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René USUREAU (1860-1894)

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    Dès son arrivée au Su-tchuen méridional, M. Usureau fut envoyé au Kien-tchang, poste difficile où les consolations sont rares ; il y passa ses huit années de vie apostolique, comptant pour rien un labeur trop souvent ingrat.

    Le Kien-tchang est un vaste pays, complètement séparé du reste de la Province par des rivières et des montagnes et qui peut avoir de 350 à 400 kilomètres du nord au sud ; les hauts plateaux et les montagnes sont peuplés de tribus Lolos, Si-fan, Ly-sou, etc., qui jusqu’ici sont restées rebelles à tout essai d’évangélisation. La population chinoise occupe les villes et les marchés, principalement dans une longue vallée sillonnée par de nombreux cours d’eau qui viennent aboutir au fleuve Bleu. La station de Hong-pou-so, principale résidence chré­tienne en ces parages, n’est qu’à trois lieues de la frontière du Yun-­nan. La configuration du sol, la facilité d’échapper aux poursuites de la justice, a fait de ce pays un vrai repaire de brigands, où vien­nent chercher refuge les gens qui ont maille à partir avec la police ou avec leurs créanciers ; aussi les tripots de joueurs, de fumeurs d’opium, de ravisseurs de femmes et d’enfants y sont-ils plus com­muns que partout ailleurs, et rencontre-t-on sur les routes des voyageurs armés jusqu’aux dents, pour se défendre autant contre les brigands que contre les tribus indigènes. On reporte cependant sur ces dernières les pillages en grand, quoique le plus souvent ils soient l’œuvre des Chinois, affublés pour la circonstance du manteau officiel des Lolos.

    De temps immémorial, à cause des guerres, du petit nombre des chrétiens et des missionnaires, ce pays était à peu près abandonné ; quelques confrères du Yun-nan seuls y faisaient de rares et trop courtes apparitions Lorsque M. Usureau y arriva, notre Mission s’en était occupée plus directement depuis dix ans et était parvenue à y établir quelques résidences et quelques pharmacies de la Sainte-Enfance. Quant aux chrétiens, sauf ceux. de Hong-pou-so qui avaient toujours profité des visites régulières du Yun-nan, dix ans n’avaient pas suffi pour les amener à la pratique complète de leurs devoirs. M. Usureau se mit à l’œuvre avec toute la générosité de son caractère, se morfondant sur la langue chinoise, jusqu’à pleurer de ce qu’il n’allait pas assez vite, quoiqu’il parvint au bout d’un an à parler assez correctement. Son zèle ne recula jamais devant aucune besogne, quelque matérielle ou répugnante qu’elle fût. Il lui fallait quinze jours de marche pour visiter moins de 200 chrétiens ; jamais il ne s’en plaignit. Espérant de meilleurs résultats, il alla s’établir à Hong-pou-so, à huit journées des confrères de sa Mission, et séparé de ceux du Yun-­nan par le grand fleuve très difficile à traverser dans la saison des pluies. Sa santé ne put y tenir longtemps ; mais quoiqu’il ait été réduit à quitter Hong-pou-so, il n’a cessé d’aller y passer quatre ou cinq mois de l’année, pour surveiller ses écoles, faire le catéchisme et essayer de convertir quelques païens. La gerbe n’était pas grosse chaque année, néanmoins il pouvait se rendre le témoignage d’avoir fait tout son possible. Il avait conçu et commencé à réaliser le projet de secourir les lépreux extrêmement nombreux dans ce pays, quoique presque inconnus dans le reste de la province. Avec les fonds fournis par une âme charitable, il avait acquis un terrain et réuni quelques pensionnaires qui se mirent bientôt à étudier le catéchisme. Outre les difficultés inhérentes à cette œuvre, il y avait le grand inconvénient de ne pouvoir l’établir à la campagne, faute de sécurité ; nul doute qu’avec le temps les obstacles n’eussent été levés, et que M. Usureau ne fût arrivé à guérir beaucoup d’âmes, sinon beaucoup de corps.

    Quant aux qualités personnelles du cher défunt, un de ceux qui l’ont le mieux connu, l’avait surnommé « la belle âme » ; personne n’y contredisait, et tout donne à croire que le bon Jésus même y applaudissait. Il était resté régulier comme un séminariste, récitant son bréviaire lentement et presque à haute voix, soignant sa chapelle avec une exactitude et une propreté qui tenaient du scrupule : il repassait lui-même ses linges d’autel, et y réussissait beaucoup mieux que les chinoises ; il ornait avec un goût exquis l’oratoire pour les fêtes, ne manquait jamais sa demi-heure de visite quand on avait la réserve, et récitait tous les jours son Rosaire entier, quelle que fût sa fatigue.

    L’éloignement dans lequel il se trouvait ne lui permettait pas d’étendre beaucoup ses relations avec les confrères ; mais on peut dire qu’il fut toujours ami dévoué, prêt à rendre service et ne comptant pas avec sa peine ; on l’a vu passer des journées à des travaux tout maté­riels, pour faire plaisir à un confrère. Enfin il était sous tous les rap­ports un bon et solide missionnaire, promettant et donnant déjà beau­coup ; mais, hélas ! il est mort.

    Écoutons maintenant Mgr Chatagnon raconter la maladie et la mort de notre confrère à la sœur du défunt, religieuse de Saint­-Vincent de Paul.

    « Ma très chère Sœur, laissez couler vos larmes, puisque votre bon frère le missionnaire « nous a quittés si subitement. Pleurez au souvenir de cette source de consolations et « d’encouragements que vous aviez dans les lettres de votre cher frère, car elle est maintenant « tarie, Dieu ne s’offense point de notre douleur, pourvu qu’elle ne soit point comme celle des « païens, sans espérance, et que nous soyons soumis à la sainte volonté de Dieu, toujours « aimable, lors même qu’elle nous contrarie le plus. Au risque d’augmenter vos regrets et de « provoquer une plus grande abondance de larmes, ce qui dans la grande douleur est aussi un « soulagement, je vais vous donner tous les détails que j’ai pu recueillir sur la maladie et les « derniers moments de votre bien-aimé frère. Je les dois à la charité de M. de Guébriant qui, « encore tout malade lui-même, ne s’est point ménagé un seul instant pour sauver votre frère : « malheureu­sement, ce n’était pas possible.

    « Vous devez savoir que depuis un an, la position de votre frère était un peu changée. Il « était devenu compagnon de M. de Guébriant, et se livrait avec lui aux plus beaux rêves « d’avenir. Une agréable résidence, avec chapelle et écoles, s’était élevée à Lou-kou comme « par enchantement. Près de Mien-lin-hien, échu en partage à votre frère, une léproserie à « laquelle il désirait depuis longtemps se dévouer venait d’être construite. Enfin, j’avais « adjoint aux deux missionnaires, pour être formé par eux, un nouveau confrère, M. « Burnichon. Ils étaient au comble de leurs vœux, lorsqu’une épidémie de fièvre typhoïde « éclata chez M. de Guébriant à Lou-kou. Le cher Père, en soignant ses chrétiens, contracta la « maladie. Le 28 juin, il s’alitait ; le 1er juillet une fièvre typhoïde bien caractérisée se « déclarait. M. Usureau accourt aussitôt de Mien-lin et s’installe au chevet de son ami malade « qu’il ne quitte plus. Le 6 juillet, il lui administre les derniers sacrements, et M. de Guébriant « reste plusieurs jours entre la vie et la mort. Le 10, la fièvre diminue, et le 12, M. Usureau « m’écrit pour me donner les premières nou­velles de la maladie, et m’annoncer en même « temps que le danger a disparu. Le 20 juillet, il juge le malade capable de supporter un « voyage de cinq à six lieues en palanquin, et il le fait transporter de Lou-kou à Mien-lin, dans « sa résidence. Le voyage réussit ; tout allait bien, la guérison complète n’était plus qu’une « affaire de temps, à la date du 24juillet.

    « Le 19 août, un courrier m’arrive, ayant fait 100 lieues en six jours, et m’annonce que M. « Usureau est mort. Jugez du coup. La foudre tombant à mes côtés, par un ciel serein, ne « m’eût pas frappé davantage. Le courrier m’apportait une relation de la maladie et de la mort « de votre cher frère, écrite par M. de Guébriant, jour par jour, en forme de bulletin, je vous la « transcris. »

    28 juillet. — M. Usureau est un peu indisposé, mais j’espère que ce ne sera rien.

    29 juillet. — Le mal s’aggrave et je commence à concevoir de l’inquiétude ; pour moi, la guérison s’affirme de plus en plus et les forces me reviennent.

    30 juillet. — Dieu nous éprouve, et l’état de M. Usureau a beau­coup empiré hier après midi. Il est probable qu’il a gagné ma maladie.

    31 juillet. — Journée assez calme, le malade ne prend qu’un peu de bouillon de poulet

    1er août. — La journée est meilleure qu’hier. Une purgation et un vomitif ont produit un excellent effet. Le malade est sensiblement plus lucide et plus gai.

    2 août. — Mauvaise nuit. Journée pénible. Le malade se plaint d’un mal de tête intolérable. Comme aliment, il refuse tout, sauf du bouillon et du vin étendu d’eau.

    3 août. — Journée meilleure, mais les forces ont diminué beaucoup. Troubles dans l’imagination.

    4 août. — Nuit sans sommeil, mais tranquille. J’espère que la maladie sera bénigne ; à mon huitième jour, j’étais incomparablement plus bas.

    5 août. — Le malade a perdu le peu qui lui restait de forces et de lucidité ; il a passé la nuit et la matinée dans un état de stupeur et de prostration complètes. Sa figure n’est pourtant pas mauvaise, ni sa fièvre très violente ; mais la faiblesse est extrême ; on ne peut presque plus le soulever sur son lit sans qu’il tombe en syncope. Au premier moment de lucidité, je compte lui proposer les sacrements. Rien ne presse, mais je sens lourdement ma responsabilité. M. Burnichon va bien, néanmoins il souffre des dents. Autant que possible, je l’écarte de la chambre du malade parce qu’il n’a pas encore été atteint et qu’il est notre dernière ressource, mais je ne puis me passer de lui pour les soins qui demandent de la force, quand il faut changer ou remuer le malade dans son lit.

    6 août. — La soirée d’hier a été dure. Syncopes, délire, fièvre ardente, tout se réunissait pour rendre pitoyable l’état du cher malade. Nuit relativement tranquille. Ce matin il a reçu les derniers sacrements avec un peu de connaissance, et puis il est retombé dans son assoupissement. M. Burnichon qu’un fort mal de dents annihilait hier, est aujourd’hui à peu près débarrassé.

    7 août.— Même état. La dernière journée a été peut-être un peu moins mauvaise, mais notre confrère refuse toute nourriture, même toute boisson autre que le bordeaux étendu d’eau sucrée, et la fièvre reste très forte. Ce matin on lui a fait prendre un purgatif au calomel.

    7 août, soir. — Que la sainte volonté de Dieu soit faite ; l’état du malade a sensiblement empiré malgré nos soins. Et voilà M. Bur­nichon qui reste couché presque tout le temps, se plaignant de grands maux de tête.

    8 août. — Le cher Père est moins mal ce matin, mais son état est bien grave. Le plus mauvais symptôme est sa langue absolument rôtie, affreuse à voir. Malgré le purgatif d’hier, pas d’amélioration de ce côté ; il est de plus en plus difficile de faire avaler la moindre chose au malade, la quinine ne passant plus, je l’ai remplacée hier par la solution Fowler. La fièvre ne diminue pas.

    Quant à M. Burnichon, je suis rassuré, il est complètement remis. Moi, j’ai éprouvé une rechute causée par la fatigue de ces derniers jours, et j’ai eu la nuit dernière une bonne reprise de fièvre. A présent je me sens bien, et j’espère qu’un jour de diète et une dose de quinine me remettront.

    9 août. — Dieu soit béni ! Il y a un mieux peu considérable, mais évident. La langue est sensiblement dégagée ; l’absence de syncope quand on le lève et un léger ralentissement du pouls ne laissent pas douter que la tendance générale soit vers l’amélioration. Pour moi, nuit excellente, ce matin je me purge, avec le mieux qu’éprouve M. Usureau, il n’en faut pas tant pour me rétablir.

    10 août. — Le mieux paraît se soutenir, mais le malade est fort gêné de la gorge, et je crains une angine. Cependant il y a des signes qui me font espérer d’échapper à cette éventualité dangereuse. M. Burnichon m’est d’un bien grand secours pour changer le malade de linges ; il a fallu le changer cinq fois depuis hier au soir et il n’est que sept heures du matin.

    11 août. — La complication que je redoutais du côté du gosier s’affirme de plus en plus. La gorge du pauvre malade est toute tapissée de fausses membranes, dont nous avons réussi à lui faire cracher une grande quantité sans pouvoir les empêcher de se reformer. Respiration très gênée, gosier douloureux, impossibilité d’avaler, refus de tout remède, faiblesse excessive, constipation absolue, tel est le déso­lant état du malade. Il ne parle à peu près plus, et n’a que de rares moments de lucidité. Dieu ait pitié de nous, car je ne vois plus aucune chance humaine de le sauver. M. Burnichon qui jusqu’ici me croyait un peu pessimiste, se rend maintenant à l’évidence et recon­naît qu’une issue fatale et prochaine est humainement inévitable. Le court répit que le bon Dieu nous a accordé a du moins servi à me faire surmonter la rechute qui me menaçait. Je suis parfaitement remis.

    11 août, soir. — Les symptômes deviennent tellement graves que nous craignons le dénouement pour cette nuit même. A quatre heures, le cher Père auquel le bon Dieu a donné pour cet instant une lucidité surprenante, a reçu l’indulgence plénière, in articulo mortis, avec une dernière absolution. La respiration ne paraît pas plus gênée que ce matin, le malade succombe à l’épuisement, non à l’étouffement. Quand je lui demande s’il souffre, il me fait d’ordinaire signe que non.

    12 août. — La nuit s’est passée sans alerte, mais dans un bruyant délire, entremêlé de moments de calme. D’ailleurs le malade ne pa­raît plus souffrir. Dans les moments de lucidité, il fait de grands signes de croix, invoque le saint Nom de Jésus ; hier soir, il m’a fait comprendre qu’il envoyait sa meilleure bénédiction à ses parents, à sa sœur religieuse, à ses frères. Il est pleinement résigné et abandonné à la sainte volonté de Dieu ; et quand je lui propose d’en renouveler l’acte, il rassemble ses dernières forces pour faire de la tête d’énergiques signes d’affirmation. Mais la faiblesse augmente, nous nous attendons à tout d’un moment à l’autre.

    12 août 8 heures ½ du soir. — Tout est fini. La chère âme de M. Usureau nous a quittés sans agonie, sans secousse, il n’y a pas encore une heure. Malgré l’affreux serrement de cœur  qui m’envahit, je veux surmonter encore un instant mon chagrin pour penser au vôtre, et ajouter un mot pour vous rassurer. Je sais, Monseigneur, que vous nous enverrez du renfort le plus tôt qu’il vous sera possible ; en attendant, je veux vous assurer que le cœur ne nous manquera pas. Ma guérison paraît complète et solide. M. Burnichon n’a pas été malade ; il est l’homme de la situation, soyez sans inquiétude sur nous.

    « N’est-ce pas, ma très chère sœur , que voilà de bons soldats de Jésus-Christ ? Ils savent « aussi bien mourir en combattant que serrer leurs rangs et tenir ferme quand un de leurs « compagnons vient à succomber. Un capitaine est fier de pareils soldats ; mais il n’en « regrette que plus vivement ceux qui tombent sur le champ de bataille, car ce sont « généralement les plus braves. D’abord c’est bien les armes à la main, dans l’exercice de la « charité, que votre frère est tombé : « Impossible, m’écrit M. de Guébriant, de vous dire avec « quel dévouement j’ai été soigné par M. Usureau. Pendant trois semaines, il n’a quitté mon « chevet ni jour ni nuit. Après Dieu, c’est à lui sûrement que je dois ma guérison. »

    « En outre, je le soupçonne de s’être dévoué par quelque acte de charité encore plus « héroïque. Son humilité profonde lui faisait croire qu’il était un serviteur inutile, tandis que « M. de Guébriant était bien plus capable que lui de procurer la gloire de Dieu. Sa générosité « ne l’a-t-elle point porté à offrir sa vie pour celle de son confrère et ami ? Naturellement il ne « s’en est pas vanté ; mais tous ceux qui le connaissent le jugent bien capable d’avoir fait un « pareil sacrifice ; les circonstances de sa maladie et de sa mort ne sont pas pour y contredire.

    « Mais tout cela ne peut me consoler de sa perte. Il était mon en­fant chéri, de la première « troupe de missionnaires qui me fut envoyée quand je fus nommé supérieur. Dès son arrivée « en mission, il avait gagné tous les cœurs et j’aurais bien voulu le garder près de moi ; mais « la nécessité qui obligea autrefois les apôtres à se séparer, m’obligea aussi à l’envoyer au « loin, d’autant plus que j’avais une entière confiance en lui. Il n’a pas trompé mon espérance, « sa vertu ne s’est pas démentie. Pendant les neuf ans qu’il a passés au milieu de nous, son « zèle pour le salut des âmes, sa charité, surtout sa douceur, son humilité, sa patience ont fait « l’admiration de tout le monde. « Il n’y a qu’un père Usureau », ai-je souvent entendu dire « dans la Mission. Pourquoi nous est-il enlevé si tôt, quand il pouvait rendre le plus de    « services ? Pourquoi obtient-il la couronne après une si courte épreuve, au lieu de la gagner « comme tant d’autres par une longue vie de travaux, de combats et de souffrances ? « Miséricorde infinie de Dieu ! Il était sans doute de ceux dont parle l’Écriture, qui atteignent « vite la perfection et qui remplissent en peu de temps une longue carrière.

    « Ne nous attristons pas de son bonheur, mais après avoir payé à la nature le juste tribut de « nos larmes, pensons que nous avons un protecteur de plus dans le Ciel, où il n’oubliera ni sa « sœur bien-aimée avec tous ses bons parents, ni ses chers confrères du Su-tchuen méridional, « ni j’espère son pauvre et indigne supérieur. Travaillons surtout à imiter ses vertus pour « mériter d’aller un jour le rejoindre. En attendant, comme le juste lui-même a encore « généralement besoin d’être justifié au sortir de ce monde, n’oublions pas le cher défunt dans « nos prières et nos bonnes œuvres. »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1654
    • Pays : Chine
    • Année : 1885