme la vie passe ! »

    Le récit du martyre de son compatriote, le P. Maubant, décapité en Corée, vint-il réveiller chez le séminariste les goûts aventureux de son enfance ? N’est-ce pas plutôt le besoin de se dépenser corps et âme au salut des plus infortunés, son zèle pour l’extension du règne de Dieu dans les pays où son Nom était encore inconnu, qui lui présentèrent la vie apostolique comme le seul idéal qui lui permit de donner sa mesure ? Entre temps, ses études secondaires terminées, il entrait au grand séminaire de Bayeux et il y reçut les ordres mineurs. Peu après, il vint frapper à la porte du séminaire de la rue du Bac, où il fut admis le 13 septembre 1876. Ordonné prêtre le 21 septembre 1878, il allait faire ses adieux à sa famille. — « Il va y avoir « 39 ans le 29 sep­tembre prochain, écrivait-il en 1917, que je chantais ma première messe à « Clécy. L’église était pleine comme aux jours des plus grandes fêtes. Ce fut une belle journée « dont le souvenir me demeure bien présent malgré le nombre des années écoulées. »

    Arrivé à Canton le 7 janvier 1879, notre jeune apôtre redou­tait d’être retenu dans la capitale provinciale, alors qu’il rêvait de vie au grand air, dans la brousse. Ce ne fut pas sans peine, et même en usant quelque peu de ruse bien normande, qu’il obtint de Mgr Guillemin, alors Préfet apostolique de toute la province du Kouangtong, sa destination pour Tchonglok, à l’est de cette région. Le Tchonglok était un territoire plus grand qu’un département français, c’était un pays sans voie fluviale, sans route, tout en montagnes, traversé par des sentiers. Les habitants de cette époque, presque tous paysans se faisaient toujours la guerre entre eux ; leur religion, très vague, consistait dans le culte des ancêtres et des génies des bois et des montagnes. La morale chez eux se traduisait par la loi du plus fort, aussi des querelles souvent sanglantes ne cessaient-elles de se produire. Comment le jeune missionnaire allait-il se créer et garder dans ce chaos une place de premier plan ? Petit de taille, mais n’en perdant pas un pouce, le visage encadré d’une barbe bien fournie, des yeux bleus lançant des éclairs d’acier, d’une énergie farouche, mais compatissante envers les miséreux, impulsif et nerveux, il sut patienter 10 ans pour atteindre le but fixé ; entreprenant sans cesse et ne cédant jamais, prompt à s’illusionner, réfrac­taire toutefois au découragement, il allait, par sa loyauté universellement reconnue, par son cran, ne reculant pas devant les fusils braqués devant lui, devenir dans cette anarchie du Tchonglok, l’arbitre écouté, un justicier redouté, un protecteur apprécié, un chef en un mot, à l’âme droite comme le regard.

    Accompagné d’un maître de langue cantonnais, ne connais­sant pas un mot de hakka, M. Vacquerel arrive donc à Vong-­Sakang, chrétienté de son district. Deux cents néophytes consti­tuent tout son troupeau, mais son champ d’apostolat est immense. Sans perdre de temps, tout en étudiant les rudiments de la langue chinoise, il parcourut son fief et l’arrondit encore en ramenant sous sa houlette quelques brebis égarées dans les bercails voisins. Sans arrêt il marche, visite et, par son catéchiste, instruit ses néophytes, chrétiens de nom seulement. Dans sa longue vie, il ne trouvera jamais le temps de se reposer ; à cette époque, aux temps de l’évangélisation, il est vraiment le chevalier de la brousse. Infatigable, toujours en route par monts et par vaux, il visite chrétiens et catéchumènes, même ceux des paroisses voisines, quand les chefs en sont absents. Il aimait à raconter comment, arrivé à Hopo, chef-lieu du district limitrophe, après 3 ou 4 journées de marche, on vient le chercher dès la première nuit pour administrer une personne malade dans la montagne, à 7 lieues de là, — Le mal est-il grave ? demande-t-il. — La malade ne peut plus rien prendre, lui répondit-on. — Alors, allons-y ! le devoir avant tout. La montagne franchie, il arrive trempé, fourbu. Une vieille femme, assise sur le seuil de la porte, plume une poule. —Où est la malade ? — La malade ? mais c’est moi, attends un mo­ment, pour me faire les saintes onctions, que j’aie cuit cette poule pour ton souper...

    Le repos, entre ces courses épuisantes, il le trouve dans les démêlés avec les païens ou les protestants. Au besoin il défend chrétiens et païens contre pasteurs et mandarins. Les pasteurs venus d’Allemagne se rengorgeaient de leur victoire sur la France et en profitaient pour entraver l’action du missionnaire. Tel David devant Goliath, le petit M. Vacquerel n’était armé que d’une fronde : sa doctrine et sa logique impeccable. Trompés par leurs adeptes, les pasteurs faisaient intervenir leur consul contre les catholiques ; mais les enquêtes menées par notre confrère prou­vaient à maintes reprises la fourberie des protestants ; si bien que le consul, lui-même protestant, déclarait s’en remettre pour toute chose au missionnaire catholique et n’avoir confiance qu’en lui. Certains mandarins de cette époque, quelque peu concussionnaires, devaient bientôt eux-mêmes, rendre hommage à M. Vacquerel. L’un d’eux s’étant avisé de lui interdire la porte de son prétoire, notre héros la défonça d’un coup d’épaule, et, renversant les rôles, il fit paraître à sa barre le mandarin ébahi. Ayant ainsi obtenu satisfaction, le missionnaire s’éloigna avec son catéchiste. A quel­ques kilomètres de là, celui-ci s’aperçoit qu’il a oublié son parapluie au tribunal et retourne sur le champ, mais les portes se referment derrière lui et on l’enferme au cachot. Après quelques jours d’at­tente, M. Vacquerel, ne voyant pas revenir son compagnon et ayant vainement réclamé sa libération se fâcha et porta l’affaire au tribunal compétent de Canton ; il obtint gain de cause, et le mandarin, coupable d’ailleurs de forfaiture plus grave, fut destitué. Du coup, M. Vacquerel devint le Napoléon du Tchonglok. — « Nous avons enfin quelqu’un pour nous défendre ; finies les vexations et les exactions des officiels et de leurs satellites » :  telle est la ru­meur qui court dans les villages environnants, portant au loin la renommée et le prestige de notre confrère. Dès lors, les soldats se présentent-ils pour piller les gens ou rançonner les notables, on appelle le missionnaire. Le seul énoncé de son nom, ou du moins son approche, suffira pour éloigner ces oiseaux de proie.

     

    Comme toute la Chine, le Tchonglok fut, en 1900, troublé par l’insurrection des Boxeurs. M. Vacquerel vit ses jeunes chré­tientés mises à sac, des églises brûlées. L’ordre une fois rétabli, grâce au concours de son confrère et ami, M. Roudière, délégué du consul de France de Canton pour le règlement des indemnités en compensation des déprédations commises, put alors relever les ruines matérielles et morales accumulées par la tourmente. Il commença à Pet-téou-t’sai, la construction de cette église qui fait l’admiration de toute la région. Tout le Tchonglok fut mobilisé ; des arbres centenaires étaient amenés des quatre coins du district sur le chantier, tandis que son frère, l’Abbé Edouard, expé­diait de France des pavés de mosaïque et de superbes verrières. La bénédiction de l’église coïncidant avec les noces d’argent sacer­dotales du constructeur, marqua l’apogée de sa gloire. Païens et chrétiens., notables officiels et confrères, accoururent pour fêter l’heureux jubiliaire qui versait des larmes de joie.

    Après 1909, l’esprit nouveau qui devait aboutir à l’instaura­tion de la République, rendit plus délicates et souvent plus ten­dues, les relations des missionnaires avec les autorités chinoises. La guerre européenne accentua encore cette méfiance envers les étrangers. M. Vacquerel s’adonna alors de plus en plus au soin de ses chrétiens qui, de 200 à son arrivée, atteignirent le nombre de 2.000 environ. C’est alors qu’il construisit sa « forte­resse » de Chongsan, la « Montagne Haute ». Dès ses premières années, il avait fondé là une colonie chrétienne qu’il avait dû défendre, parfois le fusil à la main, contre les incursions des brigands ou les vexations des païens des environs. Il entasse ainsi pierre sur pierre, rocher sur rocher, et sur la montagne dresse une nouvelle montagne : résidence, école, couvent et église, cette dernière du reste pas encore terminée. Il s’y retirera défi­nitivement en 1926, quand son église de Pet-téou-ts’ai, et la plus grande partie du district, seront confiés aux missionnaires américains de Maryknoll.

    L’année suivante, l’invasion communiste rallumera ses ardeurs belliqueuses d’antan. Il mettra alors son troupeau sur le pied de guerre. Mais trompé par l’uniforme des assaillants et croyant avoir affaire aux troupes régulières contre lesquelles il ne voulait pas se battre, il se retira dans la montagne, tandis que les rouges pillaient son arsenal et saccageaient le village. En 1929, ses confrères, réunis à Swatow, célèbrent les noces d’or du vénérable vieillard. Puis il regagne son nid d’aigle de Chongsan, d’où il ne sortira plus guère. Ses Chongsanais l’aiment comme un père et... l’exploitent comme tel ; lui, les chérissait comme ses fils, enfants trop gâtés parfois. Sa plus grande joie lui sera donnée par les deux enfants de Chongsan qu’il conduira au sacerdoce.

    L’air trop vif de la montagne devait bientôt le contraindre à se réfugier dans la plaine. Il trouva à Loktienpa, auprès du bon M. Veaux, l’asile tranquille qu’il désirait, sans cependant oublier Chongsan où il fera des visites de plus en plus espacées. Mais un tempérament de cette trempe peut-il se résigner à la retraite ? Et bientôt l’architecte aux longs cheveux blancs de reprendre ses compas, l’entrepreneur aux jambes percluses de grimper les échafaudages. Et là où régnait la rizière s’élève une cité moderne, bâtie en ciment : orphelinat, couvent, noviciat, école sortent de terre en quelques années. De longue date il avait, en effet, pressenti la nécessité d’une maison de formation pour les religieuses-catéchistes en pays hakka. Gagnées depuis toujours à cette idée, les bonnes Mères de la Congrégation de Sainte Ursule trouvent donc en lui un protecteur et bienfaiteur providentiel. La prospérité de la nouvelle institution, les fondations qu’il entrevit toutes prochaines, les bons soins, l’affection, la reconnaissance touchante des novices, à l’exemple de leurs Supérieures, lui prouvèrent combien il avait été l’instrument choisi de la Providence. Ses derniers jours en furent consolés et bénis.

    C’est là, en effet, que le Bon Dieu vint le chercher, le 20 octobre 1936. Entouré de MM. Marie, Veaux et Guesdon ainsi que de toute la communauté, à 83 ans d’âge, il terminait une carrière apostolique de 58 ans, entièrement partagée entre les devoirs d’une vie sacerdotale exemplaire et les exploits, et épreuves d’un apostolat qui tient souvent de la légende.

    Le 23 octobre 1936, le petit village de Loktienpa, près de Hopo, présentait une animation inaccoutumée. Le provicaire de la Mission de Swatow, une dizaine de missionnaires, dont plu­sieurs venus de la Mission voisine des Pères américains de Kaying, une affluence de 3 ou 4 mille chrétiens, conduisaient à sa der­nière demeure le vénéré M. Vacquerel. Le recueillement de l’assistance, la spontanéité des prières, les larmes des religieuses, prou­vaient assez quelle part incomparable le regretté défunt avait prise à l’évangélisation de ce pays hakka, quelle reconnaissance il s’y était gagnée, et quelle tristesse universelle sa mort laissait dans les cœurs.

     

     

     

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    • Numéro : 1385
    • Pays : Chine
    • Année : 1878