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Antoine USSE (1860-1905)

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    Antoine-Marie-Joseph Usse naquit à Saint-Jacques-des-Blats (Saint-Flour, Cantal) le 7 novembre 1860. Ses parents jouissaient d’une honnête aisance en cultivant une propriété assez considérable, mais surtout, ils se faisaient remarquer par leur esprit foncièrement chrétien. Outre le père et la mère, la famille comprenait encore une sœur, et un frère qui mourut dans l’adolescence. Déjà le père et la mère avaient précédé ce bon jeune homme dans la tombe. Antoine et Marie, restés seuls, furent confiés aux soins d’une bonne vieille grand’mère, qui devait mourir à l’âge de quatre-vingt-dix ans entre les bras de son petit-fils, devenu évêque.

    Antoine, qui entendait déjà dans son cœur l’appel de Dieu, entra au petit séminaire de Saint-Flour pour y faire ses études. Il fut le « premier de son cours »; c’est la seule indication qui nous reste sur son passage au petit séminaire. Ses études terminées, il se présenta au baccalauréat et conquit facilement son diplôme.

    Il entra ensuite au grand séminaire où il passa deux ans ; ses condisciples avaient gardé un si bon souvenir de lui que, quand il fut élevé à l’épiscopat, ils se cotisèrent pour lui offrir une belle croix pectorale. Ses professeurs, de leur côté, ne parlaient de lui qu’avec vénération ; et le professeur de morale, qui fut aussi son directeur de conscience, disait à qui voulait l’entendre qu’à son avis, Mgr Usse était la plus sainte âme qu’il eût connue au séminaire.

    Après avoir reçu la tonsure et les deux premiers ordres mineurs, M. Usse fut admis au Séminaire des Missions-Étrangères, et arriva à Paris le 14 avril 1882. A la rue du Bac, il continua d’être ce qu’il était déjà : humble, réservé, un peu timide peut-être, mais studieux et fervent. Ordonné prêtre le 20 septembre 1884 et destiné à la mission de Birmanie septentrionale, il partit le 3 décembre suivant pour sa nouvelle patrie. Il y aborda au commencement de 1885 ; c’était l’époque où l’Angleterre allait s’emparer de la Birmanie. Bientôt, en effet, la guerre éclata et les brigands du pays se mirent en campagne. Après un séjour de quelques mois à Mandalay, pendant lequel le jeune missionnaire apprit l’anglais et le birman, il fut envoyé par Mgr Bourdon à Monhla. À peine y était-il arrivé qu’il dut replier bagage. M. Laurent, chef du district, effrayé de voir le pillage s’étendre rapidement de tous côtés, fit vite rebrousser chemin à son jeune confrère. Ne sachant point encore suffisamment la langue, M. Usse eût difficilement échappé au massacre, alors que les vieux missionnaires eux-mêmes se virent plus d’une fois à deux doigts de la mort. Il retourna donc à Mandalay.

    Après l’occupation définitive du pays par les Anglais, il fut choisi comme chapelain militaire, et en cette qualité, dut, pendant toute l’année 1886, accompagner dans leurs marches et contre-marches, les troupes envoyées pour pacifier les districts de Myingyan, Meiktila, Yemethin et Pyinmana. Il arriva brisé de fatigue, dans cette dernière ville, où il se reposa pendant trois mois, au bout desquels la fièvre des bois l’obligea à regagner Mandalay.

    Du commencement de 1887 à la fin de 1890, M. Usse fut successivement chargé des postes de Chanthaywa, Chaung-u et Myingyan. Il ne fit donc que passer dans chacune de ces chrétientés, mais il y demeura assez longtemps pour s’attirer l’estime et l’affection des fidèles qui admiraient les qualités de leur jeune pasteur. On peut le dire en toute vérité, là comme ailleurs, M. Usse a passé en faisant le bien : transiit benefaciendo.

    Au mois de décembre 1897, Mgr Simon appela près de lui M. Usse et lui confia la paroisse de la cathédrale, qui était composée alors de catholiques anglais, eurasiens et birmans. C’était une lourde charge augmentée par la maladie de Mgr Simon, qui se trouvait, la plupart du temps, absolument incapable de rien faire pour alléger le far­deau du curé.

    Heureusement M. Usse était jeune, fort et zélé. Il se mit bravement à la tâche, et fit le bien tout doucement, sans bruit. Une oeuvre qu’il créa et à laquelle il donna plus spécialement son cœur, fut celle des jeunes gens. Les sachant plus exposés, plus faibles aussi, il n’épargna rien pour les conserver bons et les rendre meilleurs. « Mes jeunes gens, mes chers jeunes gens ! » l’entendait-on répéter souvent.

     

    C’est au milieu de ces travaux qu’après la mort de Mgr Simon, M. Usse, désigné par les suffrages de ses confrères au choix du Souverain Pontife, fut nommé évêque titulaire de Selge et vicaire apostolique de la Birmanie septentrionale. L’humilité du nouvel élu s’effraya d’abord de son élection à l’épiscopat, et les instances de ses missionnaires n’auraient pas suffi pour le décider à accepter cet honneur, si une voix plus autorisée n’était venue mettre fin à ses hésitations. Son sacre eut lieu le 1er avril 1894, dimanche de Quasimodo.

    Le vicaire apostolique, à peine sacré, entreprit la visite de sa mission, parcourant les districts et les chrétientés, même les plus petites, afin de se rendre compte par lui-même des besoins de son troupeau. Cette visite pastorale, il devait la renouveler en tout ou en partie, chaque année, malgré la fatigue qu’elle occasionne. Il en profitait pour encou­rager le zèle de ses missionnaires et connaître toutes les brebis de son bercail.

    Mais c’est surtout à Mandalay qu’il exerça le ministère pastoral. Non content d’aider, en toute circonstance, le curé qui l’avait remplacé à la cathédrale, il créa des œuvres très importantes. Il acheva la construction du pensionnat des Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, commencée par son prédécesseur. Bientôt après, l’installation des Frères de la Doctrine chrétienne exigea de nouvelles dépenses. C’est à Mgr Usse, en effet, que nous devons le beau collège qui compte aujourd’hui près de 300 élèves, et marche en tête de tous les établissements similaires de Mandalay. On vit ensuite sortir de terre l’évêché actuel, désiré et projeté déjà par Mgr Simon.

    Poursuivant les vues de son prédécesseur, Mgr Usse voulut réunir en deux orphelinats les orphelins de la Sainte-Enfance, jusque-là dispersés dans divers postes de la mission. A cet effet, il construisit l’orphelinat de Chantagon pour les garçons, et un peu plus tard, celui de Mandalay pour les filles. Malgré tous ces travaux, l’évêque sut si bien s’ingénier, qu’il a laissé les finances de la mission dans un état, sinon prospère, du moins meilleur que celui dans lequel il les avait trouvées.

    Il est une autre œuvre, qu’il n’eut pas le loisir d’achever, il est vrai, mais que nous devons à son initiative ; je veux dire le sanatorium de Maymyo. On parlait déjà de ce magnifique plateau de Maymyo, situé à 40 milles seulement de Mandalay. Le gouvernement, bien qu’hé-sitant, projetait d’en faire un centre important et d’y établir une ligne de chemin de fer. Mgr Usse prit les devants et obtint du gouvernement un terrain de trente acres de superficie, loin du bruit de la ville, mais à proximité de la future station du chemin de fer. Depuis lors, dans cet immense enclos, nous avons une église, un presbytère, une maison pour les Sœurs, et l’espace qui reste libre est encore considérable.

    Mais l’œuvre par excellence de Mgr Usse fut le séminaire de la mission. À l’époque où Sa Grandeur prit la direction du vicariat, l’humble paillote qui servait de séminaire venait d’être détruite par un incendie, et les quelques élèves qu’elle abritait, avaient dû se retirer à Pyinmana, très loin de Mandalay. Le nouvel évêque avait trop à cœur la gloire du bon Dieu, pour ne pas tenter l’impossible, afin de développer l’œuvre du clergé indigène, but premier et fondamental de la Société des Missions-Étrangères. Il avait jeté les yeux depuis longtemps sur un bel emplacement qui se trouvait à quelques pas de la cathédrale. Il parvint à l’acheter moyennant un prix raisonnable, et se mit aussitôt à bâtir. Grâce à des efforts persévérants, peu à peu le séminaire se remplit d’élèves, et on en compta jusqu’à 40. Tous ne devaient pas persévérer, et Mgr Usse ne se faisait pas d’illusion sur ce point : « Si j’avais le bonheur d’en voir réussir 2 ou 3, 1 même sur 10 disait-il, je serais content. » Et on le vit se faire frère quêteur, parcourir la ville, allant de porte en porte tendre la main pour ses chers séminaristes. En parlant d’eux, il était si éloquent, que bien peu de personnes avaient le courage de refuser leur obole. Aussi put-il, par ce moyen, subvenir pendant plusieurs années à l’entretien de l’établissement.

     

    L’évêque de Selge se consacrait tout entier aux œuvres de sa mission, quand par suite de circonstances sur lesquelles il n’y a pas lieu de nous appesantir, le Souverain Pontife, tout en rendant hommage à la vertu du prélat, à son zèle et à la droiture de ses intentions, crut devoir, pour des motifs d’intérêt général, accepter sa démission de vicaire apostolique.

    Mgr Usse, qui aimait passionnément la Birmanie septentrionale, sentit toute l’amertume du sacrifice, mais il se résigna à la volonté de Dieu.

     

    Après avoir passé quelque temps dans sa famille, il accepta l’hospitalité que Mgr l’évêque de Saint-Flour lui offrait à Aurillac. Dans cette retraite, il ne demeura pas oisif : malgré la maladie grave dont il était atteint et qui le minait peu à peu, il sut se rendre utile en prêchant des retraites, des neuvaines, et en faisant des ordinations à la place de tel ou tel évêque empêché. Jamais il ne refusa un service à qui que ce fût, et sa louange était dans toutes les bouches. Mais hélas ! sa santé déclinait à vue d’œil, en dépit des remèdes que les médecins prescrivaient. Bientôt il se vit réduit presque à l’inaction, et c’est alors qu’il consentit à se rendre dans les Ardennes, chez un ami d’enfance, M. l’abbé Pissavy, curé de Chesnois-Auboncourt, qui lui prodigua ses soins pendant deux ans, avec un dévouement sans bornes.

    C’est dans ce petit coin des Ardennes que notre évêque bien-aimé, loin, de sa mission, loin de ses missionnaires, loin de sa famille, s’éteignit doucement le 21 avril 1905. Un peu avant sa mort, comme quelqu’un lui demandait quel jour il préférerait mourir, le vénéré malade répondit : « Comme chrétien, le jour que le bon Dieu voudra ; comme prêtre, je préférerais le « jeudi saint ; mais comme évêque, le vendredi saint. » Le bon Dieu exauça le vœu de son serviteur, et à l’aube du vendredi saint, vers 1 h. ½  du matin, l’évêque de Selge rendait le dernier soupir.

    Nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici l’article qui a paru dans les Annales de la Société au sujet de cette mort édifiante :

    « Plusieurs des anciens camarades de Monseigneur au petit séminaire de Saint-Flour « étaient là, au jour de ses obsèques, pour rendre hommage à sa mémoire. Mgr Deramecourt, « qui présidait la cérémonie, n’a eu qu’à recueillir quelques-uns de leurs témoignages pour « nous faire un éloquent panégyrique du défunt. Mgr Cauly, vicaire capitulaire de Reims, était « là aussi, accomplissant en quelque sorte le vœu du regretté cardinal Langénieux, qui avait « dit en parlant de Mgr Usse : « Je veux que tous mes prêtres lui rendent les mêmes honneurs « qu’à moi. » Plus de cinquante prêtres des environs et une foule évaluée à plusieurs centaines « de personnes, se pressaient autour de la dépouille mortelle... Il n’était plus question de partis « ou de croyances ; et des hommes irréligieux avaient promis, contrairement à leurs habitudes, « de ne pas manquer à l’enterrement de... celui-là ! Le maire de la commune fut présent à tout « l’office avec le conseil municipal ; et c’est la commune qui, de sa propre initiative, a « accordé une concession à perpétuité dans le cimetière de Chesnois à l’hôte aimé de tous. « C’est dans cette petite paroisse, en effet, que Mgr Usse a demandé à dormir son dernier « sommeil. »

    Le Séminaire des Missions-Etrangères était représenté aux obsèques de Sa Grandeur par M. Grosjean, assistant du supérieur, et par M. Chargebœuf, directeur.

    Quelque temps après la mort de Mgr Usse, des païens de Maymyo, qui ne l’avaient certainement jamais connu, qui même n’ont jamais vu un évêque, affirment avoir aperçu à plusieurs reprises, allant et venant sur le faîte de l’église de ce poste et tenant ouvert dans ses mains un livre doré, un vieillard à grande barbe, vêtu d’un long habit violet : « Oh ! disent-ils, « à coup sûr celui-là n’est pas un revenant. Des revenants, nous en avons vu, mais eux sont « laids et font peur ; de celui-ci, au contraire, nous n’avons pas peur, il a l’air si bon ! »

    Nous n’avons pas cru pouvoir passer sous silence un fait si étrange.

     

    Si l’on s’en tenait aux détails que nous venons de donner sur la carrière de Mgr Usse, on ne connaîtrait pas suffisamment ce que fut le vertueux prélat.

    « L’âme, a dit un remarquable penseur, sculpte pour ainsi dire sa demeure. « Quiconque a pénétré une fois dans la chambre de Mgr Usse à Mandalay, en garde un souvenir ineffaçable. Là, rien de recherché ou qui sente le luxe. Tout y est simple et pauvre. Mais quelle propreté, quel ordre parfait jusque dans les moindres détails ! Ces multiples objets bénits et ces images pieuses, rangés avec tant de soin, font de la chambre une sorte de sanctuaire. Aussi un vétéran de l’apostolat pouvait-il dire en toute vérité : «Quand j’entre chez Monseigneur, j’ai envie de faire le signe de la croix. »

    Nous avons dit, en commençant, que Mgr Usse a été un saint évêque. La note dominante en lui fut toujours une piété douce et communicative. Il suffisait de le voir pour se sentir en présence d’un homme de Dieu. Catholiques, protestants, païens, amis ou inconnus, tous ont éprouvé cette impression. Combien de fois ne nous sommes-nous pas sentis nous-mêmes portés à mieux faire, en le voyant à l’autel ou en adoration devant le Saint-Sacrement ! Qui de nous aussi n’a pas été frappé de son amour pour le bon Dieu, lorsque, pendant les retraites, à la conférence du soir, il nous parlait avec tant d’âme, le crucifix sous les yeux et souvent entre les mains ? On sentait qu’il nous parlait en présence de Dieu et qu’il puisait ses paroles dans le cœur même de Jésus. Son cœur vibrait alors à l’unisson de sa voix.

    Mgr Usse était un homme de foi. M. Olier, dans ses instructions aux futurs prêtres, revient sans cesse sur cette nécessité de la foi, de la vie intérieure :  Vivere summe Deo in Christo Jesu Domino nostro. On peut dire de l’évêque de Selge, qu’il s’est efforcé à mettre en pratique la maxime d’un tel maître et qu’il y a réussi. C’est dix fois, vingt fois le jour que, dans l’intimité, s’échappent de son cœur et non seulement de sa bouche des mots comme ceux-ci : « Que le bon Dieu est bon ! Que le bon Dieu soit béni ! »

    Est-il besoin d’ajouter que cet homme de foi faisait très exactement ses exercices de piété et qu’il les faisait bien ? Se trouvait-il avec quelqu’un de ses missionnaires, il l’invitait à réciter le bréviaire avec lui : « On prie mieux ainsi, disait-il, et puis Notre-Seigneur a recommandé la prière en commun. » Sa piété envers la sainte Vierge allait naturellement de pair avec son amour pour Notre-Seigneur. On a dit de lui qu’il dirigeait sa mission « à coups de chapelets » ; n’était-ce pas faire le plus bel éloge de sa dévotion à Marie ?

    Son zèle égalait sa piété. Il travaillait sans cesse à inspirer aux âmes qu’il dirigeait, un désir efficace d’arriver à la sainteté. Pour les y conduire plus sûrement, il employait, tour à tour, selon les circonstances, les exhortations et les réprimandes, avec un égal succès.

    Maniant facilement l’anglais et le birman, il parlait en chaire d’une manière toujours nette, souvent entraînante. Moins préoccupé de la forme, quand il prêchait en birman, il laissait parler son cœur, et trouvait des mots de feu pour faire partager à son auditoire ses sentiments sur Dieu, sur la sainte Vierge, sur le paradis et sur tous les dogmes de notre sainte religion.

     

    La qualité prédominante de son caractère était la bonté. « Ce bon petit M. Usse, » disait Mgr Simon. « Ce bon Monseigneur, » disions-nous plus tard. Et quand il dut retourner en Europe, on entendit les chrétiens se dire les uns aux autres : « Quel dommage ! Jamais nous ne pourrons avoir son pareil ; il était si bon ! » Sa bonté lui attirait les cœurs : Birmans et Anglais, catholiques et protestants, tous l’aimaient.

    En France, sa douceur frappait tous ceux qui l’approchaient. «Quel bon et saint homme vous avez pour évêque, » disait un jour une personne du monde, au missionnaire qui accompagnait Sa Grandeur !

    Cette bonté du vicaire apostolique se manifestait d’abord à l’égard de ses missionnaires, pour lesquels il avait véritablement des entrailles de père. L’un d’eux arrivait-il à l’évêché, Monseigneur quittait tout pour le recevoir, et préparait lui-même ce dont le missionnaire avait besoin.

    Dans ses tournées pastorales, l’évêque s’appliquait à ne causer aucun embarras aux confrères chez lesquels il s’arrêtait. Il s’accommodait de tout, pour le logement comme pour la table. Ce n’était souvent qu’après une assez longue discussion, qu’on parvenait à lui faire accepter l’unique couchette du presbytère : « Oh ! disait-il, je dors très bien par terre. » On l’a même vu abandonner son propre lit et obliger un confrère souffrant à l’occuper à sa place.

    Il aimait à converser longuement avec les chrétiens, il leur rendait visite chez eux, les appelait tous par leur nom et les encourageait par de bonnes paroles. Son affectueuse simplicité lui gagnait tous les cœurs.

    C’est surtout au milieu de ses élèves du séminaire que Monseigneur se sentait en famille. Il ne pouvait pas ne pas aimer leurs âmes candides et pures. Suivant l’exemple de saint Paul : omnibus omnia factus sum, il se faisait petit avec les petits, écoutant leurs naïves conversa-tions, les intéressant par des histoires amusantes, voire même ne dédaignant pas quelquefois de prendre part à leurs jeux. Et lorsque les missionnaires ou les parents des élèves, craignant quelque importunité de la part de ces jeunes turbulents, pensaient à les écarter, l’évêque répétait le mot de Notre-Seigneur : Sinite parvulos venire ad me.

     

    Telles sont les vertus dans lesquelles Mgr Usse a excellé. Est-ce à dire qu’il n’eut aucun défaut ? Hélas ! omnis homo mendax. Il eut parfois les défauts de ses qualités. Tout d’abord, il fut un peu lent. Quand il était curé de la cathédrale, il avait l’habitude de faire sa visite au Saint-Sacrement à 6 h. ½  du soir, et arrivait souvent en retard au souper : « Encore une fois, M. Usse, disait Mgr Simon, je vous l’affirme, vous arriverez en retard au paradis. » Il promettait de se corriger ; mais le lendemain, ou le jour d’après au plus tard, malgré sa diligence, il se trouvait encore en retard.

    On lui a aussi reproché de s’être laissé tromper par les chrétiens, d’avoir été un peu mou dans le commandement, et surtout de ne pas s’être montré assez pratique dans les détails de la vie matérielle. Un ancien missionnaire a dit de lui avec raison : « Ce bon Monseigneur, je lui confierais mon âme, les yeux fermés ; mon corps, jamais ! » Mais ce ne sont là que des ombres dans un tableau ; elles n’enlèvent rien aux qualités précieuses et aux vertus solides de l’évêque de Selge.

     

    François Coppée a dit « que le bonheur est comme le pain bénit à la grand’messe : chacun n’en a qu’un petit morceau, et encore beaucoup n’en ont pas ». Mgr Usse fut du nombre de ces derniers. Le jour de son sacre, faisant allusion aux armes du nouveau prélat, une croix nue avec cette devise : O crux, ave, spes unica, l’évêque consécrateur souhaita à Monseigneur que sa devise se trouvât en défaut. Hélas ! ce vœu ne devait pas se réaliser ; l’épiscopat ne devait apporter à Mgr Usse que la croix toute nue. Sacré évêque par obéissance, le nouveau vicaire apostolique fut tellement effrayé des responsabilités de sa charge, qu’il en perdit le sommeil pendant de longs mois. À cette préoccupation qui l’obsédait, vinrent bientôt s’ajouter les embarras et les fatigues du ministère pastoral. Mais son retour en France fut, sans contredit, la plus lourde de toutes les croix que lui ménageait la Providence. Il lui sembla alors vraiment que tout cédait sous lui, que tout se brisait en lui. La France, à ses yeux, était la terre d’exil ; le regret qu’il éprouva de quitter sa chère mission abrégea certainement sa vie.

    Une personne qui l’avait vu lors de son arrivée en France, le rencontrant quelques années après, écrivait : « Je viens de voir Monseigneur. Tout d’abord, j’ai été effrayé à la vue de ce « vieillard de soixante-dix ans, qui n’en a pas quarante ; puis ce premier mouvement de « surprise passé, je me suis senti saisi d’un sentiment extraordinaire de vénération devant tant « de douleur ! »

    Des souffrances physiques étaient venues s’ajouter à la peine qu’il éprouvait dans son cœur, et c’est ainsi qu’il a terminé son pèlerinage sur la terre à l’âge de quarante-cinq ans.

    O vénéré Père, nous en avons la ferme confiance, vous êtes au ciel, mais votre cœur n’en demeure pas moins au milieu de vos enfants ; vous continuerez à les aimer, à les bénir. Obtenez-nous donc, à tous et à chacun, la force de marcher sur vos traces, d’imiter vos exemples. Telle est la résolution que nous voulons désormais nous efforcer de mettre en pratique, selon le précepte de saint Jean Chrysostome : Aut imitari debet, si laudat ; aut laudare non debet, si imitari detrectat.

     

    E. PELLETIER,

    Missionnaire apostolique.

    • Numéro : 1636
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1884