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Gabriel TYGREAT (1932-2007)

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    Gabriel Tygréat est né le 14 février 1932 au foyer de Jean-Louis Tygréat et de Marie- Louise Calvez, son épouse, à Plouguerneau  (Finistère),  dans une fratrie qui comptera 11 enfants, dans une famille de cultivateurs. Comme c’était la coutume à l’époque dans nos régions, il fut baptisé le lendemain 15 février en l’église paroissiale de Plouguerneau. Gabriel, qui pour nous tous restera Biel , selon la façon bretonne de racourcir ce prénom, fut confirmé le 28 mai 1945 à Guipavas où la famille s’est déplacée quand il avait six ans. C’est à Guipavas qu’il a fait ses études primaires avant d’entrer au petit séminaire Théophane Vénard à Beaupréau (Maine et Loire) de 1947 à 1953.  Le supérieur signale « une bonne piété, une intelligence moyenne mais lente, un caractère excellent », et conclut : « Bon sujet, réfléchi, solide, excellente nature ».

    Le 23 mai 1953, il adresse sa demande d’admission au grand séminaire à Mgr Lemaire. Il écrit : « Le même désir qui enthousiasmait mon cœur d’enfant et m’attirait vers les malheureux, les indigents, les âmes païennes, les contrées lointaines, n’a fait, me semble-t-il, que grandir et enflamme toujours mon adolescence… Oui, je crois que l’appel fait aux apôtres, le Seigneur a bien daigné le renouveler à son serviteur trop souvent, hélas, bien infidèle à sa vocation… Je voudrais qu’il me donne le courage de chasser loin de moi la peur instinctive de la souffrance, d’accepter les privations, une vie simple, joyeux d’offrir pour le salut des âmes les tribulations reçues de la Providence et de mener une vie de dévouement. Oui, Excellence, comme mon frère se dépense sans compter auprès des âmes tonkinoises, je voudrais aussi, un jour, si on m’en juge digne, travailler dans la moisson du Maître, dans le champ d’apostolat que votre voix voudra bien m’assigner ». Et plus tard, « c’est vers la terre d’Asie que se porte avant tout mon désir, car on ne peut être partout à la fois. Ce serait pour moi un bonheur insigne dans la Société que déjà mon frère a servie. Ma joie serait encore plus grande si un jour je foulais aux pieds la même terre que lui ». Je pense que si Biel a choisi d’entrer aux Missions Etrangères, c’est justement à cause de la présence de son frère Yves, né en 1925, entré rue du Bac en 1945. Parti pour la mission de Hung-Hoa en octobre 1950, il fut tué par une mine en se rendant à un poste militaire près du village de Yen-Khoai le 22 juillet 1954.

    Biel entre à Bièvres en septembre 1953. Il y reste les trois années que nous y passions : deux années de philo et puis une année de théologie fondamentale. Les dernières notations du supérieur dévoilent « un bon aspirant breton. Peu spéculatif. Élocution difficile. Très consciencieux. Régulier et pieux. Généreux et serviable. Sentiments délicats ». Ouf ! Si l’on pouvait en dire autant de nous, le monde ne serait sans doute pas ce qu’il est. Et puis, comme la plupart d’entre nous à cet âge, ce fut le service militaire. Dans une lettre du 3 septembre 1956, à la fin des vacances, il écrit au supérieur du séminaire et parle d’avoir effectué un pèlerinage en solitaire  (où ? cela ne paraît pas sur la partie de lettre que nous connaissons). Je suis destiné à l’Allemagne du Nord, j’avais demandé la marine pour être plus proche de ma famille. Au fond je désirais les paras et on m’envoie dans l’artillerie coloniale, c’est bien aussi ! »  Le 31 décembre 1956, ses étrennes lui viennent sous la forme d’un message lui demandant de partir pour Alger puis Cherchell. Il doit donc quitter l’Allemagne le 3 janvier 1957. Son aumônier porte ce témoignage : « Garçon sérieux, profond, très dévoué, solide. Excellente action sur ses camarades sous des dehors un peu frustes… en définitive, très bon séminariste ». Un autre écrira : « Séminariste docile. Très bon esprit. Nécessite qu’on lui fasse confiance », et plus tard, un autre parlera de « zèle apostolique ardent ». Biel correspondait régulièrement avec les supérieurs. Après Noël 1957, il parle de sa joie de voir que la messe de minuit a été très suivie : il y avait environ 85% des gars à la messe alors qu’ordinairement il y a 15% à peine ».

    Rentré à la rue du Bac, il reçoit les ordres mineurs  le 21 décembre 1959, le sous-diaconat le 21 décembre 1960, le diaconat le 28 juin 1961 et la prêtrise le 21 décembre 1961. Il ne foulera pas la même terre que son frère Yves, car c ‘est à la mission de Rangoon  en Birmanie qu’il est destiné. Parti le 10 avril 1962, il arrive dans sa mission en mai 1962, en même temps que les Pères Michel Renou, lui aussi pour Rangoon, et Jean Tijou, affecté à Bassein.

    Biel commence l’étude de l’anglais chez les Frères des Écoles Chrétiennes à Moulmein. Le compte-rendu de 1962 signale qu’il  a déjà eu l’occasion de faire des conférences à l’école Saint-Patrick et au couvent de Saint-Joseph. En 1963, après ces études d’anglais, il est donné comme compagnon au Père Jos Guillou, à Mergui, tout au sud de l’immense diocèse de Rangoon. En 1965, il est chargé du poste de Kabya. Entre temps il a dû se mettre au birman et au carian (on écrit également karian et désormais plus karen que carian). Et puis, comme tous les missionnaires arrivés après l’Indépendance en 1948, Biel devra quitter la Birmanie en 1966. Il semble que pour lui, missionnaire chez les Karens de Birmanie, une seule nouvelle destination s’imposait d’elle-même : l’apostolat en milieu karen en Thaïlande. Biel est donc affecté au diocèse de Nakhon Sawan, avec le Père Frappier. Il arrive à Bangkok en août 1967 et c’est comme cela que nous nous retrouvons ensemble à  l’école de langue Sahamitr Suksa de Bangkok, en septembre 1967.

    Si mes souvenirs sont exacts, pendant son stage de langue thaïe, Biel était hébergé chez le Père Joly à la paroisse Notre-Dame de Fatima. Après l’école de langue, on  le retrouve chez le Père Quintard à Maesot, début 1969. Il le remplacera d’ailleurs pendant son congé cette année-là. Jos Guillou, retenu en France pour le Service d’Information, les rejoindra plus tard et, avec le Père Manat, du clergé local, ils formeront une équipe au service de l’apostolat en milieu karen. Pour les anciens de Birmanie comme Biel et Jos qui s’occupaient déjà des karens de l’autre côté de la frontière et rencontraient les cousins de leurs ouailles, c’était se retrouver tout naturellement en milieu connu ; malgré le changement de pays d’accueil, il n’y a pas eu, que l’on sache, de crise de dépaysement. Plus tard on apprend que Biel est spécialement en charge du district de Chongkhep.

    Pourquoi Chongkhep ? Biel s’en est lui-même expliqué plus tard dans une lettre commune à ses bienfaiteurs, intitulée : « Chez les Karens de Thaïlande ». « Je cherchais un village karen où m’établir. Missionnaire en Birmanie, j’avais déjà passé presque cinq ans avec cette ethnie. C’est ainsi que dans les années 1970-1971, je cherchais un pied-à-terre dans un village karen de Thaïlande. Je jetai mon dévolu sur le village de Chongkhep. Il y avait là quelques sympathisants qui pensaient à la conversion. Mais surtout, comme dans la majorité des villages karens, il n’y avait pas d’école dans ce village. Par conséquent, faute d’avoir un travail apostolique immédiat, au cœur d’une paroisse, j’avais au moins un travail social et éducatif à réaliser et je ne serais pas tout à fait en chômage. De plus je jugeais que donner une éducation aux karens était une tâche urgente, une priorité absolue pour l’évolution de ce peuple, pour son intégration dans une société dont il était laissé en marge. Dans un pays comme la Thaïlande où l’éducation se généralisait, un peuple illettré resterait forcément un peuple en marge de la société, un peuple de « domestiques » exploitables à l’excès ».

    Rentrant de son congé en 1984, Biel reprend son travail de prospection dans les villages dispersés. « Il y avait bien quelque espoir autrefois dans tel ou tel village, mais dans tel autre, vraiment aucun. Et, « divine surprise », d’un seul coup, de ce dernier village sans espoir, une bonne vingtaine de familles demandent à étudier la doctrine. Vraiment le Saint-Esprit a de l’humour ! »

    À Chongkhep même, l’effort principal porte sur l’éducation de l’enfance et de la jeunesse, selon le plan du Père curé. Biel a ouvert une école avec internat. Très modeste à ses débuts, elle ne recevait que les enfants du village. Victime de son succès, elle a pris une telle extension qu’elle n’est pas sans poser de sérieux problèmes. « Les livres qui nourrissent l’esprit ne remplissent pas l’estomac ! » Finalement, toujours dans cette lettre commune, Biel écrit : « Avec les orphelins, les enfants des villages où il n’y a pas d’école, les enfants de soldats rebelles karens de Birmanie et quelques enfants des camps de réfugiés karens ça fait un pensionnat orphelinat de 150 gamins et gamines qui consomment un sac de 100 kg de riz par jour. Outre ce pensionnat, j’ai quatre petites écoles de villages, 40 étudiants qui font des études secondaires ou supérieures. Au total, cela fait plus de 400 élèves et étudiants karens qui reçoivent une éducation grâce à ces écoles ». On comprend que cela coûte cher, très cher même.

    En juillet 1999, sa santé le contraint à rentrer en France. Il passe quelque temps dans sa famille à Guipavas avant de se retirer chez les Pères de Saint-Jacques près de Landivisiau  dans le Finistère.  Désormais, c’est par le truchement du gazouillement de quelques Hirondelles de passage que l’on apprend que Biel est apparemment heureux dans sa nouvelle condition de retraité et ne semble pas s’ennuyer. Il participe à la vie de la communauté des Pères âgés, s’occupent à la lecture et à la télé. Il fait aussi des promenades à l’intérieur et à l’extérieur de la propriété, ce qui fait le plus grand bien à ses jambes. Il répond aussi au courrier qu’il continue de recevoir de Thaïlande.  Quand je lui ai rendu visite avec le Père Cozien courant août 2003, Biel était déjà dans un fauteuil roulant. Il ne parlait plus guère mais une lueur dans les yeux m’a fait penser qu’il nous reconnaissait et appréciait notre visite.

    Quelques deux années plus tard un autre gazouillement, en novembre 2005, nous dit que Biel a été tout heureux d’avoir participé au pèlerinage de Lourdes avec le diocèse. Il a même rencontré là-bas le Père Lamoureux, ce qui augmente son bonheur. Biel, bien sûr, depuis plus de trois ans ne se déplace plus dans la maison qu’en véhicule spécialisé et avec des chauffeurs expérimentés. Et ceux-ci ne manquent jamais. L’appétit est au rendez-vous et il peut encore se satisfaire lui-même  la plupart du temps. Apparemment le temps ne lui semble pas trop long lorsqu’il est devant la télé. Il prend beaucoup d’intérêt à la conversation de ses visiteurs mais se contente d’acquiescer par un sourire ou un signe de tête.

    Biel nous a quittés le 23 janvier 2007. Lors de ses obsèques à Guipavas le 25 janvier, le Père Mansuy s’est plu à souligner un trait de caractère qu’il avait le plus remarqué chez Biel : la bonne humeur. Le Père Mansuy cite le témoignage de deux volontaires ayant travaillé au centre de Chongkhep en 1993. Ils décrivent l’ambiance qui régnait au centre. Nous avons été adoptés par une famille nombreuse… une famille nombreuse où règnent gaieté, confiance et respect… Une ambiance de bonne humeur constante » « La bonne humeur… Chaque fois que j’ai rencontré Biel quand j’étais en Thaïlande, je l’ai trouvé de bonne humeur. Il était heureux de s’être donné au Christ et aux plus petits de ses frères. Il disait : « Quand on donne et surtout quand on se donne, on n’est pas déçu ». Cette bonne humeur a cependant été mise à l’épreuve et a pu s’assombrir à l’occasion de divers évènements, comme lors d’un accident de voiture qui l’a laissé avec un bras cassé et quelques côtes cassées en 1994…. Bonne humeur qui a pu être assombrie aussi quelquefois par des accusations malveillantes dont il a été victime… Enfin bonne humeur assombrie par son retour forcé en France en raison de sa santé »…Le Père Mansuy a également cité une parole de la mère de Biel après la mort de son fils Yves : « Au moins maintenant toi, dit-elle à Biel, ne te décourage pas… Il faut que tu persévères, afin que notre cher Yves ait un remplaçant ». « Ne te décourage pas »…  Biel a sans doute eu des moments de découragement, mais il a persévéré ».

    Biel nous a quittés. Mais son œuvre continue sous la direction du Père Olivier Prodhomme et Biel ne l’abandonnera certainement pas ; il va maintenant pouvoir la soutenir de son intercession auprès du Seigneur.

    • Numéro : 4125
    • Pays : Birmanie Thaïlande
    • Année : 1962