Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Amédée TROVEL (1861-1892)

Add this

    M. Mathon, missionnaire du Yun-nan, chargé par Mgr Fenouil de rédiger une notice sur les travaux.de M. Trovel, écrivait à Sa Gran­deur, à la date du 30 mars :

    « M. Amédée Trovel, né à Nousterus, dans le diocèse de Saint­-Brieuc, fit ses études au petit séminaire de Plouguernével. Après sa rhétorique, il entra au Séminaire des Missions-Étrangères, au mois d’octobre 1882. En 1886, il fut ordonné prêtre et destiné à la mission du Yun-nan : il trouva Mgr Fenouil en visite pastorale. Sa Grandeur l’envoya dans le district de Ko-kouy, comme vicaire du P. Fage qui, âgé et accablé d’infirmités, ne pouvait suffire à l’administration de ce vaste et difficile district. Mais le jeune missionnaire ne put jouir longtemps de la compagnie et de la direction du P. Fage. Le P. Chicard, alors à la tête du district de Tchao-tong, mourut après quelques jours de maladie. Le P. Fage fut appelé à prendre sa succession, et le P. Trovel resta seul chargé de l’administration du district de Ko-kouy.

    « Pour un jeune missionnaire, arrivé depuis trois ou quatre mois seulement et par conséquent encore ignorant de la langue et des cou­tumes du pays, la tâche était lourde. Il y a, dans ce poste, près de mille chrétiens, dispersés sur une grande étendue de pays. Le missionnaire qui en est chargé n’a pas un moment de répit. Il doit prê­cher, confesser, faire la visite des malades et arranger les différends. Mais le P. Trovel avait toutes les qualités qui font les bons mission­naires. Grâce à sa mémoire heureuse, l’étude de la langue chinoise ne fut pour ainsi dire qu’un jeu pour lui ; moins d’un an après son arrivée, il se faisait également bien comprendre des chrétiens et des païens. Fort et robuste, il était très souvent en route, à travers les montagnes, pour visiter ses chrétiens ou porter les sacrements aux mourants. Après un court séjour, il retourna à Ko-kouy, où il arrivât le lendemain dans l’après-midi. Ce jour-là, il visita sept malades et ne put se coucher de toute la nuit. Loin de goûter un peu de repos, dans sa résidence, il était toujours occupé ; à peine était-il arrivé, que les chrétiens, en désaccord entre eux ou avec les païens, venaient lui soumettre leurs différends et lui demander une solution. Malgré la fatigue et l’ennui que devaient lui causer toutes ces chicanes, jamais il ne s’en plaignait. Il écoutait les parties avec bonté, et comme il était doué d’un jugement droit et d’un grand bon sens, il terminait ces différends à la satisfaction de tous. À voir les affaires nombreuses qu’il arrangeait en un jour, on aurait pu croire qu’il dût être tranquille pour longtemps ; mais, le lendemain, les affaires arrivaient aussi nombreuses, et le Père accueillait les nouveaux venus avec la même bonté. Il faisait l’impossible pour venir en aide à ses chrétiens, les protéger contre les païens ou les empêcher de s’accuser mutuellement devant les mandarins.

    « Les occupations extérieures ne lui faisaient jamais oublier ses exercices spirituels. Il avait surtout une tendre dévotion envers la sainte Vierge, et quels que fussent ses travaux et ses fatigues, chaque jour il récitait le rosaire en entier. C’est ainsi qu’il passa les quatre ou cinq années pendant lesquelles il dirigea le district de Ko-kouy. Il y conquit l’affection des chrétiens et l’estime des païens, et acquit sur les uns et les autres un grand ascendant. Il devait rendre de précieux services à la mission, mais la mort est venue nous l’enlever.

    « Quoique le Père soit mort subitement, j’ai la douce confiance que Dieu lui a fait miséricorde et l’a reçu dans le séjour des élus. Le Père Trovel ne fut pas pris au dépourvu, il s’était confessé deux jours avant sa mort. N’ayant pas vu de confrère depuis quelque temps, il m’écrivit pour m’inviter à aller passer avec lui le premier jour de l’an. Appelé moi-même à Tong-tchouan, je lui répondis que je ne pouvais me rendre à son invitation. Le courrier porteur de la lettre une fois parti, sans trop me rendre compte du mouvement qui me poussait, j’abandonnai le projet d’aller à Tong-tchouan et je résolus de descendre à Ko-kouy. Le lendemain matin, je me mets en route, et après deux jours de marche, j’arrive à Ko-kouy. Le Père Trovel fut tout étonné de me voir et supposa qu’il était survenu quelque grave affaire. Je le rassurai. Nous passâmes deux jours ensemble, et, le 1er janvier, après nous être confessés mutuellement, il partit pour Tchen-hiong, et je revins à Tchao-tong. De Ko-kouy à Tchen-hiong, il y a une distance de 36 à 37 lieues ; les chemins sont affreux. Le froid était intense, toutes les routes étaient gelées. Un prêtre chinois établi près de Tchen-hiong réclamait le secours du Père Trovel, et lui qui ne reculait pas en face du devoir, partit aussitôt. En se mettant en route, il se portait très bien, rien ne faisait prévoir que, deux jours après, il ne serait plus. La première journée de marche, il ne se plaignit d’aucun malaise. Le lendemain, à son lever, il dit qu’il avait froid aux pieds et aux mains, et fit allumer un grand feu pour se réchauffer. Les hommes qui l’accompagnaient l’engagèrent à revenir à Ko-kouy, mais le Père, ne croyant pas à une maladie sérieuse, voulut continuer son voyage. En route, les mains s’engourdi­rent, et il ne put bientôt plus tenir sa cravache. Après avoir fait, ce jour-là, cinq lieues, il s’arrêta dans un petit village à Tang-kia-keou, et se mit au lit. Il fut bientôt pris de violents vomissements ; l’engour­dissement augmentait toujours. Les hommes qui le suivaient lui tirèrent alors du sang à l’extrémité des mains et sous la langue. Le sang qui sortit était tout noir. Le Père comprit que sa dernière heure approchait ; il voulut parler à ses porteurs, sans doute de plu­sieurs affaires qui intéressaient le district de Ko-kouy, mais la para­lysie ayant gagné la langue, ceux-ci ne purent le comprendre. Quel­ques instants avant de mourir, il saisit la main du jeune homme qui le soignait et celui-ci comprit qu’il lui disait : « Obligé que tu es, « après deux jours de marche, de passer la nuit à mes côtés, je te plains. » Un peu après minuit, dimanche, 3 janvier, il rendait le dernier soupir. L’intérêt qu’il témoigna à son servant montre bien son caractère tout entier; la bonté était le trait qui dominait en lui. Il oubliait ses propres souffrances pour ne penser qu’à celles des autres. Il est mort pauvre, n’ayant plus d’argent, plus d’habits : il avait tout donné.

    « Lorsqu’il eut rendu le dernier soupir, deux hommes partirent aussitôt de Tang-kia-keou pour Tchao-tong ; la distance est de 30 lieues. Ils arrivèrent en deux jours. À la nouvelle de la mort du cher Père, je me rendis immédiatement à Ko-kouy, où j’arrivai, quel­ques instants après la dépouille mortelle du Père qu’on rapportait de Tang-kia keou. Je fis exposer le corps dans la chapelle, et, deux jours durant, les chrétiens récitèrent sans discontinuer l’office des morts. L’enterrement se fit le 7 janvier. Tous les fidèles des environs, au nombre d’environ six ou sept cents, y assistaient. Notre confrère repose à côté de sa résidence, au milieu des chrétiens qu’il visitait depuis son arrivée au Yun-nan.

    « La mission du Yun-nan a perdu en M. Trovel un missionnaire capable, pieux et zélé ; sa mort laisse un vide qu’il sera difficile de combler. Les desseins de Dieu sont impénétrables ; que sa très sainte volonté soit faite ! »

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1705
    • Pays : Chine
    • Année : 1886