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Alphonse VACHER (1901-1991)

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    Alphonse Vacher est né le 19 juin 1901 à Paugnat, dans le Puy-de-Dôme. Son père était dans les chemins de fer. Alphonse avait deux frères. Il fit ses études à la maîtrise de Clermont, et passa avec succès son baccalauréat. En 1918, il entra au grand séminaire de Clermont. Jusqu’ici, notre confrère semble n’avoir pas fait beaucoup de bruit là où il est passé. Mais voici qu’en 1922 il sollicite son admission au séminaire des Missions Etrangères. Son directeur, dit-il, approuve sa vocation ; mais son évêque s’y oppose, voulant garder tous ses prêtres pour son diocèse. « Que dois-je faire ? D’une part je veux partir ; d’autre part je n’ose prendre de moi-même l’initiative de partir sans autorisation et la bénédiction de mon évêque. Actuellement je jouis d’une santé excellente. Mais quelle serait ma situation si, malade, bien que je ne l’aie jamais été, mon évêque refusait de me recevoir de nouveau ? » Mais deux semaines plus tard, nouvelle lettre à Mgr de Guébriant : l’autorisation de l’évêque de Clermont est obtenue. Par le même courrier, une lettre du directeur du grand séminaire de Chamalières parvient au supérieur du 128 : « Je suis heureux de pouvoir vous donner sur M. Vacher les meilleurs renseignements. Le Bon Dieu ne lui a donné, il est vrai, qu’une intelligence moyenne. Mais il a bien bon jugement ; et dans la pratique, il apparaît supérieur à l’indication de sa note. Sous le rapport de la piété et de la régularité, il nous a donné pleine satisfaction durant les quatre années qu’il a passées au grand séminaire. » Il est curieux de constater fréquemment la justesse de ces appréciations portées il y a soixante ou soixante-dix ans... Alphonse Vacher ne fera beaucoup de bruit nulle part, mais saura se rendre utile où il pas sera. Son passage au séminaire des Missions Etrangères sera aussi discret que son passage à Clermont. Ordonné prêtre le 19 décembre 1925, il reçoit sa destination pour la mission de Hanoï, vers laquelle il part le 6 avril 1926.

     

    À Hanoï, le jeune P. Vacher suit la filière classique. Il commence par aller se familiariser avec la langue et la vie vietnamienne dans la vieille paroisse de Phùng-Khoang, proche de la capitale, chrétienne depuis le XVIIe siècle. Mais tout va changer dès 1928.

     

    La mission de Hanoï, relativement peu étendue, n’en comportait pas moins son Far-West : le pays des Müöng, lointain et insalubre, avec ses bêtes redoutables, du tigre à (surtout !) l’anophèle. Le P. Brun, encore jeune, vient d’en sortir complètement épuisé au bout d’une année seulement de séjour... Le P. Vacher, qui se félicitait de sa robuste santé (« jamais malade ! »), accepte immédiatement de relever le défi en allant remplacer son confrère défaillant au Lac-Thô. Le Lac-Thô ? C’est l’endroit le plus reculé et le plus malsain du pays müöng. En plus des tigres et des anophèles, on y trouvait encore des « quan-lang », seigneurs rnüöng gardant effectivement droit de vie et de mort sur leurs « sujets », l’administration n’allant guère regarder de trop près ce qui se passait dans un tel pays. C’est dire s’il fallait être trempé au physique et au moral pour y tenir ; et voilà pourtant ce qu’on demandait à de jeunes missionnaires, et on trouvait cela très normal : aussi bien le jeune missionnaire que ses supérieurs. Telle était la grande tradition MEP…

     

     

    Le Lac-Thô

     

    Le P. Vacher s’enfonça dans les sentiers du Lac-Thô jusqu’à la pauvre paroisse de Müöng.Riêc, sous les yeux malveillants du quan-lang. Il n’était pas seul dans son lointain district : il y avait aussi le P. de Cooman et un prêtre vietnamien, le P. Vinh. Ils faisaient bien petite figure, vivant dans leurs paillotes aussi misérablement que leurs paroissiens. Pas de quoi tenir en respect la tyrannie des quan-lang... Les trois prêtres comprirent qu’il importait d’aérer la région et de se donner une « face ». C’est que le Lac-Thô ne communiquait avec le monde extérieur que par le sentier qui aboutissait au marché de Vu-Ban, vaste mais pauvre marché en vérité, au centre d’un pauvre pays ; mais enfin, il y avait là une route carrossable, quelques marchandises, et on y rencontrait des Vietnamiens qui n’étaient pas sujets des quan-lang. C’était déjà un début de désenclavement. Il fallait donc qu’un prêtre réside en permanence à Vu-Ban. Il n’y avait pas de chrétiens ? Simple détail. Avec les Vietnamiens, il ne tarderait pas à y en avoir, comme par génération spontanée. Il fallait donc bâtir dans le marché un presbytère, une église, un dispensaire, une école, un ouvroir !... On ne doutait de rien et on voyait loin. Et bien sûr, il faudrait bâtir en dur au milieu de cette architecture de chaume et de torchis. Et c’est de là que date la vocation de constructeur du P. Vacher, quand, en 1933, il vient s’installer à Vu-Ban en vue de la réalisation de tous Ces projets. Dans ce coin perdu, il n’y a évidemment aucun entrepreneur, encore bien moins un architecte ! Le P. Vacher se procure deux ou trois petits ouvrages, genre guides pour architecte amateur ou entrepreneur autodidacte. Une maison assez importante s’éleva bientôt : presbytère avec salle servant de chapelle (en attendant l’église) ; et une autre maison destinée aux religieuses avec une salle servant de dispensaire (en attendant l’hôpital). Ces maisons n’avaient rien d’original ; mais enfin, elles existaient et tenaient debout. C’était l’essentiel.

     

    Les ambitieux projets étaient donc amorcés. En 1935, un incendie ravagea le marché de Vu-Ban en moins d’une demi-heure. Heureusement, les deux bâtiments de la mission, bien dégagés, furent épargnés. Et puis, comme tous les missionnaires du pays müöng, le P. Vacher « jamais malade » fit la connaissance du paludisme. Il y avait dix ans qu’il était en mission, Il était temps de récupérer en prenant son premier congé dans la mère patrie.

     

    Sitôt de retour au Tonkin, il repart vers son lointain district et reprend le fil des projets là où il l’avait laissé. Il n’y a pas encore de chrétiens à Vu-Ban. Des religieuses ? Saint-Paul de Chartres lui en donne une : la sœur Ignace, déjà assez âgée, compétente et dévouée, malheureusement dominatrice et possessive. Le P. Vacher, de tempérament plutôt débonnaire, saura s’en accommoder. Les choses n’étaient pas non plus trop commodes avec son voisin situé à plusieurs heures à l’intérieur de la jungle müöng : le P. de Cooman était un homme hors du commun. Savant entomologiste de renommée internationale, vivant misérablement au point d’oublier souvent de manger, il le disait lui-même : « Je suis Flamand ; et nous, les Flamands, nous sommes durs et difficiles à vivre ! » Malgré les services que s’efforçait de lui rendre le P. Vacher, il ne lui pardonnait pas de se laisser gouverner par sa bonne sœur, et les rapports entre les deux « voisins » étaient finalement plutôt distants.

     

    Et puis c’est 1940 et l’occupation japonaise de l’Indochine, peu perceptible, il est vrai, dans un endroit aussi reculé que Vu-Ban ; mais, cette même année, le P. Vacher dut aller à Hanoï soigner une bilieuse hématurie qui l’amena à deux doigts de la mort. Dur Tonkin ; et surtout, dur Lac-Thô.

     

    Le presbytère et le dispensaire de Vu-Ban commençaient à remplir leur rôle. Des gens, Vietnamiens ou Müöng, venaient à la mission pour se faire soigner, ou « pour voir ». Ils faisaient à présent partie du décor. Des contacts s’établissaient… Et puis, le 9 mars 1945, les Japonais proclament l’indépendance des trois royaumes indochinois et la fin de l’administration française. Vu-Ban est loin de tout : impossible de se faire une idée du sort réservé aux Français; d’autant plus qu’en Europe, c’est la chute de l’Allemagne. Les réactions des Japonais risquent d’être imprévisibles, et peut-être terribles. En tout cas, pour ce Français isolé en pleine nature, inutile d’espérer continuer son métier de missionnaire. Il fallait prendre une décision, et vite ! Le P. Vacher prit le parti fort risqué de traverser tout le haut Tonkin, de passer en Chine et de rejoindre la mission de Kunming en attendant la suite des événements, qui ne pouvait tarder. Et de fait, les deux bombes d’Hiroshima et de Nagasaki mettaient à genoux le Japon près de six mois plus tard.

     

     

    Les « petits boulots »

     

    De tels événements ont marqué une rupture dans la vie de la plupart des missionnaires de l’Indochine. Le P. Vacher, porté disparu à Hanoï, y réapparaît après la capitulation japonaise à la faveur de l’occupation de l’Indochine du Nord par l’armée chinoise, remplacée par l’armée française à la mi-mars 1946. À partir de maintenant, le travail des missionnaires va dépendre étroitement de l’évolution de la guerre. Dès son retour au Tonkin, le P. Vacher tente de se rapprocher au maximum de son ancien district, et accepte de remplir les fonctions d’aumônier militaire à Hoà-Binh. Au cours d’une tournée de reconnaissance, il revoit Vu-Ban. Hélas ! Presbytère et maison des sœurs sont complètement détruits et inhabitables ! Et même quand Vu-Ban devient un poste militaire avancé, enclos dans un étroit périmètre, le P. Vacher ne peut s’y fixer en permanence. Il en profite cependant pour reprendre contact avec les paroisses müöng de l’intérieur du Lac-Thô, où il ne peut se déplacer que sous escorte... Conditions navrantes pour reprendre un ministère, jusqu’à ce que Vu-Ban soit abandonné en 1951. Revenu à Hanoï, le P. Vacher va prêter main forte au vieux P. Petit, aumônier du grand hôpital de Lannessan. En 1951, la date normale de son deuxième congé décennal est déjà passée depuis cinq ans. Il n’avait pas volé d’aller quelques mois en France se requinquer au physique et au moral, car l’époque était éprouvante.

     

    …Et, reposé, il s’envole pour Hanoï le 8 janvier 1952 ; car, à partir de maintenant, l’avion va peu à peu remplacer le mythique bateau. Pourtant, rien, apparemment, ne pressait son retour ? Erreur. Sitôt atterri, le P. Seitz le harponne ! Encore un qui avait bien besoin de quelques mois de congé. Mais comment abandonner tous les gosses de cet « Orphelinat Sainte-Thérèse » qui ne marchait que par lui ? Eh bien, voilà que le Ciel lui envoyait un remplaçant qui tombait à pic, et le P. Vacher assura l’intérim, assisté du P. Faugère, alors tout nouveau. Et quand le P. Seitz revint, ce fut pour abandonner les ruines de la banlieue de Hanoï, et transformer son « Orphelinat Sainte-Thérèse » en « Cité du Christ-Roi », cité qu’il fallait bâtir. Le bâtisseur ?  Il l’avait sous la main. Et ici, à Hanoï, le P. Vacher peut bénéficier de l’expérience et des conseils des gens du métier. Bientôt, quatorze jolies niaisons entourant une assez vaste chapelle abritent les 450 enfants de l’œuvre. À ce point, ce n’était plus précisément des « petits boulots »...

     

    Mais l’époque est instable et ne laisse pas le temps de voir venir. Le P. Seitz est nommé évêque de Kontum ; son œuvre est confiée aux salésiens, qu’il va falloir mettre au courant. Nouvel intérim pour les P. Vacher et Faugère. En 1954, catastrophe de Diên-Biên-Phu et triste paix des Accords de Genève. Les gens partent pour le Sud-Vietnam par centaines de milliers. Les salésiens et les enfants se joignent à l’exode.

     

    Les PP. Vacher et Faugère vont rejoindre Mgr Seitz à Kontum, où les travaux ne manquent certainement pas.

     

     

    Grands travaux dans un monde nouveau

     

    Voilà le P. Vacher transporté dans un monde nouveau : celui des montagnards des plateaux du centre Vietnam, « les sauvages Ba-Hnar ». Comme tous les aspirants mission-naires de ce temps, Alphonse Vacher avait lu et aimé le fameux livre du P. Dourisboure. Mais les remous de l’histoire sont en train de secouer ce monde jusqu’alors marginalisé. Pour commencer, l’exode du Nord (un million !) va amener beaucoup de Vietnamiens sur ces plateaux, et le P. Vacher va retrouver avec surprise près de Pleiku un groupe de Müöng, et parmi eux, plusieurs de ses anciens chrétiens. D’autres vieilles connaissances aussi : les aînés des orphelins de Hanoï ont préféré aller retrouver Mgr Seitz, persuadés qu’il saurait les utiliser d’une manière ou d’une autre.

     

    Mais c’est surtout du constructeur que l’évêque de Kontum a le plus urgent besoin, et le P. Vacher va se mettre à ces grands travaux qui vont se poursuivre vingt ans durant. Cela commence par l’église de Pleiku ; puis l’école Cuenot de Kontum, pour la formation des catéchistes montagnards ; puis une trentaine (au moins !) de petits chantiers en brousse: chapelles, presbytères, petites écoles. Après 1960, l’évêché-procure de Kontum et l’hôpital Minh-Quy, la cathédrale de Ban-Mê-Thuôt... D’un chantier à l’autre, il est toujours en mouvement. Il marche à la pipe et à la bière. Comme tous ceux qui se dépensent beaucoup physiquement, il peut être sujet à de brefs accès d’énervement, mais c’est rare, car habituellement il est d’une remarquable égalité d’humeur. Quand ils viennent à Kontum, les confrères de la brousse aiment aller passer un bon moment chez lui.

     

    En 1972, le P. Vacher prend un troisième congé bien mérité. Il a franchi la barre des 70 ans, et à cet âge, les points de chute familiaux se raréfient. Aussi va-t-il passer ce troisième congé à Lauris, sans se douter, au moment où il repart pour Kontum, qu’il devait revenir à Lauris deux ans plus tard, et cette fois, définitivement...

     

     

    La longue retraite

     

    Oui, en 1975, il a fallu quitter le Vietnam, passé complètement aux mains des Viêt-công. En rejoignant Lauris, quitté si récemment, le P. Vacher reçoit une lettre du supérieur général à l’occasion de ses noces d’or sacerdotales. Il y répond de façon humble et émouvante. Il évoque l’ordination du 19 décembre 1925 conférée par Mgr de Guébriant. « Je veux dire ma reconnaissance au Bon Dieu pour toutes les grâces reçues, et aussi m’humilier de tant de manquements à une si belle vocation, ma reconnaissance également à la Société des Missions Étrangères qui m’a permis de faire quelque bien dans ce champ d’apostolat. » Puis il évoque un à un ses coordinands : Clavreul, massacré ; Signoret, assassiné ; Mgr Cassaigne, mort lépreux ... Tout cela, ce n’est pas rien !

     

    Mais il reste quinze années à vivre : sans doute les plus difficiles pour un homme qui avait eu tant à se démener. Que faire ? Il a 75 ans, mais n’est pas infirme. Il commence par remettre en ordre la bibliothèque de Lauris ; mais il n’est pas de tempérament assez « intellectuel » pour trouver son bonheur dans une telle activité. Ici, bien sûr, rien à bâtir. Alors, faute de bâtir, on bricole. Il se fait installer un petit atelier de bricolage dont la principale utilité, il faut bien l’avouer, était de l’occuper. Bien mince occupation après tous les chantiers de Hanoï et de Kontum, où là, au moins, on avait l’impression de faire œuvre utile. Peu amateur de lectures, sous-occupé physiquement, son humeur s’en ressentait. Il est difficile de vieillir, surtout quand on est en relativement bon état, qu’on voudrait se rendre utile sans trouver comment, et que le Bon Dieu attend que vous ayez 90 ans pour vous rappeler à Lui. Mais Alphonse Vacher avait choisi de servir le Bon Dieu, et l’avait bien servi.

     

     

     

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    • Numéro : 3303
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1926